14 juin 2021

« Whatever it takes » n’est pas vraiment « Quoi qu’il en coûte »

À une question sur « Quoi qu’il en coûte », Google trouve aujourd’hui environ 325 000 résultats. La petite phrase d’Emmanuel Macron reste l’un des grands marqueurs de l’année 2020. Dans Le Figaro de ce matin, Jean-Pierre Robin revient utilement sur la comparaison fréquente – déjà faite ici – entre cette formule et celle de Mario Draghi, « Whatever it costs ». Il y a copie, confirme-t-il, mais il y voit une « erreur de traduction devenue piège politique ».


Les trois mots de Draghi, arrivés comme un cheveu sur la soupe dans un discours du 26 juillet 2012, « ont coupé court à toute attaque des marchés. Selon le principe de la dissuasion nucléaire – il suffit d’affirmer sa force pour ne pas avoir à s’en servir – l’euro a été sauvé sans que la BCE ait dû débourser le moindre crédit. »

Hélas, avec le « quoi qu’il en coûte » du 12 mars 2020, « c’est exactement l’inverse […] : il s’avère ruineux pour l’État et son efficacité reste discutable ». L’économiste montre même un soupçon de cruauté envers le président de la République : « Faute de trouver les mots justes pour persuader ses compatriotes à l’instar de Mario Draghi subjugant les marchés, Emmanuel Macron s’est cru obligé de faire tinter le tiroir-caisse, comme s’il achetait les consciences. »

Deux auteurs puissants, deux publics différents

Le plus important dans une petite phrase n’est pas son contenu : c’est son auteur. Des chercheurs allemands ont montré que « la réaction neurophysiologique au sens d’un message est immédiatement influencée par le statut social de l’orateur et sa capacité éventuelle à faire advenir l’état des affaires qu’il/elle décrit »[i]. Autrement dit, le cerveau des auditeurs d’un discours réagit différemment selon qu’il pense ou non que l’orateur a les moyens de ses déclarations.

Après son auteur, le plus important dans une petite phrase n’est toujours pas son contenu : c’est son public. Les financiers qui écoutaient Mario Draghi ont manifestement cru qu’il avait les moyens d’agir : ils se sont abstenus de spéculer contre l’euro. Zéro dépense pour la BCE. Les Français qui ont écouté Emmanuel Macron ne demandaient sans doute qu’à  croire qu’il avait les moyens d’agir – et que l’argent de l’État n’était pas le leur.

Deux formules identiques à la langue près, deux personnages crédibles vis-à-vis de leur électorat, et des effets radicalement opposés : l’ironie de l’histoire s’exprime parfois sous forme de petite phrase.

Michel Le Séac’h

Photo Mario Draghi (2011) : INSMMario Draghi, Präsident der Euopäischen Zentralbank über die Europäische Währungsunion und die Schuldenkrise. Wohin steuert Europa?, via FlickrCC BY-ND 2.0


[i] Ina Bornkessel-Schlesewsky, Sylvia Krauspenhaar et Matthias Schlesewsky, « Yes, You Can? A Speaker’s Potency to Act upon His Words Orchestrates Early Neural Responses to Message-Level Meaning », PLOS ONE 8(7), 24 juillet 2013, https://doi.org/10.1371/journal.pone.0069173

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