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09 octobre 2026

« En même temps » reste décidément un pilier du vocabulaire d’Emmanuel Macron

Dès avant l’élection présidentielle de 2017, en raison de sa fréquence chez Emmanuel Macron, la locution adverbiale « en même temps » est devenue un « objet politique »(1). Elle ne lui est pas propre. Saint Augustin en use volontiers, et aussi Paul Ricœur, dont Emmanuel Macron fut le collaborateur, ainsi qu’Albert Camus, qu’il admire. François Mitterrand en est familier, tout comme François Hollande, qui l’emploie huit fois dans un discours présidentiel du 21 janvier 2015 sur l'Éducation nationale(2) !

Pourtant elle est davantage remarquée chez Emmanuel Macron. Chez lui, le plus souvent, elle n’est pas un simple synonyme de « simultanément », elle ne signale pas une tentative de synthèse mais une aspiration à faire coexister des concepts contradictoires. Dès son passage au ministère de l’Économie, il recherche volontiers des compromis entre des intérêts contraires.

Illustration créée par Chat GPT
La formule intervient dans sa première « trahison » publique en avril 2016 : « J’ai une loyauté personnelle envers François Hollande. Je lui dois de m’avoir fait confiance et de m’avoir nommé au gouvernement. En même temps, lorsqu’un président nomme quelqu’un ministre, il le fait parce qu’il pense que c’est bon pour son pays, pas pour en faire son obligé. »

Puis elle figure deux fois dans sa déclaration de candidature à l’élection présidentielle le 16 novembre 2016. Il en plaisante pendant sa campagne électorale, lors de son grand meeting du 17 avril 2017, six jours avant l’élection présidentielle : « Excusez-moi, vous avez dû le noter, j'ai dit "en même temps". Il paraît les amis que c'est un tic de langage. » Il en donne alors cette explication limpide : « Je continuerai à utiliser "en même temps" dans mes phrases mais aussi dans ma pensée, parce que en même temps ça signifie simplement que l'on prend en compte des impératifs qui paraissaient opposés mais dont la conciliation est indispensable au bon fonctionnement d'une société. » Cette expression qui lui vaut de nombreux sarcasmes constitue à l’évidence une tentative de débipolarisation.

« En même temps » » culmine avec le discours prononcé par le président Macron le 21 juin 2018 sur la place Saint-Corentin à Quimper(3). Parmi neuf occurrences, on remarque en particulier :

  • « Depuis longtemps, je sais qu’ici, on est fier d’être Breton, on est fier d’être Français en même temps et on est aussi fier d’être Européen. »
  • « La Bretagne est cette terre où s’exprime à son meilleur cet "en même temps" qui m’est si cher, la synthèse du particulier qu’est l’attachement à un territoire et de l’universel qu’est l’attachement à la République. »
  • « Ce défi, ce défi breton, c’est pour moi presque une métaphore du défi français parce qu’il y a dans ces peurs, ces complexes et, en même temps, cet esprit de conquête que j’évoquais il y a un instant, toute la France. »
  • « Je veux que la France et la cohésion nationale se tiennent, que nos classes moyennes trouvent leur place et, en même temps, être à la hauteur de notre tradition d’accueil et en particulier de l’asile ! Ce qui ne veut pas dire tout et n’importe quoi. »
La formule a longtemps figuré entre guillemets, comme une sorte de slogan, sur la boutique officielle du site elysee.fr : « Qui a dit qu’il fallait choisir entre faire une bonne action et se faire plaisir ? Boule à neige, mug en porcelaine, peluche ou marinière, encouragez le 100% made in France et "en même temps" participez à la sauvegarde du patrimoine de l’Élysée ».

Mais surtout, dans l’esprit de la déclaration du 17 avril 2017, « en même temps » serait représentatif d’un mode de gouvernement. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux commentateurs y aient vu une petite phrase à part entière (dans L’Obs, Le Point, Challenge, La Croix, L’Express, etc). Mais si elle a pu, à ses débuts, intriguer, étonner ou séduire, elle prend vite un caractère de repoussoir. Y compris chez certains des macroniens les plus fervents. « Le mec a quand même tendance à sortir à son audience ce qu’elle a envie d’entendre et à aller trop loin », s’agace Marie Tanguy, rédactrice de certains discours présidentiels(4).

