19 juin 2015

La campagne de Donald Trump est pleine de petites phrases avant d’avoir commencé

L’entrée en lice de Donald Trump dans la prochaine campagne présidentielle américaine annonce des petites phrases à foison. Le web retentit déjà de ses formules les plus fameuses. « Trump est connu pour ses diarrhées verbales impénitentes » note en effet Melissah Yang dans le magazine féminin en ligne Bustle. Et de citer :
  • « You’re a loser » (« t’es un perdant »), insulte favorite de Trump, qu’il a servie à d’innombrables adversaires, jusqu’au président Obama compris.
  • « I’m rich » (« je suis riche »), profession de foi cent fois répétée et mille fois justifiée puisque, selon Forbes, sa fortune dépasse les 4 milliards de dollars au 19 juin. Trump n’a pu s’empêcher de transformer sa déclaration de candidature en une nouvelle déclaration de patrimoine. Apparemment, il compte en faire un argument central de sa campagne : n’avoir besoin de l’argent de personne le rend indépendant.
  • « My hair is more famous than you » (« ma coiffure est plus connue que toi ») ; Trump, qui a moins de cheveux que de dollars, tente depuis des années de camoufler sa calvitie en ramenant ses cheveux vers l’avant, ce qui lui vaut les ricanements des poilus.
Dix citations de la déclaration de candidature de Donald Trump, en V.O. sur Politico, donnent un avant-goût de ce qui pourrait suivre pendant la campagne.

Photo de Donald Trump : Gage Skidmore, Wikimedia

17 juin 2015

Le « mot de Cambronne » : une revanche hugolienne ?

« Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit : feu ! les batteries flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d’airain sortit un dernier vomissement de mitraille épouvantable » : Victor Hugo n’a pas lésiné sur les effets spéciaux pour mettre en valeur l’expression « mot de Cambronne », dès lors devenue courante. Mais s’il l’a imposée avec Les Misérables en 1862, il n’a pas été le premier à l’utiliser.

Parmi ses prédécesseurs, deux attirent spécialement l’attention. Le premier est l’historien Théodose Burette (1804-1847). Dans son Histoire de France depuis l'établissement des Francs dans la Gaule jusquʻen 1830, il écrit : « Ici vient le mot de Cambronne, trivialement héroïque, que l’on a traduit par "La garde meurt et ne se rend pas ! " » Mais quelques lignes plus haut, il écrit aussi : « Enfin, s’écrie Napoléon, voilà Grouchy ! La victoire est à nous ! » C’était Blücher avec ses quatre-vingt mille prussiens ». Ce qui évoque plus qu’un peu le vers fameux des Châtiments : « Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! C’était Blücher. » On soupçonne donc Victor Hugo d’avoir lu avec profit la relation de la bataille de Waterloo par Burette. Lequel, disparu six ans avant la parution des Châtiments, ne risquait pas de lui faire des reproches !

Avec Cambronne, Hugo s'est-il vengé de
Chateaubriand plus que de Wellington ?
Le deuxième précurseur est l’essayiste Louis Léonard de Loménie (1818-1878), et là, c’est du lourd ! En 1841, Victor Hugo est élu à l’Académie française. Loménie, qui l’y rejoindra en 1871, fait alors une révélation qui ne pouvait que blesser le grand écrivain. Selon une formule alors célèbre dans le milieu littéraire, Chateaubriand, bien des années auparavant, avait qualifié Victor Hugo d’« enfant sublime ». Étant donné l’immense prestige de l’écrivain breton, cela devait être un grand sujet de fierté pour Hugo, qui déclarait dans sa jeunesse : « je veux être Chateaubriand ou rien ». Or que révèle Loménie ? Qu’il a « entendu de [s]es propres oreilles M. de Chateaubriand lui-même déclarer positivement que, de sa vie, il n'imagina cet heureux accouplement du substantif enfant et de l'adjectif sublime »*.

Et d’insister lourdement : « Sachez que ce fameux mot est tout juste le pendant du mot de Cambronne à Waterloo, c'est-à-dire qu'il n'a jamais été ni prononcé, ni écrit par celui auquel on l'attribue » ! Victor Hugo en a sûrement été piqué au vif. N'est-il pas tentant de se dire que son apologie du mot de Cambronne, vingt ans plus tard, était aussi une sorte de coup de pied de l'âne envers Loménie ?

