dimanche 11 février 2018

« 50 SDF » : le (trop) petit nombre devenu une petite phrase

« Il y a combien de gens qui ont dormi dehors cette nuit ? », demande Léa Salamé à Julien Denormandie sur France Inter au matin du 30 janvier. « Les chiffres que nous avons c'est à peu près une cinquantaine d'hommes isolés en île de France », répond le secrétaire d’État à la cohésion des territoires.

Pris isolément, le chiffre est évidemment absurde, une balade nocturne dans Paris permet de le constater de visu (sauf à imaginer que la situation a été très différente dans la nuit du 29 au 30 janvier). Pourtant, Léa Salamé ne le relève même pas. À réécouter l’entretien, on comprend pourquoi.

Julien Denormandie était lancé depuis plusieurs minute dans un développement sur le fonctionnement des hébergements d’urgence, qui relèvent de ses services. Pour la journaliste comme pour lui-même, la question est incidente : elle est posée à propos des hébergements d’urgence, comme il le confirmera d’ailleurs par la suite (une cinquantaine d’hommes n’ont pu obtenir d’hébergement dans la nuit du 29 au 30 malgré un appel au 115). Julien Denormandie ne minore pas le nombre absolu de SDF, il omet de préciser ce que recouvre le nombre qu’il cite.

Fake news en abyme

Il n’y a pas de fouetter un chat, et la bévue du secrétaire d’État n’est guère relevée au cours des heures suivantes. Mais dans la soirée, Pierre Plottu s’en empare sur le site de France Soir. « Un ministre l’assure : seulement ‘’50 personnes’’ dorment dans la rue en Île-de-France », titre-t-il. Par surcroît, l’URL de son article contient la mention « fake-news » : les moteurs de recherche ne risqueront pas de passer à côté. Le plus étonnant est que Pierre Plottu a fait son enquête et a obtenu de la Fondation Abbé Pierre l’explication exacte de l’étrange chiffrage de Julien Denormandie : il correspond aux « personnes qui ont appelé le 115, on été +décrochées+ mais sans se voir proposer de solution ». Il persiste néanmoins à y voir une fausse nouvelle.

Le lendemain, à leur tour, les « Décodeurs » du Monde s’emparent de l’information sous le titre « Cinquante SDF dans les rues d’Ile-de-France ? Le chiffre aberrant du secrétaire d’Etat Julien Denormandie ». Or eux aussi ont obtienu « de plusieurs sources » cette explication : il s’agit des « demandes non pourvues (personnes qui ont appelé le Samu social mais n’ont pas eu de place) ». Plusieurs fois déjà accusés de déformer des nouvelles, les « Décodeurs » n’auraient-ils pas dû montrer plus de prudence dans leur présentation ? Il faut croire que l’occasion était trop belle de remporter une victoire facile !

Mécanisme de formation des petites phrases

Cette fois, quelque trente-deux heures après la déclaration de Julien Denormandie, la mécanique de la petite phrase est lancée. Et selon un phénomène classique[1], elle est simplifiée par rapport à l’expression d’origine : désormais, comme l’a suggéré le titre du Monde, elle se réduit à « 50 SDF », mention reprise entre guillemets sur les réseaux sociaux comme si elle était une citation de la déclaration d’origine – et qui résumerait au mieux l’aveuglement d’un « gouvernement des riches », au pire un mensonge d’un gouvernement qui ne tient pas ses promesses.

Il est probable que cette petite phrase-là s’éteindra très vite, à la fois parce que son auteur supposé n’est pas un homme politique de premier plan, parce qu'elle n'est pas très plausible et parce les milieux politiques eux-mêmes ne l’ont pas répercutée. Mais elle illustre un mécanisme nouveau de formation des petites phrases négatives dont l’efficacité n’est plus à démontrer.



[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 160.

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