Ces réactions négatives expliquent sans doute qu’Emmanuel Macron ait employé la formule moins souvent ces dernières années. Elle continue néanmoins à intriguer : Google Trends dénombre 3,5 fois plus de recherches sur « en même temps » en décembre 2025 qu’en décembre 2015.

Et elle n’a pas disparu. On a souvent remarqué que le chef de l’État avait tendance à prononcer à l’étranger ses petites phrases les plus contestées (« la colonisation est un crime contre l’humanité », « le Gaulois réfractaire », etc). On peut se demander si, désormais, consciemment ou non, il ne réserve pas « en même temps » aux contextes internationaux. Dès 2018, il évoque « the famous "en même temps" » à Davos. De nos jours, la formule réapparaît surtout à l’étranger ou dans des circonstances multinationales, comme au cours de l’événement Bpifrance Inno Génération (BIG), ce jeudi 8 octobre 2026 : « en même temps, durant cette décennie, on a su créer plus d'entreprises » a-t-il dit.

On l’avait remarquée précédemment : 

  • à Madrid, lors d’une visite d’État le 29 septembre 2026 : « on a à traiter ensemble d'une crise de modèle économique, d'une crise démographique de notre Europe, d'une crise d'efficacité démocratique, de notre capacité à aller plus vite et à être plus efficaces, et en même temps d'une crise un peu, que je dirais, anthropologique... […] Réhumaniser la technologie et donc la maîtriser par de la régulation intelligente, mais en même temps être dans la technologie. […] en même temps, et on le voit encore dans les derniers tests de PISA, vous avez un effondrement de la capacité à apprendre et de la lecture dans tous nos pays... […] En même temps que la responsabilité des plateformes, il faut en effet des tiers de confiance... […] Diversification de nos accords commerciaux, donc ça, pour justement avoir d'autres économies export, il faut garder ce modèle. Mais en même temps préserver notre marché unique et nos acteurs. » 
  • à New York, à la tribune de l’ONU, le 22 septembre 2026 : « Le Hamas n'a jamais sévi en Cisjordanie. C'est construire chaque jour l'impossibilité d'un projet qui est le respect des droits légitimes du peuple palestinien à exister. Mais c'est en même temps les conditions mêmes de la sécurité d'aujourd'hui et de demain pour Israël et son peuple. »
  • au Sommet international sur l’espace, le 10 septembre 2026 : « Être compétitifs […] , ça veut dire garantir des volumes et, en même temps, lancer des compétitions où la finalité est claire et les flexibilités sont données. »
  • à Gdansk, lors du premier sommet bilatéral franco-polonais en compagnie du Premier ministre Donald Tusk, le 20 avril 2026 : « la première édition du Prix Geremek permettra aussi de continuer de renforcer ce lien, en même temps que nous bâtissons ensemble de manière affinitaire une politique pour mieux réguler les réseaux sociaux... »

Abondamment commenté(5), pas toujours avec bienveillance(6), cet « en même temps » assumé joue un rôle certain dans la construction de l'ethos présidentiel. Ce qui ne va pas sans risque : il a pu brosser en trois mots le portrait d’un président conciliant… ou d’un dirigeant imprécis et indécis. Ou les deux en même temps (simultanément), selon les publics.

Michel Le Séac'h

(1) Adrien Gaboulaud et Anne-Sophie Lechevallier, Le Poids des mots du président – ce que la parole de Macron dit de lui, Éditions de l’Observatoire, 2018.

(2) Voir https://www.elysee.fr/francois-hollande/2015/01/21/declaration-de-m-francois-hollande-president-de-la-republique-sur-le-role-de-leducation-nationale-dans-la-transmission-des-savoirs-et-des-valeurs-de-la-republique-a-paris-le-21-janvier-2015

(3) Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/06/21/discours-du-president-de-la-republique-emmanuel-macron-place-saint-corentin-a-quimper.

(4) Eliot Blondet et Paul Larrouturou, Élysée confidentiel, Paris, Flammarion 2021, p. 173

(5) Voir par exemple Julien Longhi, « Quand le "en même temps" d’Emmanuel Macron pose question aux linguistes », The Conversation, 25 novembre 2020, https://theconversation.com/quand-le-en-meme-temps-demmanuel-macron-pose-question-aux-linguistes-150869.