Michel Le Séac'h
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* Galerie des contemporains illustres, 12ème livraison, supplément à la 3e édition, Paris, A. René et Cie, p. 34.

15 juin 2015

« Merde ! » : ce que Cambronne doit à Victor Hugo

Au chapitre des petites phrases militaires, le mot de Cambronne figure en première ligne. Il y aura 200 ans jeudi, à Waterloo, vers les neuf heures du soir, le dernier carré de la garde impériale s’apprêtait à mourir héroïquement. Déterminés à en finir, les Anglais chargent leurs canons. Un officier hèle le général Pierre Cambronne, qui commande les Français : « Pour la dernière fois, rendez-vous ! »

On sait ce que Cambronne répond.

Ou plutôt, on ne sait pas. Le lendemain de la bataille, Michel-Nicolas de Rougemont publie un récit de celle-ci dans L’Indépendant. Cambronne, selon lui, aurait noblement répondu : « La garde meurt mais ne se rend pas ! ». Cette version vite célèbre est tout aussi vite contestée. « On cause peu au bruit continu du canon, on se bat, on meurt sans discourir », note par exemple un lecteur de la Revue Rétrospective. Le principal intéressé lui-même dément à plusieurs reprises la phrase qu’on lui prête. « Tout Paris a pu savoir, de la bouche du général Cambronne, qu'il avait appris cette exclamation monumentale (La garde meurt, mais elle ne se rend pas !) par la Gazette, et qu'il ne se souvenait nullement d'avoir rien dit qui en approchât », relate le Journal des Débats le 16 décembre 1818.

La polémique durera pendant plus de vingt ans. Elle culminera en 1842. Cambronne s’est retiré à Nantes, où il est né en 1770. À sa mort, la ville décide de lui élever une statue dont le socle portera la formule célèbre. La famille du général Michel, autre prétendant au mot historique, présumé tué à Waterloo, la traîne alors en justice et produit sans mal de nombreux témoignages prouvant que Cambronne n’a pas dit « la garde meurt mais ne se rend pas ».

Qu’a-t-il dit, alors ? Depuis 1815, on évoque une réponse plus gaillarde, qu’on évite d’écrire en toutes lettres : comme le montre le graphique ci-dessous établi par Google Ngram Viewer, le mot en M est presque proscrit de l’édition française jusque dans les années 1960. On ne le désigne que par d’habiles périphrases. Dont la plus courante est bien sûr « le mot de Cambronne ».


Ce sentiment est bien exprimé par le commentaire suivant paru en 1843 dans Encyclopédiana, recueil d'anecdotes anciennes, modernes et contemporaines :
« Ceux qui triomphent, par exemple, en affirmant que Cambronne n'a pas dit à Waterloo : "La garde meurt, elle ne se rend pas !" triomphent de bien peu de chose ; car ils avouent en même temps que Cambronne a dit, au lieu de ce qu'on lui fait dire, un mot très-malpropre il est vrai, mais signifiant absolument la même chose. L'histoire ne pouvait recueillir ce mot, elle l'a traduit. En le traduisant elle l'a rendu plus décent et moins vraisemblable. »
En 1845, après un arrêt du Conseil d’État qui refuse d'examiner l'affaire sur le fond, celle-ci cesse d'intéresser. « La garde meurt mais ne se rend pas » était une noble formule, comme une sorte de « tout est perdu fors l'honneur » napoléonien ; « merde » n'est qu'une grossièreté de soudard, il vaut mieux l'oublier. Du moins jusqu’en 1862. Cette année-là paraît Cosette, tome II des Misérables. Victor Hugo y brosse un tableau saisissant de la bataille de Waterloo, dont il raconte ainsi l’issue : « Alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria : Braves français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde ! »

Hugo, l'homme qui change le sens des mots et le sort des batailles

Victor Hugo, on le sait, calculait avec soin ses propres petites phrases*. Et il était très capable de prendre des libertés avec la vérité ‑ qu'on songe à la ville de Jérimadeth. Son récit de Waterloo n’est pas d’une totale fiabilité historique. Cambronne lui-même y est qualifié d’« officier obscur ». C’était pourtant un héros des guerres napoléoniennes, anobli par l’empereur en 1810, nommé commandant militaire de l’île d’Elbe en 1812 puis major de la Garde impériale et membre de la Chambre des pairs pendant les Cent-Jours. Mais grâce à sa grandiose mise en scène par Hugo, le mot de Cambronne acquiert d'un coup un éclat nouveau.

