dimanche 31 mai 2015

Des petites phrases qui n’existent (peut-être) pas

« De tous les mots de l’histoire de France, il n’y en a peut-être pas trois qui soient authentiques », disait Maupassant. Les exemples sont nombreux. Notre époque y a ajouté un raffinement supplémentaire : les différences entre deux versions d’un même texte.

On a évoqué ici récemment le célèbre discours d’André Malraux lors de l’entrée des cendres de Jean Moulin au Panthéon, en 1964. Le passage suivant :
  • « Jean Moulin rappelle les buts de la France libre : « Faire la guerre ; rendre la parole au peuple français ; rétablir les libertés républicaines ; travailler avec les Alliés à l'établissement d'une collaboration internationale. »
est devenu dans la version écrite du discours :
  • « Jean Moulin rappelle les buts de la France libre : « Faire la guerre; rendre la parole au peuple français; rétablir les libertés républicaines dans un État d'où la justice sociale ne sera pas exclue et qui aura le sens de la grandeur; travailler avec les Alliés à l'établissement d'une collaboration internationale réelle sur le plan économique et social, dans un monde où la France aura regagné son prestige. »
C’est le texte « canonique » des instructions données par le général de Gaulle à la France combattante. La question n’est pas de savoir pourquoi ces passages figurent dans la version écrite mais plutôt pourquoi Malraux les avait retranchés de la version orale. En sens inverse, l’une des phrases les plus notables du discours sur Jean Moulin, « Il a été le Carnot de la Résistance », prononcée avec force, ne figure ni sur le site du ministère de la Culture ni dans la biographie Jean Moulin: préfet, artiste et homme d'action publiée par l’Institut Jean Moulin en 1994.

Voici au contraire un cas de petite phrase mystérieusement apparue. La formule la plus fameuse du discours prononcé à Dakar par Nicolas Sarkozy est bien sûr « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire »*. Mais nombre d’intellectuels africains se sont indignés d’un autre passage : « ce sont des Africains qui ont vendu aux négriers d’autres Africains ». Il est par exemple cité à plusieurs reprises dans l’ouvrage collectif L’Afrique répond à Sarkozy**. Or cette phrase ne figurait ni dans la version orale du discours, ni dans le texte officiel publié sur le site de la Présidence de la République. Elle n’est apparue en réalité que dans un compte rendu publié le lendemain du discours, le 27 juillet 2007, par le quotidien sénégalais Le Soleil.

Elle n'a pas été prononcée, mais elle correspondait si bien à son auteur supposé que certains l'ont entendue. L’existence des petites phrases est souvent moins importante que l’idée que le public (ou un public) s’en fait.
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* Voir La Petite phrase, p. 103.
**  L’Afrique répond à Sarkozy – contre le discours de Dakar, sous la direction de Makhily Gassama, Paris, Éditions Philippe Rey, 2008, 480 p.

Photo Wilson Dias/Abr, Wikimedia Commons, licence Creative Commons Attribution 3.0 Brazil.

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