Affichage des articles dont le libellé est petite phrase. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est petite phrase. Afficher tous les articles

09 mai 2026

L’Empire des mots – Conversations avec Napoléon, de Charles-Eloi Vial : lecture au filtre des petites phrases

 « Napoléon était incapable de se taire. En réalité, il détestait le silence et cherchait à toute force à remplir le vide », assure Charles-Éloi Vial. Nombre de ses interlocuteurs ont veillé à noter ses propos. Cependant, leurs abondants récits ne peuvent être toujours pris pour argent comptant : la mémoire est parfois défaillante, et certains témoins ont cherché à se donner le beau rôle – voire à prendre leurs distances après Waterloo ! Pour dresser le portrait de l’empereur à travers ses propos, Charles-Éloi Vial a donc effectué un impressionnant travail d’enquête afin de vérifier la réalité des conversations, la vraisemblance de leur contenu, le délai écoulé avant leur mise par écrit, etc. Ses investigations sont aussi passionnantes que la parole impériale elle-même.

Dans la masse énorme des textes, publiés ou non, l’historien a finalement retenu cinquante-trois « conversations » contextualisées avec soin et présentées par ordre chronologique, depuis le « jeune officier pâle et maigre » de 1795 jusqu’au proscrit en fin de vie de 1821. Elles ont été rapportées par des proches et des témoins de premier plan – ministres, généraux, ambassadeurs... – tous à l’aise avec l’écriture mais pas tous en bons termes avec l’empereur.


Elles brossent le portrait d’un homme hors du commun, évidemment, mais aussi bien peu sympathique, égocentrique et très convaincu d’être un orateur hors pair. « Sa parole a toujours exercé une influence magique », assure le baron Fain, son secrétaire de 1806 jusqu’à Waterloo, cité dès la première ligne de l’ouvrage. Sa manière de parler évolue cependant. Charles-Éloi Vial situe le premier tournant au traité de Leoben par lequel la France et l’Autriche se partagent la Vénétie en 1797 : « Dès lors, Bonaparte cesse d’appartenir au commun des mortels. Il a atteint le point de bascule de son existence, commençant désormais à ne plus seulement parler pour le présent mais aussi pour la postérité, frappant tous ceux qui l’approchent par des phrases qui n’appellent aucune contestation. » (p. 89). Avec quand même une exception notable qui aurait pu lui coûter cher : au 19 Brumaire, « lorsqu’il tenta de haranguer le Conseil des Cinq-Cents, il se mit à bredouiller et perdit tous ses moyens, avant que Murat ne sauve la journée en faisant marcher ses grenadiers, qui dispersèrent les députés. Il ne s’aventura plus jamais sur un tel terrain. » (p. 148).

Napoléon privilégiera désormais les conversations en tête-à-tête ou en petit comité. Il y déploie une grande force de conviction et une large culture, n’hésitant pas non plus à jouer aussi de l’intimidation, de la menace ou même des insultes les plus humiliantes. À partir de 1805-1807, « pour résumer en une phrase : il se montrait toujours parfaitement odieux », écrit même Charles-Éloi Vial (p. 237). Incontestablement, la parole est pour l’empereur un instrument majeur du pouvoir. « "C’est étonnant, le pouvoir des mots sur les hommes", aurait-il déclaré un jour à Sainte-Hélène en faisant mine de s’en étonner, alors qu’il avait construit une bonne partie de sa carrière sur ses talents oratoires » (p. 30). Il affiche sans vergogne son orgueil et ses ambitions, et ne supporte pas la contradiction quand il expose ses projets grandioses... comme la conquête rapide de l’empire russe en 1812. Ses interlocuteurs en sont toujours impressionnés et parfois épouvantés. Même vaincu, il ne cesse de parler : à Sainte-Hélène, inlassablement, il ressasse l’histoire de sa vie et refait celle de l’Europe.

Des petites phrases pas si rares en réalité

À première vue, dans ces textes écrits relatant de longues conversations en petit comité, les formules qu’on appellerait aujourd’hui des petites phrases ne sont pas fréquentes. L’auteur souligne pourtant « l’enchaînement des sous-entendus subtils, des remarques assassines ou clairvoyantes » (p. 14). Il note, comme le prince de Ligne, que Napoléon parle volontiers par apophtegmes. Et il ne peut passer à côté du fameux « Vous êtes de la merde dans un bas de soie » adressé à Talleyrand le 29 janvier 1809. « Aucun témoin fiable ne mentionne pourtant cette insulte », prévient-il, l’intéressé ne l’ayant décrite qu’allusivement (p. 331).

Une pure invention, donc ? Mieux que ça ! Charles-Éloi Vial retrace la « généalogie compliquée » de cette phrase. « Un bon mot ne fait pas une conversation, mais il la résume et la condense pour la postérité », écrit-il. Car celui-ci ne sort pas de nulle part : Napoléon détestait Talleyrand. « En somme, et pour cette fois seulement, la rumeur publique a mieux exprimé la pensée de Napoléon que ce dernier ne l’avait fait lui-même [c’est moi qui souligne] en ponctuant d’une phrase d’une vulgarité inoubliable une scène de disgrâce qui autrement aurait manqué de caractère et ne serait peut-être pas passée à la postérité » (p. 333). On ne saurait mieux souligner sa nature de petite phrase : un logos musclé par une vulgarité, exprimant l’ethos de son auteur supposé et sublimé par le pathos d’un public sévère. L’historien ne peut non plus s’empêcher de rappeler la petite phrase presque aussi fameuse avec laquelle Talleyrand « aura en tout cas eu le dernier mot par-delà la mort et l’oubli : « "Quel dommage qu’un aussi grand homme soit si mal élevé". » (p. 334).

Car, la légende napoléonienne en est témoin, les humains sont avides de petites phrases. Comme l’écrit Charles-Éloi Vial, « vraies ou fausses – et plutôt fausses que vraies –, les paroles de Napoléon passionnent depuis longtemps le grand public, même si ce dernier a toujours préféré les perles de sagesse et les citations percutantes aux longs monologues ou aux analyses interminables » (p. 10). À l’instar du Mémorial de Sainte-Hélène, dont les deux tiers seraient sortis de l’imagination de Las Cases (comme le fameux « Quel roman que ma vie ! »), les innombrables recueils de maximes, pensées et opinions de Napoléon répondent à la demande des lecteurs.

