samedi 4 octobre 2014

La petite phrase, antichambre de la dictature ?

Les acteurs de l’internet britanniques (fournisseurs d’accès, réseaux sociaux, etc.) pourraient être bientôt obligés d’enregistrer toutes les données concernant les utilisations de leurs clients afin de les tenir à la disposition de la police pendant un an. C’est du moins le projet annoncé voici quelques jours par Theresa May, secrétaire d’État à l’Intérieur du Royaume-Uni, devant une conférence du parti conservateur. L’objectif est de lutter contre les « extrémistes ».

Le projet a fait réagir la National Union of Journalists, syndicat des journalistes britanniques, qui a condamné le projet dans un communiqué plutôt virulent. « Tout secrétaire d’État à l’Interieur se doit sans doute de faire des déclarations intransigeantes devant les membres du parti conservateurs », y déclare la NUJ*. « Mais transformer des petites phrases intransigeantes en lois répressives ne serait pas bon pour une presse libre ni pour la démocratie. »
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* « Talking tough to Conservative Party members might be perceived as the job of all Home Secretaries. But turning tough sound-bites into repressive laws will not be good for a free press and will not be good for democracy. »

« Droit dans mes bottes »

Alain Juppé tient la corde dans les sondages pour 2017. On rappelle sa petite phrase prononcée au journal de TF1 le 6 juillet 1995 : « Je reste droit dans mes bottes et je ferai mon travail ».

Elle contenait deux idées. La seconde était trop banale et exprimée au futur, ce qui n’est jamais porteur pour une petite phrase*.  Le public n’a donc retenu que « je reste droit dans mes bottes ».En le réduisant souvent à « droit dans mes bottes », plus concis.

La formule n’était probablement pas spontanée. Alain Juppé était alors Premier ministre. On lui reprochait d’avoir bénéficié d’un appartement à Paris à un tarif très, très réduit. Il a voulu s’en défendre avec une formule alors plus ou moins synonyme de « la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe ». Hélas, la phrase était inconnue de l’immense majorité du public. On la lui a attribuée, et les bottes et la droiture n’ont fait qu’alimenter l’image d’un homme raide et dogmatique. « Droit dans mes bottes » est devenu synonyme d’autoritarisme.

Mais les temps changent : la formule pourrait retrouver un sens positif pour des électeurs las d’un Sarkozy trop agité et d’un Hollande trop mou. Rien n’est gagné pour autant. Dans Les Brigands, Offenbach célèbre les bottes, les bottes, les bottes… des ca-ra-bi-niers. Mais ces derniers avouent : « nous arrivons toujours trop tard ».
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* Cf. La Petite phrase, p. 226.

Photo R. D. Ward, US DOD (Wikimedia)

« En politique, on n’est jamais fini. Regardez-moi »

Fin septembre, le jury du Prix Press Club Humour et politique a décerné son grand prix annuel à Alain Juppé pour la phrase suivante : « En politique, on n’est jamais fini. Regardez-moi ! » En humour aussi, on le voit, il n’y a jamais de cas désespéré…

« La gauche peut mourir »

Manuel Valls n’a pas fait dans la dentelle en déclarant le 14 juin 2014, devant le conseil national du parti socialiste : « la gauche peut mourir ». La formule est instantanément devenue une petite phrase reprise dans toute la presse. Au 4 octobre 2014, Google en recense plus de 16.000 occurrences.

Mort, mourir, sont des mots forts, qui ne passent pas inaperçus du public. Cependant, ils font peur. Faire peur, a priori, n’est pas favorable à une petite phrase*. Dans « nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », on entend surtout « nous autres civilisations », et l’on s’en rengorge**. Le cerveau préfère ignorer ce qui effraie et paralyse.

Mais « la gauche peut mourir » est-elle une phrase qui fait peur ? Ou bien est-elle comprise comme un encouragement ? Un indice : au 4 octobre 2014, Google en recense 9 occurrence sur le site de Libération, 33 sur celui du Monde et… 1.360 sur celui du Figaro !
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* Cf. La Petite phrase, p. 208.
** Cf. La Petite phrase, p. 78.