Tel est bien l’effet recherché par Hugo, qui insiste : « L’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c’est Cambronne. Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue, c’est vaincre. […] Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l’Isle trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d’en haut. » Et cette revanche morale sur Wellington, proclamée en 1862 par un Victor Hugo au sommet de sa gloire, quoique en exil, ne pouvait que flatter l’opinion.

Une telle héroïsation du mot n’était pas du tout acquise d’avance. « Alors que merde est souvent utilisé pour exprimer la déception, le mécontentement voire la peur, Hugo interprète l’exclamation de Cambronne comme un cri de résistance courageux », note un spécialiste américain de la littérature française, le professeur Brian Martin**. Il fallait l’audace et la puissance d’un Hugo, plébiscité par le peuple lecteur, pour imposer le mot de Cambronne comme une formule héroïque qu’il est légitime d’afficher en toutes lettres. C’est Cambronne qui a dit « merde ! », c’est Victor Hugo qui en a fait une petite phrase.

Michel Le Séac'h
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* Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, p. 139.
** Napoleonic Friendship: Military Fraternity, Intimacy, and Sexuality in Nineteenth-century France, Lebanon, NH, UPNE, 2011. Brian Martin esquisse un rapprochement entre le « shit! » de Cambronne et le nom Waterloo, qui commence comme water-closet et finit par loo (en anglais « petit coin ») ! Le nom « bataille de Waterloo » a été imposé par Wellington alors que les combats n’ont pas eu lieu à Waterloo même.


Voir aussi : 

13 juin 2015

Une petite phrase pour l’éternité ou pour le temps d’un congrès ?

Qu’ont écrit Arnaud Montebourg et Matthieu Pigasse dans Le Journal du Dimanche, déjà ? C’était le 7 juin : même pas une semaine. Pourtant, posez-vous la question, là tout de suite : le titre de leur tribune vous vient-il sans peine à l’esprit ? Si vous lisez le début de ce titre, le complétez-vous sans y réfléchir ?

Tel est le test ultime de la petite phrase. Dans Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, le prix Nobel Daniel Kahneman donne quelques exemples d’activités automatiques attribuées au Système 1 du cerveau, parmi lesquelles : « compléter la phrase ‘du pain et…’ ». Est-ce que ça fonctionne pour vous avec « Hébétés, nous marchons vers… » ? 

Le titre du JDD avait pas mal d’atouts pour devenir une petite phrase – quelques mots qui marquent durablement les esprits :
  1. Les auteurs : des personnalités célèbres, surtout le premier, ancien ministre très médiatique. 
  2. Le contenu : des mots sonores au service d’une image forte sur un sujet d’actualité, sous un format bref (une quarantaine de signes) propice aux reprises dans la presse et les médias sociaux.
  3. Le contexte : une parution dans un grand hebdomadaire, à une date calculée pour exercer un maximum d’effet (en plein congrès du Parti socialiste), avec une mise en scène façon coucou, exploitant habilement l’attention médiatique suscitée par d’autres.
Le titre de la tribune, en page 3 du Journal du Dimanche, était d’ailleurs composé comme une citation, entre guillemets, avec des points de suspension, comme une invitation à la petitephraséification. Qu’on songe au « J’accuse… ! » d’Émile Zola* – qui outre les points de suppression contenait un point d’exclamation : le titre d’une tribune dans la presse peut devenir une petite phrase à part entière (les esprits en sont marqués, la formule contient une leçon instantanée). Mais on n’a pas le sentiment que le « Hébétés, nous marchons vers le désastre… » de Montebourg et Pigasse soit appelé à laisser une marque durable.