L’historien s’arrête un instant sur les Maximes et pensées de Napoléon de Jean-Louis Gaudy, pseudonyme derrière lequel se cache... Honoré de Balzac. « Presque toutes ses 525 citations sonores, "cri du Prométhée moderne", laissant entendre qu’il ne s’était guère écoulé de journée sans que l’Aigle prononce d’apophtegme digne de passer à la postérité, sont pourtant complètement inventées » (p. 11). Or « beaucoup de ces citations ont été prises pour argent comptant avant de passer dans l’inconscient collectif. […] On ne connaît plus guère aujourd’hui les conversations de Napoléon que par de tels aphorismes. Si certaines formules particulièrement heureuses gagnent en force en étant ainsi isolées, il ne s’agit pourtant que de phrases tronquées, souvent sorties de leur contexte... et pour la plupart fausses » (p. 12).

Napoléon en quête de petites phrases

Sont-elles pour autant mensongères ? « Ces sentences brèves semblent en outre parfaitement adaptées au mode de fonctionnement du grand homme, constamment pressé, impatient et nerveux, ne parlant que par phrases saccadées et cherchant à expédier son interlocuteur en quelques mots », reconnaît Charles-Éloi Vial (p. 12). Entre autres exemples, il relate l’effet obtenu par l’empereur « en lâchant une unique phrase en présence du tsar de Russie : "Quand j’étais simple lieutenant d’artillerie..." ». La déclaration n’est rapportée qu’en 1827 « par un témoin connu pour ses exagérations ». Mais « ces quelques mots, à la fiabilité douteuse, suffisent pourtant à illustrer la trajectoire extraordinaire du "petit caporal" devenu maître de l’Europe » (p. 318). Autrement dit, les petites phrases de Napoléon, même inventées, peuvent être « plus vraies que vraies ». Des auteurs aussi respectés que Thiers ( p. 278) ou Taine (p. 440) ont pu apporter leur pierre à l’édifice.

Les harangues militaires du jeune général Bonaparte montrent bien qu’il était conscient de cette appétence des foules pour des formes brèves. « Il n’était peut-être pas toujours parfaitement compris du gros de la troupe mais tous ses discours étaient ponctués de formules chocs faciles à mémoriser et forgées pour la postérité. Il s’agissait déjà d’une de ses marques de fabrique, une forme d’oralité qui en réalité passait aussi bien à voix haute qu’à l’écrit. » En témoigne par exemple sa célèbre proclamation du 20 mars 1796, où « il félicita ses troupes pour leur courage, tout en les appelant à poursuivre le combat jusqu’à la victoire finale et la libération de la péninsule italienne : "Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant : Il était de l’armée d’Italie" » (p. 84).

Ce souci l’accompagne quand il passe du militaire au politique. « Nous avons fini le roman de la Révolution, il faut en commencer l’histoire », proclame-t-il après le 18 Brumaire, marquant ainsi « sa volonté d’entrer dans l’histoire » (p. 262) – et de fait les historiens citent souvent cette phrase pour illustrer les premiers temps du Consulat. Les sujets de sont désormais tout autres, mais les auditeurs de Bonaparte « mentionnent aussi sa tendance à aplanir les problèmes les plus complexes et à les résumer , parfois dans des synthèses brillantes, mais tout aussi souvent sous forme de mots-valises ou de phrases tranchantes » (p. 150).


Très capable de tenir des discours différents à des auditeurs différents (peut-être parlerait-on aujourd’hui de « vérités alternatives »), il sait que les phrases les plus remarquables sont souvent chargées de sous-entendus. L’analyse qu’il fait du dénouement de Cinna est révélatrice. Il en avait d’abord été dépité, car « la clémence proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n’est point appuyée sur la politique, que celle d’Auguste, devenu tout à coup un prince débonnaire, ne me paraissait pas digne de terminer cette belle tragédie ». Mais, raconte-t-il, « une fois, Monvel, en jouant devant moi, m’a dévoilé le mystère de cette grande conception. Il prononça le "Soyons amis, Cinna", d’un ton si habile et si rusé, que je compris que cette action n’était que la feinte d’un tyran, et j’ai approuvé comme calcul ce qui me semblait puéril comme sentiment » (p. 215). Cette analyse d’une réplique culte pourrait révéler beaucoup de son sens des petites phrases.

Révélateur aussi est son goût des courtes citations antiques, quand il paraphrase César : « Cette fois on pourra dire avec raison : venu, vu, vaincu, je serai modéré parce que je le voudrai bien, car je veux avoir le dernier morceau de cette armée prussienne. » (p. 278). Ou quand, au début de la campagne de Russie, lors d’un bivouac avec ses généraux, « il parla d’abord d’Alexandre, d’Hannibal et de César, discutant tout à tour le mérite de ces grands capitaines, et caractérisant chacun d’eux par quelques paroles remarquables » (p. 384).

Quand les mots s’émoussent

Napoléon considère la parole comme une arme, un moyen d’action. La vérité est secondaire. « Il faut les échauffer, les irriter par toutes sortes d’imputations aux adversaires qu’ils ont à combattre, en un mot mettre en jeu leurs passions », dit-il des Français (p. 197). Il n’en démord pas sur la fin de son règne : « Il en sera toujours de même dans les grandes assemblées ; quelques phrases sonores et passionnées font plus d’effet que le bon sens et la raison ; c’est pour cela que j’ai toujours détesté les péroreurs de tribune ; [...] avec une assemblée délibérant à ciel ouvert comme sous le Directoire, nous n’aurions jamais eu ni Marengo, ni Austerlitz, ni Friedland. » (p. 459)

Hélas, la puissance des mots a ses limites. Dans les derniers mois du règne « ses propos étaient si violents qu’il aurait mieux valu qu’ils ne soient pas prononcés en public : "On peut me tuer, mais on ne me déshonorera point. Je ne suis point né parmi les rois, je ne tiens pas au trône. Qu’est-ce qu’un trône ? Quatre morceaux de bois doré couverts de velours. […] Qui êtes-vous pour réformer l’ État ? Vous n’êtes point les représentants de la nation, vous êtes les députés des départements. Moi seul, je suis le représentant du peuple […]. Si j’éprouve encore des revers, j’attendrai les ennemis dans les plaines de Champagne. Dans trois mois nous aurons la paix ou je serai mort." » Ces phrases font vite le tour de Paris, « inquiétant encore davantage l’opinion » (p. 454).

