mardi 15 septembre 2015

« C’est pas grave » : la petite antiphrase de Bruno Le Maire

« L’anaphore est temporairement indisponible », assure Béatrice Toulon, la patronne de Maestria Consulting, spécialiste de la formation à l’expression orale. L'anaphore, figure de style, qui consiste à répéter le même mot au début de plusieurs phrases successives, a été mise en valeur par le célèbre « moi président » de François Hollande. L’utiliser désormais serait passer pour un « copieur ridicule ».

Par quoi la remplacer ? « Sachez que la rhétorique dispose en rayon de l’épiphore », signale Béatrice Toulon dans un intéressant commentaire inspiré par cette déclaration de Bruno Le Maire au 7/9 de Patrick Cohen sur France Inter, lundi 14 septembre :

Ah ! bien Daesch est là, ils tuent, ils égorgent.
Ils égorgent le responsable du site de Palmyre, 72 ans, qui a consacré sa vie entière à garder le patrimoine de l'humanité, c’est pas grave.
Ils égorgent des jeunes soldats qui sont proches de nous, c’est pas grave.
Ils violent des femmes, c’est pas grave.
Ils veulent étendre leur emprise, c’est pas grave.
Ils menacent le Liban qui est un pays frère de la France, c’est pas grave.
Ils pourraient laisser s’installer bientôt des troupes iraniennes à proximité de l’Etat d’Israël dont nous avons toujours dit que nous garantirions la sécurité, c’est pas grave…

Le caractère incantatoire de l’épiphore*, est évident. Comme l’anaphore, elle conduit à répéter plusieurs fois la même formule, mais à la fin des phrases et non au début. La répétition joue un rôle clé dans la pérennisation d’une petite phrase. On n’est jamais si bien servi que par soi-même : en répétant plusieurs fois une même formule, l’orateur accroît ses chances de marquer les esprits.

Une petite phrase est rarement négative**. Le « c’est pas grave » de Bruno Le Maire l’est-il ? Évidemment non : c’est une antiphrase. Ne risquait-elle pas d’être prise au premier degré ? Manifestement, Bruno Le Maire ne le craignait pas. Il se sentait sur la même longueur d’onde que son auditoire. Et l’on voit là une autre caractéristique forte des petites phrases réussies : leur alignement avec la culture du public.

Bruno Le Maire a tout de même pris une petite précaution oratoire en utilisant la formule relâchée « c’est pas grave » et non le plus formel « ce n’est pas grave », ce qui revenait à dire implicitement : « On se comprend à demi-mot, n’est-ce pas ? ».

Michel Le Séac’h
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* Le mot « épiphore » est inconnu de l’Académie française, tout comme son synonyme « épistrophe ». Il appartenait autrefois au domaine médical, désignant un écoulement lacrymal permanent et douloureux. Il n’est que rarement utilisé pour désigner une figure de style avant le 20e siècle. Il est cependant défini par le baron Jakob-Friedrich von Bielfeld dans L'érudition universelle, ou analyse abrégée de toutes les sciences, des beaux-arts et des belles lettres (Berlin, 1768).
** Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, p. 223.


Photo de Bruno Le Maire : Thesupermat, Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA

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