(6) Voir par exemple Michel Eltchaninoff, « Emmanuel Macron : "en même temps" ou en méli-mélo ? » », Philosophie magazine, 4 janvier 2021, https://www.philomag.com/articles/emmanuel-macron-en-meme-temps-ou-en-meli-melo. Voir aussi Raffi Duymedjian et Jean-Marc Pistorello, « "En même temps" : une pensée macronnienne de la complexité », The Conversation, 18 mai 2017, https://theconversation.com/et-en-meme-temps-une-pensee-macronnienne-de-la-complexite-77917.

24 septembre 2026

« Le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie » : mauvaise pioche à l’ONU pour Emmanuel Macron

 À la tribune de l’ONU, ce mardi 22 septembre 2026, Emmanuel Macron s’exprime pour la dernière fois en tant que chef d’un État membre. Ce discours d’une demi-heure revêt clairement une importance particulière. Plusieurs médias, dont Le Monde et Franceinfo, évoquent un « testament ». Le président de la République désire probablement marquer l’histoire.

Solennel d’un bout à l’autre, il s’exprime sur un ton très vif, voire exalté : « le message que je suis venu porter aujourd'hui, comme je le fais depuis neuf ans, c'est celui d'une détermination, d'un optimisme de l'action », etc. Son discours est structuré par « cinq remarques ».

  • « La première, ne cédons pas à une forme de fatalité face à la guerre et au malheur des peuples. »

  • « Le deuxième principe, c'est de ne pas céder à la tentation permanente du double standard, car c'est celui qui divise notre planète et qui décrédibilise la cohérence de notre ordre international et de notre charte. »

  • « Ma troisième conviction, c’est que nous ne devons pas céder à la division du monde et à cette fracture que beaucoup décrivent, que certains utilisent, entre le Nord et le Sud. »

  • « Le quatrième principe, c’est de ne pas céder à la fatalité en matière de climat et de biodiversité. »

  • « Enfin, il est des domaines sur lesquels nous devons clairement établir les nouvelles règles du jeu. L’intelligence artificielle dans le spatial, dans la défense, dans la cybersécurité, comme je l’évoquais, a des conséquences profondes qui touchent notre sécurité nationale. »

Le président situe donc ses réflexions à un niveau très élevé. Le texte de son allocution est soigné. Corollairement à ses « ne cédons pas », il condamne par deux fois « l’esprit de défaite » – une expression qu’il avait employée trois fois dans son hommage à Marc Bloch, le 23 juin, alors qu’elle ne faisait pas partie du vocabulaire de l’historien.


Le discours est largement composé de « périodes », phrases longues et complexes formant un tout avec un message explicite : « Notre devoir, plus que jamais, est de nous tenir droit aux côtés des Nations unies pour décider précisément ensemble de l'intérêt commun », « Nous devons avoir le courage d’être optimistes, de nous mobiliser et d’être utiles, de ne rien céder à l’esprit du temps pour toutes et pour tous... », « Notre devoir, c'est l'action. La France y est prête, en coalition avec tous ceux qui veulent agir dans le respect des principes de la Charte et qui n'acceptent pas l'impuissance », etc. Corrélativement, on n’aperçoit guère de formules chargées de sous-entendus destinées à demeurer en tant que petites phrases, excepté peut-être quelques questions rhétoriques, fausses questions contenant implicitement leur réponse.

Questions rhétoriques et impératif

Le discours en comprend cinq. Les deux premières sont relativement anodines. Les trois autres, qui forment une séquence rapide, concernent la Palestine :

« Quelle est notre crédibilité si nous continuons de rester inactifs face à Gaza ? Certains se flattent d'une paix prétendue. Mais cette paix n'a pas rouvert une seule seconde les voies humanitaires. Devons-nous contempler ce spectacle qui nous fait honte à tous ? Jamais. Regardez ce qui se passe en Cisjordanie où chaque jour, des violations sont faites au nom de quoi ?

Les questions rhétoriques servent souvent à interpeller l’auditeur. Ici, on note le « nous », puis l’impératif « regardez ». Que le rédacteur ait recherché cet effet ou non, la phrase qui suit se trouve spécialement mise en valeur : « Le Hamas n'a jamais sévi en Cisjordanie. » Or c’est faux, il y a commis de nombreux attentats.

Deux heures plus tard seulement, un communiqué du bureau de Benjamin Netanyahu, Premier ministre israélien, ne mâche pas ses mots : « L’absurdité grotesque de la déclaration d’Emmanuel Macron est stupéfiante ». L’incident n’échappe pas aux médias. « C'est une petite phrase qui a mis le feu aux poudres », signale France Inter. D’autres parlent de « bévue », de « bourde », de « polémique », de « contresens », etc.