À côté de ses atouts rappelés ci-dessus, il a tout de même des faiblesses. D’abord, sa valeur heuristique est faible. Implicitement, il préconise de faire « autre chose » ‑ mais le Système 1 ne s’en satisfait pas, il faut qu’on lui indique un comportement ou une attitude. Et puis, l’identité du « nous » ne s’impose pas d’elle-même : y suis-je inclus ou pas ? D’ailleurs, les petites phrases s’expriment rarement à la première personne. Enfin, les idées exprimées par ce texte ne sont peut-être pas dans l’air du temps, or la dissonance cognitive est ennemie de la petite phrase.

Et à propos, « marchons » n’est probablement pas un choix idéal, dans la mesure où il est question d'une marche dans le mauvais sens, alors que les Français sont habitués à chanter « marchons, marchons » tous les 14 juillet avec une connotation positive !

Cela dit, une petite phrase ne vise pas forcément à marquer toute la population jusqu’à la fin des temps. Dans leur texte, Arnaud Montebourg et Matthieu Pigasse précisent qu’ils songent à un « désastre politique et moral pour [la] gauche de gouvernement ». Implicitement, ils cherchaient donc à marquer les esprits de gauche pour la durée d’un gouvernement. Voire pour la durée d’un congrès : sur cet horizon-là du moins, leur démarche est un succès.
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* Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, p. 76

11 juin 2015

La petite phrase : le sommaire du livre

Préface de Karolina Koc-Michalska
Avant-propos
I. PRATIQUE DES PETITES PHRASES
1. Petites phrases impératives et directives
Enrichissez-vous.
Liliane, fais les valises
Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois
Ralliez-vous à mon panache blanc
Souviens-toi du vase de Soissons
2. Petites phrases assertives et déclaratives
Car tel est notre bon plaisir
Il n’est de richesses que d’hommes
Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark
Je vous ai compris
L’État, c’est moi
La France s’ennuie
La propriété, c’est le vol
La roche Tarpéienne est proche du Capitole
Les chambres à gaz sont un détail
Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes
3. Petites phrases rimées ou à répétition interne
De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace
L’État est le plus froid de tous les monstres froids
Lui, c’est lui, moi c’est moi
Moi président
Pas de liberté pour les ennemis de la liberté
Rendez à César ce qui est à César
Travailler plus pour gagner plus
4. Petites phrases emphatiques
Après nous le déluge
Au commencement, Dieu créa le ciel et la Terre
De ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque de l’histoire du monde, et vous pourrez dire : J’y étais
Du sang, de la sueur et des larmes
J’Accuse… !
Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles
Ô liberté, que de crimes on commet en ton nom
Périssent les colonies plutôt qu’un principe
5. Petites phrases burlesques
Abracadabrantesque
Bravitude
Casse-toi pauv’ con
Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face de la Terre aurait changé
Les promesses n’engagent que ceux qui y croient
Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver
Responsable mais pas coupable
S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche
Sous les pavés la plage
Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres
6. Petites phrases négatives
La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde
L’homme africain n’est pas entré dans l’histoire
N’ayez pas peur
Ne tirez pas sur l’ambulance
Vous n’avez pas le monopole du coeur
7. Petites phrases en langue étrangère
Alea jacta est (Le sort en est jeté)
I have a dream (Je fais un rêve)
¡No pasarán! (Ils ne passeront pas)
Vae victis (Malheur aux vaincus)
Yes we can (Oui nous pouvons)
II. THÉORIE DES PETITES PHRASES
8. La pointe de l’iceberg de notre culture politique
Qu’est-ce qu’une petite phrase ?
La longue histoire de la petite phrase
La petite phrase, en politique mais pas que
9. Les petites madeleines de notre culture politique ?
Storytelling : la petite phrase comme cheval de Troie
Le fléchage d’un monde politique complexe
Les petites phrases comme heuristiques
Le guidage de l’électeur non rationnel
10. Petite phrase et opinion, où est la poule, où est l’oeuf ?
Les petites phrases au service des erreurs de décision
De l’arrangé au forgé
La vérité comme exception.
Des marques identitaires d’autant plus significatives qu’elles sont fausses
L’avenir cynique de la politique
11. Comment fabriquer une petite phrase
Une histoire, mais une seule
Vers la petite phrase en un seul mot ?
Rimes, anaphores et parallélismes
Des constructions moins efficaces
Bien plus d’appelées que d’élues
Notes et références
Index



09 juin 2015

Le hashtag, raccourci éloquent, ou #petitephraseenunseulmot

L’horizon indépassable de la petite phrase, c’est la petite phrase en un seul mot* ! Une petite phrase condense un récit en quelques mots. Mais ces quelques mots eux-mêmes sont parfois condensés en un seul. Pour le démontrer, pas besoin d’un long raisonnement, un exemple suffira : en politique, que signifie pour vous le mot « détail » ? On pourrait pareillement citer « Kärcher » ou « Charlie ».