Trois mois plus tard, l’inspiration n’a fait que s’aggraver en même temps que la situation militaire. « L’empereur n’avait pas besoin d’un long discours pour glacer son interlocuteur » constate Charles-Éloi Vial, qui cite, au 14 mars 1814 : « Quand un paysan est ruiné et que sa maison est brûlée, il n’a rien de mieux à faire que de prendre un fusil et de venir combattre » ou « Le boulet qui me tuera n’est pas encore fondu. » (p. 462). Au matin de Waterloo une « repartie fameuse qu’il aurait assénée au maréchal Soult » (« Parce que vous avez été battu par Wellington, vous le regardez comme un grand général. Et moi je vous dis que Wellington est un mauvais général, que les Anglais sont de mauvaises troupes, et que ce sera l’affaire d’un déjeuner. ») sera souvent invoquée par les historiens pour « montrer l’aveuglement du conquérant sur le déclin […] : Napoléon n’était plus l’homme qu’il avait été » (p. 506).

La vox populi supérieure à celle de l’empereur ?

Scrupuleusement attaché à distinguer le vrai du faux, Charles-Éloi Vial avertit :« Beaucoup d’historiens et d’écrivains ont voulu rendre compte du caractère de Napoléon en livrant à leurs lecteurs des citations et des réflexions aussi brèves que percutantes, mais ce n’est que par l’examen de ses dialogues que l’on peut retrouver la véritable voix du vainqueur d’Austerlitz » (p. 580). Mais, convient-il, « il n’est pas inintéressant d’évoquer en conclusion les forgeries », car « certains auteurs ont pourtant su faire parler Napoléon mieux que lui-même, que ce soit pour lui faire tenir des propos prophétiques ou pour lui soutirer d’imaginaires aveux sur ses projets politiques et ses ambitions secrètes ».

Il cite ainsi en exemple l’« évocation de la rencontre entre Napoléon et Pie VII à Fontainebleau, imaginée par Alfred de Vigny dans Servitude et grandeur militaire ». L’empereur tente de séduire l’homme d’église. « Et le pape de lui répondre simplement par deux mots célèbres mais qu’il n’a jamais prononcés – "Commediante ! Tragediante !" – résumant la duplicité du personnage. (…) Vigny, qui n’avait pourtant jamais rencontré l’empereur et ne le connaissait qu’au prisme du Memorial, a réussi à tout dire de l’homme et de sa faconde, de sa capacité à faire alterner le grandiose et le trivial, en le présentant comme un artiste de sa destinée, un créateur à l’intelligence scientifique mais à l’imagination littéraire » (p. 587). À titre posthume, bien des mots de Napoléon sont finalement ceux du peuple français : n’est-ce pas ce qu’il aurait lui-même voulu ?

Michel Le Séac’h

L'Empire des mots – Conversations avec Napoléon
par Charles-Éloi Vial
Perrin
ISBN : 2262105014. 636 pages, 32 €.

Illustration créée par Dall-E

29 avril 2026

Les "mabouls" annoncent-ils douze mois de petites phrases pour Emmanuel Macron ?

« Emmanuel Macron renoue avec ses "petites phrases" », conjecture Sonia Ghobri sur RMC en commentant l’emportement du président de la République, lundi dernier, envers « tous les mabouls qui nous expliquent qu’il faut se fâcher avec l’Algérie ». Le Figaro, Europe1 ou TF1 évoquent eux aussi une petite phrase. Était-elle délibérée ? Un détail permet d’en douter : elle a été prononcée hors caméra, au cours d’un échange à bâtons rompus. Elle pourrait donc être une petite phrase sauvage, reprise sans que telle ait été l’intention de l’orateur. Interrogé sur son intention, Emmanuel Macron a assuré qu’il ne visait personne !

Les médias y ont néanmoins vu « une attaque à peine voilée contre l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau ». Celui-ci a d’ailleurs relevé le gant aussitôt en déclarant : « Avec le régime d'Alger, la politique des bons sentiments est condamnée à l'échec. » Petite phrase pour petite phrase : destinée évidemment au grand public, la réplique positionne l’ancien ministre au niveau présidentiel, ce qui ne peut pas lui nuire en période pré-électorale.

Capture d’écran RTL sur YouTube

Cette petite phrase présente des parentés avec de précédentes sorties d’Emmanuel Macron. Le mot « maboul », d’abord, que 20 Minutes rapproche de plusieurs expressions désuètes utilisées par lui précédemment : « poudre de perlimpinpin », « galimatias », « c’est de la pipe », etc. Mais le mot n’est pas seulement désuet, il est à la limite de la grossièreté, comme « si c'était pas la France, vous seriez dix mille fois plus dans la merde » ou « ça m’en touche une sans bouger l’autre », voire de la provocation comme « la meilleure façon de se payer un costard c’est de travailler » ou « les non-vaccinés j’ai très envie de les emmerder ».

Le second mandat présidentiel d’Emmanuel Macron est jusqu’à ce jour moins fourni en petites phrases que le premier. Compte-t-il « renouer » avec elles dans ses douze derniers mois, comme le suppose Sonia Ghobri ? « C’est la rechute, les petites phrases », plaisante Étienne Gernelle sur RTL. « Tous les mabouls » n’est pas venu seul. « On va appliquer la méthode Notre-Dame », le 22 avril, et « J’ai pas fait de politique avant et j’en ferai pas après », le 23 avril, paraissent de la même eau. La seconde a expressément été qualifiée de petite phrase dans un article de l’AFP repris par plusieurs médias, y compris à l’étranger comme dans Le Soir. Quitter Paris a toujours semblé favoriser les petites phrases chez Emmanuel Macron. Les trois susvisées ont été prononcées respectivement dans un hôpital de l’Ariège, dans une mine de lithium de l’Allier et dans une école de Nicosie à Chypre.

Les débuts du mandat d’Emmanuel Macron avaient été marqués par plusieurs petites phrases retentissantes comme « on met un pognon dingue dans les minima sociaux » ou « le Gaulois réfractaire au changement ». Sauvages ou délibérées, elles avaient été désastreuses pour l’ethos présidentiel. Inspiré peut-être par l’immense succès de son « For sure » de Davos sur les réseaux sociaux en janvier, amorcerait-il un retour aux sources pour rester dans l’histoire, au moins, comme le président le plus prodigue en petites phrases ?

