vendredi 29 mai 2015

Quatre grands hommes dont deux femmes, zéro petite phrase ?

Les communicants de l’Élysée avaient réussi leur montée en température : plusieurs jours à l’avance, le discours que François Hollande devait prononcer au Panthéon le 27 mai était théâtralisé. Ce serait « l’un des plus importants discours du quinquennat », assurait ainsi 20 minutes. On savait que le président de la République y travaillait assidûment, entouré de nombreux collaborateurs et conseillers*.

Et la référence à la cérémonie de 1964 en hommage à Jean Moulin était clairement posée : « Pour les ‘plumes’ de François Hollande, se montrer digne d’André Malraux et de son légendaire ‘entre ici’ relève de la gageure », estimait Benoît Hopquin dans Le Monde. Non sans ajouter : « une mission sacrément casse-gueule ». De fait, François Hollande a eu beau parler deux fois plus longtemps que Malraux, et panthéoniser quatre fois plus de héros, son discours n’a manifestement pas été à la hauteur des attentes. « Malraux 1, Hollande 0 », titre par exemple Daniel Schneidermann dans Rue89.

Il ne s’agit pas ici d’étudier les maladresses de la communication de François Hollande (on lira entre autres l’analyse qu’en fait Philippe Moreau Chevrolet dans le Huffington Post : « Hollande au Panthéon : entre ici 2017 ») ni le fond du discours mais de s’interroger sur les petites phrases que la postérité pourrait en tirer. Car la « petitephraséification », c'est comme la panthéonisation : elle est rarement immédiate. Un temps de maturation est souvent nécessaire.

Il a fallu du temps pour que le discours de Malraux en 1964 se concentre dans la formule « Entre ici, Jean Moulin », qui n’avait pas été spécialement remarquée dans l’instant au sein d’un texte considéré comme brillant du premier au dernier mot. Et qui contenait pourtant des phrases qui auraient pu « mal tourner », comme « il a été le Carnot de la Résistance »** ou « regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bain ‑ il n'a pas encore entendu parler de la baignoire ».

Plus tard, François Mitterrand et Jacques Chirac n’ont pas montré un grand souci de la petite phrase dans leurs discours d’entrée au Panthéon. Quelques perches tendues (« Le destin des civilisations n’est pas de redouter la connaissance des choses mais de la maîtriser », dans l’hommage de Mitterrand à Pierre et Marie Curie, « La République aussi a ses mousquetaires », dans celui de Chirac à Alexandre Dumas…) n’ont pas été saisies par le public.

François Hollande semble avoir fait plus d’efforts avec des formules comme « L’indifférence, voilà l’ennemi contemporain » , « Les morts de la France combattante ne nous demandent pas de les plaindre mais de continuer » ou « La France vient de loin. La France porte au loin. La France doit voir loin. ». Mais leurs perspectives paraissent faibles. Si l’éclat du discours de 1964 a fini par se concentrer dans « Entre ici, Jean Moulin », le problème du discours de 2015 est plutôt qu’il manque d’un éclat à concentrer. Quand à la formule « Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion, Jean Zay, prenez place », elle n’a évidemment aucune chance de subsister aux côtés de celle de Malraux : quatre héros pour une petite phrase, c’est au moins trois de trop.
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* On citait notamment Pierre Azéma, Pierre-Louis Basse, Pierre-Yves Bocquet, Jean- Vincent Duclert, Jean-Pierre Jouyet, Jack Lang, Mona Ozouf, Fleur Pellerin, Constance Rivière, Najat Vallaud-Belkacem, Manuel Valls…
** Cette phrase est absente de la version du discours figurant dans le Dossier Malraux mis en ligne par le ministère de la Culture. Lazare Carnot, créateur des armées de la République en 1793, a été surnommé l’Organisateur de la victoire. Mais dans une lettre au général Turreau à propos des « colonnes infernales » qui ravageaient la Vendée, il écrivait : « Extermine les brigands jusqu'au dernier, voilà ton devoir. »

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