Ce n’est pas une nouveauté. Certains mots signifient bien plus que ne le dit le dictionnaire. Comme écrivait au siècle dernier l’essayiste gallois Raymond Williams, certains « mots-clés » représentent « du savoir rassemblé sur des événements passés » : c'est la fonction-même d'une petite phrase. Williams lui-même a analysé en détail environ deux cents de ces mots, dont beaucoup appartenant au champ politique : Bureaucracy, Capitalism, Democracy, etc.

La publicité s’est penchée sur cette faculté de certains mots à résumer un message. Dans une tribune fameuse publiée par le Financial Times, Maurice Saatchi a fait l’apologie du pitch en un seul mot  « Au commencement était le Verbe […] et il est au singulier. Deux mots ne sont pas Dieu. Ce sont deux dieux, et deux dieux, c’est un de trop ». Les acronymes condensent un nom à rallonge. Le mot WiFi a été créé par des spécialistes du marketing pour remplacer « IEEE 802.11b Direct Sequence » sur le modèle de « Hi-Fi », pour « haute fidélité ».

Twitter, champion de la brièveté, a en quelque sorte formalisé cette pratique de la petite phrase en un seul mot. Ses hashtags (qu’en bon français il faudrait appeler « mots-dièse ») se sont répandus sur d'autres réseaux sociaux. Ils facilitent la diffusion des tweets et sont souvent utilisés pour résumer un vaste sujet en quelques lettres précédées du signe dièse (ou d’un croisillon, corrigent les puristes). Les initiés comprennent sans qu'il soit besoin d'en dire plus.

Les twittos utilisent volontiers cette fonction dans le domaine politique. On voit ainsi se multiplier les hashtags du genre #Çavaêtrechouette2017 ou #TaubiraDémission.
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* Voir La Petite phrase, p. 214-218.

07 juin 2015

« Nice shoes », pour faire le premier pas…

« Nice shoes », dit Jean Dujardin à George Clooney dans un film publicitaire pour Nespresso. Tout le monde ou presque adore cette réplique – moins pour ses deux mots que pour ses lourds sous-entendus, soulignés par le rictus de l'acteur.

Chacun sent bien la proposition malhonnête derrière le compliment : ce Nice-là n'est pas celui de Brice de Nice. « Nice shoes » est une réplique-culte (alias petite phrase, en langage cinématographique) qui en dit beaucoup plus qu’elle n’en a l’air.
Pourtant, elle en dit moins au téléspectateur français qu’à son homologue américain. « Nice shoes » est une plaisanterie de « bad boy » sur une méthode de drague expéditive. C’est même un raccourci. Comme l’explique le site Urban Dictionary, « l’expression ‘nice shoes’ peut être utilisée seule, dans l’espoir que l’autre personne comprendra ce que vous lui demandez ». Car la formule développée est « Nice shoes, wanna fuck? », qu’il n’est peut-être pas indispensable de traduire ici.
Cette blague de mauvais goût mais bien connue pourrait avoir son origine dans un vieux sketch de l’acteur Eric Bogosian. Sonny, une brute épaisse, entreprend le pauvre Mike d’un air « amical puis de plus en plus menaçant » en le complimentant sur ses « nice shoes ». On devine la suite. Avec humour et élégance, Nespresso s’inscrit dans le droit fil de ce texte.

05 juin 2015

Le premier livre sur les petites phrases

Les petites phrases, on en parle tout le temps, dans la vie politique et ailleurs. Rien qu’aujourd’hui, tenez, si je fais une recherche Google sur « la petite phrase » pour les 24 dernières heures, j’obtiens « la petite phrase de Nikos Voutsis, le ministre de l’Intérieur grec », « Stéphane Richard, le PDG d’Orange, a décidé de s’expliquer jeudi sur la petite phrase qui a fait grand bruit », « Messi, la petite phrase qui doit faire flipper la Juve », « W. Leymergie peut-il faire le buzz avec une petite phrase… anti-buzz ? », et quelques dizaines d’autres.

