mardi 13 mars 2018

« La France s’ennuie » : la petite phrase qui n’annonçait pas du tout mai 68

J’ai étudié le cas de « la France s’ennuie » dans La Petite phrase[i]. Le cinquantenaire de mai 68 va inévitablement raviver son souvenir, et cela dès le 15 mars, cinquantième anniversaire de sa publication dans Le Monde. Revenons-y.

Peut-on considérer « la France s’ennuie » comme une petite phrase ? C’est l’avis, entre autres, d’Ivan Levaï, et il s’agit bien en effet d’une « formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits », comme dit l’Académie française. En trois mots et demi, parfaitement banals, elle signifie beaucoup plus que « la France s’ennuie » pour les esprits qu’elle a marqués.

Le sujet de la définition ci-dessus, notez-le, est la petite phrase elle-même et non son auteur. « La France s’ennuie » s’est débrouillée toute seule pour marquer les esprits. C’est seulement à la suite des « événements » de mai 1968 qu’elle sera considérée rétrospectivement comme « prémonitoire »[ii], « visionnaire »[iii] ou même « prophétique »[iv] ; « nous autres, gens de médias, nous plaisons ainsi à entretenir nos mythologies », a plaisanté Pierre Marcelle dans Libération. La signification canonique qu’on lui attribue après coup est quelque chose comme « si la France paraît s’ennuyer, c’est que quelque chose d’énorme se prépare ». Sur le coup, pourtant, elle était passée inaperçue.

L’erreur de jugement devenue clairvoyance

Son auteur, Pierre Viansson-Ponté (1920-1979) était l’un des journalistes les plus respectés de son époque. Cela n’avait pas suffi à assurer un large retentissement à son éditorial du 15 mars 1968. Il y comparait l’agitation de la planète à l’atonie d’une France sans grands problèmes ni grandes perspectives. Mais c’était un simple constat au 15 mars 1968. Il ne prophétisait rien pour l’avenir, il ne voyait venir aucune distraction, et surtout pas les événements de mai. (Sa description des convulsions mondiales était elle-même déficiente : elle ignorait le Printemps de Prague, commencé avec l’arrivée au pouvoir d’Alexander Dubcek en janvier 1968.)

Réinterprétée a posteriori, cette petite phrase résumant une erreur de jugement manifeste a été citée par la suite comme un exemple de clairvoyance politique ! Tel est le magistère intellectuel du Monde que les rares avis discordants sont assortis de précautions oratoires. « Personne ne peut contester la culture sociologique et la maîtrise professionnelle de Pierre Viansson-Ponté » a ainsi écrit Jean Lacouture. « Mais cette fois-là, il s’est quelque peu fourvoyé[v]. »

Détail typique, la petite phrase est le plus souvent réduite à sa plus simple expression. Le titre exact de l’éditorial de Pierre Viansson-Ponté était « Quand la France s’ennuie ». Dans plus de la moitié des citations trouvées sur le web, la conjonction « quand » est omise, car pas indispensable à la compréhension du message. Il était arrivé la même chose à une déclaration de Lamartine en 1839 : « la France est une nation qui s’ennuie » avait « fait le tour du monde », selon son auteur, sous la forme… « la France s’ennuie »[vi].

Michel Le Séac'h


[i] La Petite phrase, Eyrolles, 2015, p. 44.
[ii] Gérald Messadier, Jurassic France, Paris, Archipel, 2009.
[iii] Patrick Poivre d’Arvor, Seules les traces font rêver, Paris, Robert Laffont, 2013.
[iv] Madeleine Bouchez, L’Ennui, de Sénèque à Moravia, Paris, Bordas, 1973.
[v] Gérard Chaliand, Jean Lacouture, Voyages dans le demi-siècle : entretiens croisés avec André Versaille, Éditions Complexe, 2001.
[vi] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 45-46.



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