Michel Le Séac’h

Retour sur quelques petites phrases d’Emmanuel Macron :

28 avril 2026

«Le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière» : la résilience d’une petite phrase sauvage

 « Quarante ans après la catastrophe, certains médias et internautes se font encore l’écho de cette petite phrase que, pourtant, aucun représentant de l’État n’a jamais prononcée », s’étonnait voici quelques jours le site de lutte contre la désinformation Les Surligneurs. Nième retour sur le récit des événements :

Après l’explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire Lénine de Tchernobyl, le 26 avril 1986, un énorme nuage chargé de particules radioactives s’élève, poussé par les vents vers le nord de l’Europe. C’est même lui qui, détecté en Suède le 28 avril, révèle au monde la catastrophe tue par le gouvernement soviétique. Le 29, le professeur Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), relaie l’information tout en indiquant qu’aucune augmentation de la radioactivité n’a été relevée en France. Le 30, le SCPRI conjecture cependant que des particules seront détectées dans les prochains jours. Puis il signale « une légère hausse de la radioactivité atmosphérique sur certaines stations du Sud-Est, non significative pour la santé publique ». Le 1er mai, il annonce que cette hausse va s’étendre à tout le territoire national, avant d’en tenir la chronique au jour-le-jour. Le 10 mai, le professeur Pellerin décrit au journal du soir de TF1 la pollution radioactive causée par le passage du « nuage » de Tchernobyl, jusqu’à 400 fois supérieure à la normale en certains points mais sans danger pour la santé publique, dit-il.

Deux erreurs de communication sont quand même à noter :

  • Le 30 avril, le bulletin météo d’Antenne 2 annonce que l’anticyclone présent sur la France empêchera le nuage de se diriger vers l’Ouest. À l’appui, une carte de l’Europe montre un panneau « STOP » au niveau du Rhin. « Mais attention, ces prévisions sont établies pour trois jours », précise la journaliste Brigitte Simonetta. Or le temps change brusquement ; Antenne 2 corrige sa prévision le lendemain.

  • Le 6 mai, le ministère de l’Agriculture publie un communiqué réclamant le rétablissement de la libre circulation des produits français dans la CEE. Il commence ainsi : « Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l’accident de la centrale de Tchernobyl. À aucun moment les hausses observées de radioactivité n’ont posé le moindre problème d’hygiène publique. » La première phrase est fausse ; la seconde la dément de facto.

Capture d'écran du journal météo d'Antenne 2 le 30 avril 1986 

Quoi qu’on pense du traitement de l’information par le SCPRI, le gouvernement et/ou les médias, personne n’a déclaré : « le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière ». Pourtant, la petite phrase « sauvage », incontrôlée, probablement née d’une plaisanterie d’un journaliste, se répand comme une traînée de poudre, suscitant maints commentaires critiques ou ironiques. Des médias dénoncent un « mensonge d’État » proféré par le professeur Pellerin. Le journaliste le plus offensif est probablement Noël Mamère, futur député écologiste. En 1999 encore, sur France 2, il assure que le professeur Pellerin, « n’arrêtait pas de nous raconter que la France était tellement forte – complexe d’Astérix – que le nuage de Tchernobyl n’avait pas franchi nos frontières ». Cette accusation lui vaut d’être condamné pour diffamation.

Elle réapparaît pourtant de temps à autre. Journaliste prestigieux, Jean-Pierre Pernaut affirme en 2019 avoir, en 1990, « démonté le mensonge d'Etat qui avait été organisé autour de Tchernobyl ». La même année, après l’incendie de l’usine Lubrizol, Lutte Ouvrière écrit : « Cet épisode rappelle comment le nuage de Tchernobyl, suite à l’accident de la centrale nucléaire, s’était, selon le gouvernement de l’époque, miraculeusement arrêté devant les frontières françaises ! ». La phrase resurgit rituellement lors du dixième, du vingtième, du trentième anniversaire de l’accident nucléaire de 1986, et à présent du quarantième. Certains grands médias tiennent à la réfuter une fois de plus. « Tchernobyl, 40 ans après : la fable du nuage radioactif qui se serait arrêté à la frontière française » écrit La Croix le 25 avril 2026.« "Le nuage radioactif s’est arrêté à la frontière" : une phrase célèbre qui n’a jamais été prononcée », titre Le Figaro le 25 avril.

D’autres sont plus ambigus. « Le nuage radioactif ne s’est pas arrêté à la frontière : 40 ans après, les conséquences toujours visibles de Tchernobyl », titre La Nouvelle République le 26 avril. « On a vite compris qu’on nous mentait : en Corse, le souvenir de la catastrophe de Tchernobyl 40 ans après » titre Corse Matin. Certains flirtent avec la fausse nouvelle originelle : « Comment le nuage radioactif s’est arrêté à la frontière française », relate le site web du Canard enchaîné, qui poursuit : « Retour sur la fabrique d'un mensonge d'Etat, démonté depuis » (on note : « démonté » et non « démontée »). Il en est même qui la reprennent carrément : « Tchernobyl : aux origines d’un mensonge radioactif », assure Radio France, avant de glisser : « en France, un discours s’impose : le nuage radioactif n’aurait pas franchi les frontières. Une version officielle devenue symbole d’un mensonge d’État ».

Une petite phrase dominée par le pathos

Comment cette petite phrase a-t-elle pu acquérir une telle extension, et surtout une longévité d’autant plus paradoxale que les études épidémiologiques ultérieures ont conclu à l’absence de conséquences médicales détectables en France ? L’ethos de son auteur supposé, le professeur Pellerin, ne l’explique pas. Scientifique jusque-là inconnu du grand public, il acquiert soudain une vraie notoriété, mais il n’est pas un homme de pouvoir. À 62 ans, il n’a pas vocation à le devenir.

Le logos, « le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière », n’est pas en soi bien remarquable. Une petite phrase est, selon l’Académie française, une « formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits », c’est-à-dire qu’elle contient implicitement un « dedans » plus puissant. Ici, ce non-dit ne s’impose pas évidemment. On peut envisager :

  • « en réalité, le nuage ne s’est pas arrêté à la frontière »,

  • « la pollution nucléaire s’est étendue sur la France, donc j’ai pu être contaminé »,

  • « le nuage ne s’est pas arrêté à la frontière, donc on nous a aussi menti sur ses conséquences ».