La petite phrase est parmi nous, donc, mais comment la reconnaître ? Comment parmi tout ce qui se dit et s’écrit, une phrase devient-elle « petite », appelée paradoxalement à un grand destin dans le débat politique (entre autres) ? Le jour où je me suis posé la question, j’ai constaté qu’il n’existait aucun livre sur le sujet ! La petite phrase nous est naturelle comme l’air que nous respirons : nous n’y faisons pas attention.

Oh ! bien sûr, si vous interrogez le catalogue d’un libraire en ligne, vous trouverez des recueils de citations, politiques ou pas, comme Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long, de Philippe Delerm, ou Le cumul des mandales : petites phrases, bévues et mots assassins, d’Olivier Clodong. Deux livres excellents mais qui n’apprennent pas grand chose sur la mécanique des petites phrases. Si vous cherchez bien, vous trouverez Phrases sans texte, du linguiste Dominique Maingueneau : une analyse indispensable sur la construction des petites phrases mais qui n’épuise pas la question de leur destin et de leur effet.

J’ai donc décidé d’écrire le livre que je ne trouvais pas, et le voici : La Petite phrase paraît aujourd’hui chez Eyrolles.


31 mai 2015

Des petites phrases qui n’existent (peut-être) pas

« De tous les mots de l’histoire de France, il n’y en a peut-être pas trois qui soient authentiques », disait Maupassant. Les exemples sont nombreux. Notre époque y a ajouté un raffinement supplémentaire : les différences entre deux versions d’un même texte.

On a évoqué ici récemment le célèbre discours d’André Malraux lors de l’entrée des cendres de Jean Moulin au Panthéon, en 1964. Le passage suivant :
  • « Jean Moulin rappelle les buts de la France libre : « Faire la guerre ; rendre la parole au peuple français ; rétablir les libertés républicaines ; travailler avec les Alliés à l'établissement d'une collaboration internationale. »
est devenu dans la version écrite du discours :
  • « Jean Moulin rappelle les buts de la France libre : « Faire la guerre; rendre la parole au peuple français; rétablir les libertés républicaines dans un État d'où la justice sociale ne sera pas exclue et qui aura le sens de la grandeur; travailler avec les Alliés à l'établissement d'une collaboration internationale réelle sur le plan économique et social, dans un monde où la France aura regagné son prestige. »
C’est le texte « canonique » des instructions données par le général de Gaulle à la France combattante. La question n’est pas de savoir pourquoi ces passages figurent dans la version écrite mais plutôt pourquoi Malraux les avait retranchés de la version orale. En sens inverse, l’une des phrases les plus notables du discours sur Jean Moulin, « Il a été le Carnot de la Résistance », prononcée avec force, ne figure ni sur le site du ministère de la Culture ni dans la biographie Jean Moulin: préfet, artiste et homme d'action publiée par l’Institut Jean Moulin en 1994.

Voici au contraire un cas de petite phrase mystérieusement apparue. La formule la plus fameuse du discours prononcé à Dakar par Nicolas Sarkozy est bien sûr « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire »*. Mais nombre d’intellectuels africains se sont indignés d’un autre passage : « ce sont des Africains qui ont vendu aux négriers d’autres Africains ». Il est par exemple cité à plusieurs reprises dans l’ouvrage collectif L’Afrique répond à Sarkozy**. Or cette phrase ne figurait ni dans la version orale du discours, ni dans le texte officiel publié sur le site de la Présidence de la République. Elle n’est apparue en réalité que dans un compte rendu publié le lendemain du discours, le 27 juillet 2007, par le quotidien sénégalais Le Soleil.

Elle n'a pas été prononcée, mais elle correspondait si bien à son auteur supposé que certains l'ont entendue. L’existence des petites phrases est souvent moins importante que l’idée que le public (ou un public) s’en fait.
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* Voir La Petite phrase, p. 103.
**  L’Afrique répond à Sarkozy – contre le discours de Dakar, sous la direction de Makhily Gassama, Paris, Éditions Philippe Rey, 2008, 480 p.