L’Élysée s’empresse de couper la phrase dans la vidéo de l’intervention présidentielle mise en ligne, des proches du chef de l’État plaident la mauvaise compréhension ou l’erreur de traduction. Mais le mal est fait. La bourde « éclipse tout le reste », titre Le Point. Le dernier discours à l’ONU d’Emmanuel Macron, qui aurait dû s’inscrire dans les mémoires comme une déclaration d’une grande élévation morale, restera celui d'une petite phase « sauvage » : « le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie ».

M.L.S.

Illustration : capture partielle d’écran de l’intervention d’Emmanuel Macron à l’ONU, site Elysee.fr

15 septembre 2026

La bataille des récits, par Marie Peltier : lecture au filtre des petites phrases

Marie Peltier raconte la bataille des récits un peu comme Fabrice celle de Waterloo : par scènes éparses aperçues entre les fumées. Comme lui, elle est un témoin engagé et non un observateur extérieur (1). Son récit y gagne en sincérité ce qu’il perd en objectivité. Le témoignage y prend souvent le pas sur l’analyse. C’est un « essai à la première personne », notent les Décodeurs du Monde.

Après un tableau de la « rhétorique civilisationnelle » née des attentats du 11 septembre 2001, l’auteure consacre un long développement aux interventions militaires qui ont suivi... ou pas. En particulier, le refus de Barack Obama d’engager les États-Unis en Syrie en 2013 a, selon elle, « profondément modifié la manière dont la communauté internationale a envisagé son rôle, sa vision et son implication dans la lutte pour les droits humains et la démocratie » (p.76). Hafez al-Assad s’en serait servi pour « désensibiliser les opinions occidentales au sort des Syriens ». Elle-même, au contraire, éprouve alors un « engagement naissant en faveur de l’élan révolutionnaire syrien » (p. 77). Elle se garde cependant de trop s’engager à propos de la chute du régime Assad en décembre 2024 « dans une dynamique politique propre aux Syriens » (p. 172), affirmation qui paraît quand même hâtive.


La crise du Covid-19 est aussi un moment capital. Marie Peltier voit la crise sanitaire comme une « catharsis collective » au cours de laquelle s’entremêlent et s’opposent plusieurs récits : récit de la solidarité, thèses complotistes diffusées notamment par le film Hold-up, rhétorique guerrière... Elle s’en prend à « l’imaginaire de doute » devenu une « arme de résistance » contre les vaccins (p. 130), oubliant un peu vite que leurs conditions dérogatoires de mise sur le marché, les effets secondaires des formules à vecteur viral, aujourd’hui abandonnées, et l’article mensonger du Lancet (qu’elle ne mentionne pas) donnaient quand même au doute quelques bases pas si imaginaires.

D’autres batailles de récits comme le Brexit (p. 97-98) ou le premier tour des présidentielles françaises de 2017 (p. 100-101) sont rapportées de manière plus cursive.

Vérité vraie ou vérité bonne

Marie Peltier revendique son militantisme. Elle relate avoir subi « un épisode de harcèlement numérique de la part des partisans du régime syrien, qui a laissé des traces sur [s]a santé physique et mentale » (p. 95). Pour elle, le monde a changé voici neuf ans : « à partir de 2017, rien n’a plus jamais été comme avant. Le monde est entré dans ce qu’on appelle la post-vérité », un « tournant réactionnaire » qui « a provoqué le réveil d’une résistance » (p. 112).

Mais cette résistance ne prend pas nécessairement la forme d’un fact-checking. Marie Peltier ne croit plus à l’« injonction à la neutralité ». La bonne vérité est celle qui sert la cause qu’elle endosse. Elle raconte avec amertume l’histoire anecdotique d’une « boîte à pizza » dont la révélation a mis Greta Thunberg en difficulté. Pour elle, « y voir clair, précisément, exige autre chose que le seul vrai/faux : cela exige du temps, du recul, une mise en perspective et une analyse des positionnements en jeu, sous peine de soutenir, malgré soi, un positionnement antidémocratique » (p. 167).

Ce relativisme militant explique sans doute quelques petites inexactitudes factuelles (Les Protocoles des sages de Sion sont bien cités par Hitler dans Mein Kampf mais pas comme un « élément de justification du génocide du peuple juif », le professeur Raoult ne défend pas « l’hydroxychloroquine comme alternative au vaccin pour traiter le Covid-19 » en novembre 2020...).