La simple ironie envers la météo du premier sous-entendu serait sans doute insuffisante pour marquer durablement les esprits. En revanche, le deuxième « dedans pas anodin » paraît davantage conforme au pathos des citoyens de l’époque, effrayés par un rayonnement atomique sans conséquences visibles – et donc, paradoxalement, d’autant plus inquiétant. Cependant, un public politisé (écologiste et/ou complotiste) est resté plus durablement marqué par la troisième interprétation ; refusant d’admettre que les retombées nucléaires aient eu peu de conséquences sanitaires en France, il voit dans la petite phrase mensongère la première « preuve » d’un complot gouvernemental ourdi dès l’accident du 26 avril 1986. Le professeur Pellerin sera d’ailleurs poursuivi pour « blessures involontaires et atteintes involontaires à l'intégrité de la personne » mais bénéficiera de non-lieu en 2011 et 2012.

Les nucléotides ont une durée de vie longue ; les petites phrases aussi, quelquefois.

Michel Le Séac’h


04 avril 2026

L’Âge de pierre promis par Donald Trump à l’Iran : «un crime de guerre déguisé en petite phrase»

Quand Donald Trump apparaît à la télévision dans la soirée du 1er avril, tous les spectateurs attendent une annonce importante. En effet, c’est sa première adresse solennelle à la nation américaine depuis le déclenchement de l’opération Epic Fury contre l’Iran. Les conjectures vont bon train. Va-t-il annoncer une opération terrestre ? Un traité de paix conclu en secret ? Un succès militaire extraordinaire ? Un retrait anticipé ?

En fait, il annonce que les États-Unis sont « en bonne voie pour atteindre bientôt, très bientôt, tous leurs objectifs militaires ». Ce n’est pas exactement une annonce fracassante. Il en va autrement du sort qu’il promet à l’Iran : « We're going to hit them extremely hard over the next two to three weeks — we're going to bring them back to the Stone Age, where they belong » (« Nous allons les frapper très fort au cours des deux ou trois prochaines semaines — nous allons les ramener à l’Âge de pierre, là où est leur place »).

La stupeur n’est pas tant due au contenu de l’annonce qu’à sa formulation. Le « retour à l’Âge de pierre », au sens de destructions catastrophiques, est un cliché qui a déjà servi aux États-Unis. Il est surtout attaché au nom du général Curtis LeMay. Dans son autobiographie parue en 1965, celui-ci disait qu’il aurait fallu enjoindre au Nord-Vietnam de stopper son agression sous peine d’être « ramené à l’Âge de pierre à coups de bombes ». Organisateur des bombardements contre le Japon en 1945, Curtis Le May savait de quoi il parlait. L’expression est restée. L’ancien président pakistanais Pervez Musharraf a dit avoir été lui aussi menacé d’un retour à l’Âge de pierre s’il ne coopérait pas avec les États-Unis dans leur chasse aux terroristes après le 11 septembre.

Capture d'écran

Si les buts de guerre de Donald Trump n’ont jamais été parfaitement clairs, les Américains avaient pu croire à ses débuts, fin février 2026, qu’Epic Fury ne visait pas un pays mais un régime, celui des mollahs et des Gardiens de la Révolution. La guerre était même censée aider le peuple iranien à satisfaire son désir de liberté. Or l’Âge de pierre est désormais promis au pays tout entier. La destruction d’équipements routiers et de centrales électriques frappera civils et militaires, partisans et adversaires du régime. Qui plus est, le « where they belong » qui clôt la phrase de Donald Trump est extrêmement blessant. Les Iraniens n’ont rien d’une population préhistorique, ils sont fiers de leur civilisation millénaire, bien antérieure à la fondation des États-Unis.

Les propos de Donald Trump ne sont pas un dérapage malencontreux. Ils sont repris officiellement par le ministère de la Guerre et par le ministre Pete Hegseth. Et ils soulèvent immédiatement un tollé, aux États-Unis comme en Iran. Une formule s’impose tout de suite : « It's a war crime dressed up as a punchline. » (« c’est un crime de guerre déguisé en petite phrase »). Elle est reprise à des milliers d’exemplaires sur les réseaux sociaux. On ne sait d’où elle vient, l’IA s’avoue incapable d'en trouver la source. « l’Âge de pierre  implique de viser des civils […], ce serait un crime de guerre », a déclaré Jim McGovern, élu du Massachusetts à la Chambre des Représentants, mais l’expression courait déjà avant qu’il ne publie ce message sur Facebook.

C’est la presse, en général, qui désigne une déclaration comme une « petite phrase ». Pour les spécialistes de l’analyse du discours, c’est même cette désignation qui fait la petite phrase. Mais voici un rare cas où elle est largement le fait du public. Certes, « petite phrase » n’est que l’une des traductions possibles de « punchline ». Reste que la formule de Donald Trump met bien en jeu un logos fort comportant un sous-entendu métaphorique, l’ethos d’un président qui ne craint pas de durcir sa réputation et le pathos de citoyens peu désireux de valider un massacre.

M.L.S.

28 mars 2026

La Communication politique a besoin d'un traitement de cheval, par Damien Arnaud : lecture au filtre des petites phrases

La communication politique est pour Damien Arnaud à la fois un champ d’étude et une profession. Après quinze ans de pratique de la communication publique et syndicale, il dirige Les Nouveaux experts de la compol, à la fois think tank et agence de communication politique, ainsi que le Cercle des communicants et des journalistes francophones, un espace d’échanges pour professionnels. Tous deux sont des mines de réflexion et de documentation. Damien Arnaud y a largement puisé pour établir dans La Communication politique a besoin d’un traitement de cheval un tableau du secteur dense, argumenté et critique.

L’ouvrage est organisé en trois parties. Dans la première, l’auteur dresse un tableau relativement pessimiste de la communication politique, affectée par dix « plaies » :

  • l’abus de petites phrases,
  • le triomphe de la langue de bois,
  • l’usage de mots creux et polysémiques,
  • la multiplication des mensonges,
  • des discours politiques simplistes et mal habités,
  • des éléments de langage répétés en boucle dans les médias,
  • des dirigeants métamorphosés en commentateurs permanents,
  • un storytelling politique effréné,
  • une « peopolisation » politique outrancière,
  • une communication négative menant au dégoût de la politique.