Photo Wilson Dias/Abr, Wikimedia Commons, licence Creative Commons Attribution 3.0 Brazil.

29 mai 2015

Quatre grands hommes dont deux femmes, zéro petite phrase ?

Les communicants de l’Élysée avaient réussi leur montée en température : plusieurs jours à l’avance, le discours que François Hollande devait prononcer au Panthéon le 27 mai était théâtralisé. Ce serait « l’un des plus importants discours du quinquennat », assurait ainsi 20 minutes. On savait que le président de la République y travaillait assidûment, entouré de nombreux collaborateurs et conseillers*.

Et la référence à la cérémonie de 1964 en hommage à Jean Moulin était clairement posée : « Pour les ‘plumes’ de François Hollande, se montrer digne d’André Malraux et de son légendaire ‘entre ici’ relève de la gageure », estimait Benoît Hopquin dans Le Monde. Non sans ajouter : « une mission sacrément casse-gueule ». De fait, François Hollande a eu beau parler deux fois plus longtemps que Malraux, et panthéoniser quatre fois plus de héros, son discours n’a manifestement pas été à la hauteur des attentes. « Malraux 1, Hollande 0 », titre par exemple Daniel Schneidermann dans Rue89.

Il ne s’agit pas ici d’étudier les maladresses de la communication de François Hollande (on lira entre autres l’analyse qu’en fait Philippe Moreau Chevrolet dans le Huffington Post : « Hollande au Panthéon : entre ici 2017 ») ni le fond du discours mais de s’interroger sur les petites phrases que la postérité pourrait en tirer. Car la « petitephraséification », c'est comme la panthéonisation : elle est rarement immédiate. Un temps de maturation est souvent nécessaire.

Il a fallu du temps pour que le discours de Malraux en 1964 se concentre dans la formule « Entre ici, Jean Moulin », qui n’avait pas été spécialement remarquée dans l’instant au sein d’un texte considéré comme brillant du premier au dernier mot. Et qui contenait pourtant des phrases qui auraient pu « mal tourner », comme « il a été le Carnot de la Résistance »** ou « regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bain ‑ il n'a pas encore entendu parler de la baignoire ».

Plus tard, François Mitterrand et Jacques Chirac n’ont pas montré un grand souci de la petite phrase dans leurs discours d’entrée au Panthéon. Quelques perches tendues (« Le destin des civilisations n’est pas de redouter la connaissance des choses mais de la maîtriser », dans l’hommage de Mitterrand à Pierre et Marie Curie, « La République aussi a ses mousquetaires », dans celui de Chirac à Alexandre Dumas…) n’ont pas été saisies par le public.

François Hollande semble avoir fait plus d’efforts avec des formules comme « L’indifférence, voilà l’ennemi contemporain » , « Les morts de la France combattante ne nous demandent pas de les plaindre mais de continuer » ou « La France vient de loin. La France porte au loin. La France doit voir loin. ». Mais leurs perspectives paraissent faibles. Si l’éclat du discours de 1964 a fini par se concentrer dans « Entre ici, Jean Moulin », le problème du discours de 2015 est plutôt qu’il manque d’un éclat à concentrer. Quand à la formule « Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion, Jean Zay, prenez place », elle n’a évidemment aucune chance de subsister aux côtés de celle de Malraux : quatre héros pour une petite phrase, c’est au moins trois de trop.
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* On citait notamment Pierre Azéma, Pierre-Louis Basse, Pierre-Yves Bocquet, Jean- Vincent Duclert, Jean-Pierre Jouyet, Jack Lang, Mona Ozouf, Fleur Pellerin, Constance Rivière, Najat Vallaud-Belkacem, Manuel Valls…
** Cette phrase est absente de la version du discours figurant dans le Dossier Malraux mis en ligne par le ministère de la Culture. Lazare Carnot, créateur des armées de la République en 1793, a été surnommé l’Organisateur de la victoire. Mais dans une lettre au général Turreau à propos des « colonnes infernales » qui ravageaient la Vendée, il écrivait : « Extermine les brigands jusqu'au dernier, voilà ton devoir. »