La ligne rouge était verbale

Les petites phrases interviennent implicitement dans certaines des batailles de récits mentionnées. Par exemple une déclaration de Laurent Fabius à propos du front Al-Nostra, alors affilié à Al-Qaïda, reprise par Marine Le Pen lors d’un débat télévisé le 20 mars 2017 et ainsi devenue « une citation tronquée et relayée par les conspirationnistes sur les réseaux sociaux [qui] s’était donc invitée dans un débat politique de premier plan, dans une visée de discrédit démocratique » (p. 23). Pour la clarté du récit, il est dommage que l’auteure ne reproduise pas la déclaration initiale du ministre des Affaires étrangères (« Sur le terrain, ils font un bon boulot ») ni sa source (un article paru dans Le Monde le 13 décembre 2012).

Quelques expressions chargées de sous-entendus sont aussi rappelées, comme « axe du mal » et « guerre mondiale contre la terreur », inventées par un speechwriter de George Bush en 2002, et bien sûr la « ligne rouge » de Barack Obama, dont le franchissement non sanctionné a entraîné les conséquences mondiales évoquées ci-dessus.

Suspectes a priori, les petites phrases peuvent avoir leur rôle à jouer. « Pour le vaccin comme pour toutes les questions de société, nous devons reconnaître la légitimité de certaines "paroles d’autorité". Non pas en faire des dogmes inquestionables, puisque nous sommes en démocratie, mais bien nous accorder sur le fait que toutes les voix au sein du débat public n’ont pas la même valeur » (p. 152). Cela apparaît comme la sagesse même pourvu que la légitimité découle de la compétence et non d’un engagement idéologique, ce qui irait mieux de soi en le disant.

M.L.S.

(1) Marie Peltier a été violemment attaquée comme une « fausse experte » en complotisme par la chaîne YouTube de « débunkage » La Tronche en biais, à laquelle elle a répondu, également sur YouTube.

Marie Peltier, La bataille des récits, Stock, Paris 2026,
ISBN 978-2-234-09821-3, 
174 pages, 18,50 €


02 septembre 2026

La Plume et le Prince, par Astrid Roucher : lecture au filtre des petites phrases

Ton faussement naïf, vocabulaire précieux, brièveté du récit, illustrations de l’auteure... La Plume et le Prince fait inévitablement penser au Petit Prince, sans avoir pourtant la portée générale du conte philosophique de Saint-Exupéry. Ce livre joliment édité, œuvre d’une jeune normalienne – « la Plume » – embauchée comme « conseillère discours » par la présidence de la République, décrit à la manière d’une fable l’archipel organisationnel au service du « Prince » qui règne sur « l’île Zée ».

Astrid Roucher n’a séjourné sur cette île qu’un peu plus de deux ans, du 3 septembre 2023 au 24 janvier 2026. Elle y a beaucoup appris. Sans révéler de secret d’État, ni même citer le vrai nom des protagonistes de la sphère élyséenne (pas même celui du Prince !), elle brosse de celle-ci un tableau étonnant de vie. « Tout y est authentique, et métaphorisé », prévient-elle d’emblée. Sa prose riche et subtile dit bien pourquoi elle a été embauchée : ah ! si tous les conseillers de la présidence pouvaient aussi bien s’identifier au « peuple vibrionnant, méticuleux, discret, mû par l’honneur de la perfection du geste » (p. 29) de l’île Zée !


Le Prince qui y règne est bon. « J’ambitionne de dépasser les chapelles et les conflits, de prendre le meilleur de tout ce qu’il y a sur nos îles. En même temps », assure-t-il à la Plume (p. 14). Celle-ci décrit cependant une réalité moins euphorique : « les îles de l’Archipel étaient profondément insatisfaites, et unanimement opposées » (p. 37). Elle ne cache pas sa surprise en découvrant les EDL, les « éléments de langage » qui « apparaissaient sur son bureau pour être transformés en discours, jaillis des profondeurs des ministères à la demande des conseillers princiers » (p. 49). Elle dresse même un « précis de jargon technocratique » à la limite de l’impertinence que n’auraient pas renié une Rachel Khan ou un Samuel Fitoussi : floutez, pirouettez, allongez, égotisez, déstructurez, décontextualisez, néologisez/anglicisez, polarisez, pathétisez, hypnotisez... Ailleurs, elle condamne aussi le verbe « assumer » – qui figure pourtant dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis sa 6e édition (1835).