Ces « plaies » sont pour la plupart bien repérées et largement critiquées. Damien Arnaud appuie sa démonstration sur de nombreux avis de journalistes, de philosophes ou de politiques. On pourrait noter que ces « plaies » sont pour la plupart très anciennes. Les promesses ont toujours flirté avec le mensonge. Le discours révolutionnaire était truffé de mots creux et d’éléments de langage. Et Ronsard ou Voltaire eux-mêmes se sont livrés au storytelling avec La Henriade et La Franciade ! Mais ce livre n’est pas celui d’un historien : sa perspective est celle d’un professionnel de la communication d’aujourd’hui. Il concentre son analyse sur les pratiques contemporaines. Or celles-ci s’écartent réellement de celles du passé. La communication politique s’est largement transformée sous l’effet de nouvelles technologies.

C’est pourquoi, dans une deuxième partie, Damien Arnaud invite les professionnels à « s’adapter aux nouveaux paradigmes de la communication politique ». Celle-ci est d’abord soumise à une « dictature de la transparence », qui va jusqu’à empiéter sur la vie privée des dirigeants. Par ailleurs, la multiplication des chaînes d’information en continu comme BFMTV et CNews impose une communication « de réaction » : sans cesse, il faut « nourrir l’hydre de l’appareil d’information », et vite. Corrélativement, la communication politique devient prisonnière de la dimension visuelle, dans laquelle photographes et vidéastes jouent désormais un rôle sans précédent. Elle a aussi, avec les podcasts, une dimension sonore. Et les plateformes numériques sont multiples : si Twitter, devenu X, est « l’outil de communication politique par excellence pour informer les journalistes politiques », il ne dispense pas, par exemple, de cultiver Facebook, « outil de communication politique privilégié pour s’adresser à sa base électorale et aux citoyens », ou TikTok, qui « fait fureur auprès des adolescents et des jeunes ».

Quant au contenu, « les personnalités politiques sont-elles condamnées à dire ce que les citoyens veulent entendre ? » Le problème pourrait bien être plutôt d’entendre ce que les citoyens ont à dire ! Et sans discontinuer, car l’époque est à la « campagne permanente », dont le RN donne à voir un exemple. Plus anecdotiquement peut-être, la communication politique fait un usage croissant des animaux – chiens surtout, chats et chevaux plus occasionnellement – qui sont un gage d’authenticité : eux ne mentent pas. Contrairement peut-être aux livres publiés par les dirigeants politiques, qui se multiplient avec des succès divergents (si les livres de Philippe de Villiers ou de Jordan Bardella sont des best-sellers, ceux d’Anne Hidalgo ou de Marlène Schiappa restent confidentiels).

Une maîtrise de la communication, pour le pire ou pour le mieux ?

Dans ce nouveau contexte, le rôle du journaliste est fragilisé. La communication politique cherche à réduire sa liberté, y compris, paradoxalement, en lui facilitant la vie : en contrepartie d’une prise en charge confortable (logement, transports...), le journaliste embedded endosse implicitement une certaine obligation morale. Damien Arnaud aurait pu y ajouter les effets de la communication publique : le dircom’ d’une grande ville dispose souvent de moyens et d’effectifs supérieurs à ceux du quotidien local, invité à puiser dans les informations fournies, sous peine de voir ce flux indispensable se tarir en cas de dissidence.

Les crises sont consubstantielles à la politique, mais la communication de crise est pour l’essentiel une technique contemporaine. Abondamment théorisée et inspirée par le monde de l’entreprise, elle reste loin d’être infaillible. Encore plus nouvelles sont l’utilisation des données et celle de l’intelligence artificielle. Déjà bien repérées dans la communication politique contemporaine, elles n’en sont pourtant qu’à leurs débuts.

Le tableau brossé par Damien Arnaud est donc riche, multiforme... et en grande partie négatif. Comment faire mieux ? C’est le propos de la troisième partie du livre, « Réinventer ou révolutionner la communication politique ». L’auteur y développe plusieurs idées fortes :

  • Avoir comme principal objectif la consolidation du vivre-ensemble,
  • Passer de l’information politique à la communication politique,
  • Remettre l’humain et la créativité au cœur de la communication politique,
  • Mener la bataille des idées avant celle de l’image,
  • S’exprimer sur un sujet uniquement lorsqu’on dispose de tous les éléments d’appréciation,
  • Prononcer des discours compréhensibles, persuasifs et habités, mettant moins l’accent sur l’émotionnel,
  • Revenir à une parole politique plus rare,
  • Clarifier le rôle et les missions des communicants politiques,
  • Trouver l’outil de communication et le format éditorial adaptés à la personnalité politique,
  • Reconstruire une image claire de chaque parti politique et refaire des militants des acteurs majeurs de la communication politique.

Ces préconisations forment le « traitement de cheval » que l’auteur réserve à la communication politique. Sa voix n’est pas solitaire : il s’appuie largement sur les avis et opinions de personnalités majeures de la communication ou de la politique. Si certaines propositions restent à un niveau quasi philosophique, d’autres ont des déclinaisons pratiques. Éventuellement un peu surprenantes, comme l’idée d’« investir à nouveau dans la production de goodies politiques », à l’image des tee-shirts « Giscard à la barre » de la campagne présidentielle de 1974.

Les petites phrases : abusives et/ou indispensables ?

L’abus des petites phrases, on l’a noté, est la première des « plaies » recensées dans la première partie du livre. La description de leur usage reprend largement un entretien que j’ai donné en octobre 2025 au site Les Nouveaux experts de la compol. Leur importance n’est donc pas ignorée. Pourquoi sont-elles des « plaies » ? Parce leur abus « nuit gravement au débat d’idées » (ce qui est, pourrait-on dire, leur objet même puisqu’elles servent plutôt le débat de personnes).

L’auteur cite le professeur Christian Le Bart, affirmant que « pour être percutant à la télévision, il faut savoir construire des petites phrases, brèves, simples, distinctives et surtout savoir faire court ». Ces petites phrases ainsi que les « formules », au sens défini par Alice Krieg-Planque, s’avèrent « de plus en plus fréquentes » dans les discours politiques. Ne faudrait-il pas y voir l’effet d’une sorte de sélection naturelle ?

M.L.S.

Damien Arnaud, La Communication politique a besoin d'un traitement de cheval, 120 p., autoédition 2025, ISBN 979-10-979800-0-9, 21 euros. Achat en ligne : La Triple communication.


