lundi 2 novembre 2015

L’émigration irlandaise en petites phrases

Au détour d’une lecture, je tombe sur un passage d’un livre de David A. Valone* qui illustre bien le fonctionnement des petites phrases – ici hors du domaine politique. D.A. Valone, professeur d’histoire à Quinnipiac University, est spécialiste des identités anglo-irlandaises. Dans Ireland’s Great Hunger: Relief, Representation, and Remembrance, il note que les familles irlandaises immigrées aux États-Unis à l’époque de la Grande famine (1845-1847) ont souvent effacé de leur mémoire ce pan douloureux de leur histoire. Mais il leur en reste quand même quelque chose… Voici, librement traduit, ce qu’en dit D.A. Valone :
Au milieu d’une complète ignorance et/ou d’un refus total de s’exprimer émergeait ce que j’appelle des « petites phrases souvenirs » [sound-bite memories]. Par exemple, de nombreux irlando-américains se souvenaient avoir entendu seulement deux mots de leurs parents ou grands-parents : « bateaux cercueils » (ou « corbillards de l’océan »,
comme les appelait Daniel O’Connell). Des petites phrases souvenirs survivaient à travers des surnoms aussi irrévérencieux que Paddy’s Wigwam, pour désigner la cathédrale catholique de Liverpool où beaucoup d’Irlandais assistaient à la messe avant de s’embarquer pour l’Amérique. De même, le slogan des marins « Dehors les émigrants, ramenez les troncs d’arbre » décrivait bien l’utilisation des femmes, des hommes et des enfants irlandais comme ballast humain lors de la traversée. Les petites phrases souvenirs ne sont pas sans ressembler à ce que Greenspan**, dans ses écrits sur les récits de l’Holocauste, appelle « un staccato de clichés… dans une situation de plus en plus précaire, sans développement d’une intrigue ». La puissance de la petite phrase imprime une marque malgré sa brièveté, la force de l’image laisse une impression qui ne sera probablement pas oubliée.
Ainsi les petites phrases souvenirs selon D.A. Valone fonctionnent-elles comme des récits très résumés. Leur contenu est bien plus vaste que leur lettre, et elles viennent à l'esprit spontanément comme les traces d'événements qu'on avait tenté d'oublier.
 
Michel Le Séac’h
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* David A. Valone, Ireland's Great Hunger: Relief, Representation, and Remembrance, University Press of America, 2009.
** Henry Greenspan, professeur de psychologie à l’université du Michigan à Ann Harbor, auteur notammen de On Listenig to Holocaust Survivors: Beyond Testimony (Prager, 1998).

Le départ des émigrants irlandais, gravure de Henry Doyle pour l’ Illustrated History of Ireland de Mary Frances Cusack (1868), domaine public via Wikipedia.

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