24 mars 2026

Lionel Jospin, homme de petites phrases malgré lui

« Lionel Jospin fait partie des grands dirigeants à qui on peut reconnaître à la fois l’expérience et la hauteur de vue [...] il est dans le registre de l’analyse politique, pas dans la petite phrase », assurait en 2020 Hervé Gattegno, alors directeur des rédactions de Paris-Match.

Cet avis sur l’ancien Premier ministre a souvent été partagé depuis plus de vingt ans. Témoin l’hommage que vient de lui rendre Loïc Chesnais-Girard, président de la région Bretagne :« Le courage, la droiture, c’est quelque chose d’important en politique, davantage que les petites phrases et les mauvaises combines. Il faut de la cohérence et il faut assumer. Lionel Jospin l’a montré jusqu’au bout. » Ou encore cette biographie du magazine Rolling Stone : « Dans un paysage politique dominé par la communication permanente et le storytelling, Jospin a incarné une autre manière de faire de la politique. Pas de petites phrases assassines, pas de reconversion lucrative dans le privé, pas de mémoires vengeresses. »

Le paradoxe est que peu d’hommes politiques ont vu leur carrière déterminée à un degré aussi important par des déclarations qualifiées de petites phrases !

« Il ne faut pas attendre tout de l’État »

De fait, le premier document proposé par l’Institut national de l’audiovisuel (INA) au sujet de l’ancien Premier ministre est intitulé : « "Il ne faut pas attendre tout de l’État"» : retour sur la petite phrase de Lionel Jospin ». Cette phrase date de 1999. C’était une réponse aux syndicats et aux partis qui réclamaient au gouvernement d’interdire un licenciement collectif annoncé par Michelin. Elle lui sera amèrement reprochée jusqu’à sa mort. Alors membre du Parti socialiste, Jean-Luc Mélenchon déclarait : « Une phrase comme celle-là me consterne. La séparation du politique et de l'économique ne correspond pas à la pensée socialiste. ».

Cette petite phrase est intéressante à plus d’un titre. Sa forme est négative. Une négation inverse la valeur de vérité exprimée par une phrase. De nombreuses études de neurosciences ont montré que les phrases négatives sont comprises moins vite que les phrases positives, et plus souvent de manière erronée. De toute évidence, « il ne faut pas attendre tout de l’État » a été souvent compris comme « il ne faut rien attendre de l’État ».


Une petite phrase est une formule
concise (elle « fait entendre beaucoup de choses en peu de mots », selon la définition de l’Académie française). Elle contient un sous-entendu, un message subliminal normalement compréhensible du locuteur et de l’auditeur, pour autant qu’ils soient « sur la même longueur d’onde ». La phrase de Lionel Jospin avait sans doute le tort d’être un simple constat juridique et institutionnel : l’État n’est pas tout-puissant. Elle ne contenait qu’elle-même, sans second degré. Le public lui en a inventé un : au mieux « l’État est impuissant », au pire « le gouvernement ne veut rien faire ».

Michel Rocard avait connu une mésaventure analogue en 1988 avec une autre phrase négative : « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». À cette déclaration a été attaché un sous-entendu du genre « zéro immigration ». L’ancien Premier ministre n’a pas eu assez de tout le restant de sa carrière pour imposer l’idée que son sous-entendu était en fait : « mais elle doit en prendre fidèlement sa part ». Les Français ont entendu ce qu’ils avaient envie d’entendre.

Il arrive souvent que le public renforce une petite phrase en la simplifiant. Lionel Jospin avait déclaré : « il ne faut pas attendre tout de l’État et du gouvernement ». Le gouvernement, qui tend à compliquer le message sans lui ajouter d’information, est le plus souvent omis. Mieux, la phrase est fréquemment transformée en : « l’État ne peut pas tout », formule assurément plus dynamique. À ce jour, l’article « Lionel Jospin » de Wikipedia indique : « En 2000, il s'avoue impuissant à empêcher des licenciements dans l'usine Michelin, déclarant "l'État ne peut pas tout ". » La citation erronée est empruntée à un article de L’Express.

Jacques Chirac « fatigué, vieilli, usé »

Les affrontements entre candidats aux élections présidentielles sont un lieu idéal pour les petites phrases. Lionel Jospin a pu le vérifier. Psychologies vient de titrer : « 10 mars 2002 : le jour où Lionel Jospin a lâché cette petite phrase qui donnera à Jacques Chirac les armes nécessaires pour le déstabiliser ». On comprend d’emblée que la question n’est pas si simple : une petite phrase peut se retourner contre son auteur. Le 10 mars 2022, donc, dans l’avion qui le ramène d’un déplacement officiel, le Premier ministre de cohabitation évoque devant les journalistes qui l’accompagnent l’élection présidentielle qui aura lieu le 21 avril. Il est candidat face à Jacques Chirac, président sortant, qui va sur ses 70 ans. Il le trouve « fatigué, vieilli, gagné par l’usure du pouvoir ».

Aussitôt, Jacques Chirac s’indigne : « J’ai fait des propositions que je croyais utiles […] Et qu’est-ce que j’entends ? Des propos sur le physique, le mental, la santé ». Il dénonce « presque un délit de sale gueule ». L’offense au président de la République choque un électorat légitimiste. Lionel Jospin comprend qu’il a compromis son ethos.« Je suis désolé, cela ne me ressemble pas », s’excuse-t-il. Mais c’est se placer en situation d’infériorité ! Les ventes du livre qu’il vient de publier s’effondrent, préludant un score électoral médiocre. Au premier tour de la présidentielle, Lionel Jospin est devancé par Jacques Chirac mais aussi par Jean-Marie Le Pen. Il annonce aussitôt qu’il se retire de la vie politique.

Ont aussi été qualifiées de petites phrases quelques autres déclarations de Lionel Jospin comme « pourquoi n’aurais-je pas le droit d’inventaire ? », « qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse que la France s'islamise ? », « le projet que je propose au pays n’est pas un projet socialiste » ou le burlesque « je suis un austère qui se marre », Sans avoir des conséquences aussi désastreuses pour sa carrière, elles n’ont pas contribué à fortifier son ethos. Pas plus que cet hommage alambiqué à une petite phrase d’AlainJuppé : « Il y a celui qui dit je suis droit dans mes bottes et il y a celui qui préfère ajuster, reprendre et dire je suis souple dans mes baskets, »

Michel Le Séac’h

Photo : Lionel Jospin en 2007 par jyc1 sur Flickr,licence CC BY 2.0 via Wikipedia Commons

09 mars 2026

Qui fait l'opinion ?, d'Antoine Bristielle : lecture au filtre des petites phrases

Dans Qui fait l'opinion ? Crises démocratiques et nouveaux médias, Antoine Bristielle s’attache à expliquer une « crise de la représentation politique », qu’il définit comme une « remise en cause de la légitimité des représentants politiques élus à s’exprimer et à décider au nom de l’ensemble de la population ».

Après avoir exposé comment, selon lui, les médias déterminent la communication politique, il analyse les effets des nouveaux médias sur la participation électorale, le populisme, le complotisme et la polarisation de la société. Ces éclairages ponctuels ne répondent évidemment qu’en partie à la question qui sert de titre à ce petit livre. Proche du Parti socialiste, la Fondation Jean-Jaurès, dont l’auteur dirige l’Observatoire, ne tient pas forcément à révéler tous les secrets de la fabrique de l’opinion ! Plus sérieusement, ce livre apparaît avant tout comme une collection de travaux distincts appuyés sur un appareil de notes abondant.

« Les pratiques de communication se sont profondément diversifiées depuis le milieu des années 1990 », constate d’emblée Antoine Bristielle, qui distingue désormais « trois grands types de médias dans lesquels les représentants politiques sont amenés à s’exprimer : les émissions classiques, les programmes d’infotainment et les réseaux sociaux » (p. 108).

Notons que cette distinction pourrait être éclairante pour l’étude des petites phrases – à laquelle Antoine Bristielle ne se livre pas. Elles ont surtout été analysées dans le cadre des médias classiques. Pour les linguistes, comme l'écrit Damien Deias, ce sont des « phrases que les journalistes détachent des discours d’acteurs politiques et qu’ils nomment "petites phrases" ».

Avec les émissions de divertissement, le journaliste demeure, quoique muté en animateur. Rappelant que « la petite phrase s’est historiquement définie dans le cadre des rapports noués entre le personnel politique et l’univers journalistique », Pierre Leroux et Philippe Riutort ont cependant montré voici une quinzaine d’années que les programmes d’infotainment pouvaient être « un lieu de production idéal des petites phrases »(1).

Toujours plus d’individualisation

En revanche, les réseaux sociaux se passent de la médiation du journaliste. Sont-ils pour autant exempts de petites phrases ? Cela pourrait expliquer qu’Antoine Bristielle ne leur transpose pas la réflexion de Leroux et Riutort. Mais bien évidemment la réponse est non. On se rappelle par exemple que bon nombre d’hommes politiques, d’essayistes, de sociologues et de politologues ont attribué la crise des « Gilets jaunes » à des déclarations du président Macron (en particulier « Je traverse la rue, je vous trouve du travail », « des Gaulois réfractaires au changement », « on met un pognon de dingue dans les minima sociaux » et « des gens qui ne sont rien ») expressément qualifiées de « petites phrases », qui n’étaient pas issues de la plume d’un journaliste mais « sélectionnées » par les réseaux sociaux(2).

« Il semblerait que chaque nouveau format médiatique entraîne une individualisation plus importante du contenu », relève Antoine Bristielle (p. 57). Les émissions d'infotainment, bien mieux que les émissions politiques classiques, « contribuent largement à la mise en scène d'un registre plus individuel » et les réseaux sociaux privilégient les émotions, ce qui « peut être un bon moyen de fendre l'armure et de montrer une facette plus humaine qui plaira potentiellement à l'électorat. » (p. 66). Ce double constat pourrait inciter à reconsidérer le rôle des « petites phrases ». Si les médias classiques s’interrogeaient naguère sur leur signification politique – celle que leur auteur avait voulu y mettre, celle que les journalistes y déchiffraient – il apparaît aujourd’hui que leur importance tient davantage à ce qu’elles disent de leur auteur et à ce que le public y perçoit.

Ethos et pathos

C’est pourquoi le présent blog définit la petite phrase comme une « formule concise, attribuée à un personnage connu, qui marque un public » – un accord parfait entre un logos, un ethos (ce qu’elle dit du personnage) et un pathos (les émotions qu’elle éveille chez le public). Cette redéfinition est un recadrage plus qu’un bouleversement. Si l’on considère les mots historiques comme des petites phrases pérennisées, on constate que leur force ne tient pas tant à leur contenu littéral qu’au personnage qu’ils décrivent et à l’émotion qu’ils soulèvent. « Souviens-toi du vase de Soissons » parle d’un roi brutal plus que d’une céramique brisée. L’ethos ne se confond pas pour autant avec un sentiment monarchique, et l’on note avec intérêt ce constat d’Antoine Bristielle : « une forte personnalisation de la communication politique serait plus à même de retenir l'attention des citoyens et d'augmenter la participation électorale. "L'effet du leader" serait ainsi le vrai élément déterminant le choix de se déplacer ou non le jour du scrutin et se renforcerait par ailleurs au cours du temps » (p. 108).

Et il se pourrait que cet « effet » ne s’analyse pas comme une distinction mais au contraire comme une assimilation du leader au peuple. À propos du vote pour les partis populistes, Antoine Bristielle note : « Il nous semble que le populisme est intrinsèquement lié à un style de communication particulier, dans lequel les leaders politiques cherchent à se distinguer des élites et à montrer au contraire une proximité avec le "peuple", voire une appartenance à ce dernier. » (p. 128). Il est tentant d’y voir un objectif idéal des petites phrases : illustrer une parfaite coïncidence de l’ethos avec le pathos.

M.L.S.

(1) Pierre Leroux et Philippe Riutort, « Les émissions de divertissement : de nouveaux lieux de valorisation des petites phrases ? »,  Communication & langages 2011/2 N° 168 https://shs.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2011-2-page-69?lang=fr

(2) Voir Michel Le Séac’h, Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique, BoD, 2015, p. 16-17. Voir aussi Arnaud Mercier, « Gilets jaunes contre Macron : aux racines de l’incommunication », The Conversation, 3 décembre 2018, qui évoquait même des petites phrases « assassines ».

Antoine Bristielle  Qui fait l’opinion ? Crises démocratiques et nouveaux médias Paris, Fayard, 2024 ISBN 978-2-213-72578-9, 248 p., 21,90 €