Le style est léger, primesautier, mais derrière les litotes transparaissent des dénonciations parfois féroces et des déconvenues amères. Déterminée à enfreindre les principes de la « technovlangue », la Plume découvre vite qu’elle n’est pas de taille à lutter contre les « enflures langagières » exigées par différentes îles de l’archipel... Sauf peut-être quand elle est amenée à rédiger les « grands discours » destinés à un vaste auditoire, « ceux qu’elle écrivait sur une page blanche, la plume libre » (p. 68).

Cette liberté ne rime pourtant pas avec facilité car « c’est un jeu bien compliqué que d’écrire pour un prince. Les règles en sont multiples, et on ne les trouve énoncées nulle part » (p.71). Il faut satisfaire des contraintes opposées : « être sérieux sans que l’auditoire somnole », etc. Pire, il faut éviter de piétiner les convictions antagonistes des chapeaux à plumes. « En somme pour vous, l’égalité consiste à nuire également à tout le monde » (p. 74), ose-t-elle suggérer à l’un d’eux.

Sans quitter le ton de la fabuliste, Astrid Roucher livre bon nombre de réflexions sur la composition des discours présidentiels. Satisfaire le Prince n’est pas aisé, en particulier quand il réclame un style « plus minéral » – « une gageure, puisqu’il fallait aussi être émouvant, intime, ardent, sonore, ce qui ne compte pas parmi les qualités premières des cailloux » (p. 106). Et puis, « un discours princier n’est pas le lieu du microdosé. Pour porter plus fort que le vent qui bat inlassablement les côtes insulaires, il faut du grand, du tragique, du sublime et de l’infini. Tout prince mesure ses phrases à l’étalon des siècles, il verse le sang et les larmes avec le débit d’un fleuve, à grand renfort d’anaphores et d’hyperboles » (p. 109).

Les petites phrases, menaces et outils

La Plume se laisse ici emporter par son enthousiasme. Le sang et les larmes (et la sueur ?) n’ont pas leur place dans tous les discours princiers et les phrases ne sont pas toutes grandes. Sans être nommées, les petites phrases sont l’une des menaces qui attendent la rédactrice de discours. Du moins les petites phrases sauvages, arrachées aux textes contre la volonté de leur auteur. La Plume apprend ainsi à se méfier de « l’auditeur retors, habile à tronquer des morceaux de discours pour leur faire signifier l’inverse de leur intention, les tailler en pointe et les retourner en armes » (p. 84). L’ennemi, alors, est souvent le « gazetier » : Astrid Roucher semble partager la culture de défiance envers la presse entrée à l’Élysée avec Emmanuel Macron et Sibeth Ndiaye. Elle montre encore un peu de naïveté. « Ce n’est pas ce que j’ai dit ! » s’insurge-t-elle quand elle estime qu’un journaliste déforme ses propos.

Cette menace ruine le métier : « Et l’art de la nuance, l’éloge de l’ombre et la demi-teinte, si chère à la Plume, tombent au champ d’honneur, victimes de la menace des ciseaux à tronquer de l’auditoire hostile » (p. 110). Mais la troncature n’est pas toujours négative, et le métier de la conseillère discours consiste aussi à forger des petites phrases intentionnelles : « la Plume préparait ses textes de manière à ce qu’ils rendissent possible le prélèvement, un peu à la façon de ces petites annonces punaisées sur un mur où un prédécoupage permet d’emporter facilement un morceau » (p. 84).

Le Prince est sensible à cette démarche de détachabilité, car il aime « être quelqu’un qu’on cite, plus que quelqu’un qui cite ». La Plume plussoie : « s’adosser à une citation est toujours l’aveu que quelqu’un d’autre a formulé notre idée avant nous, et mieux que nous ». Ici, elle commet probablement une erreur, car une citation, bien souvent, n’a pas pour but premier de formuler une idée mais de cultiver un ethos : citer, c’est alors revendiquer une parenté avec le modèle auquel on se frotte.

Reste un défaut commun qui nuit à la bonne insertion des petites phrases. « Le discours politique penche toujours dangereusement du côté du trop : tout prince tend à rajouter de multiple mots de sécurité, des mots rustine, pour être assez explicite, pour être assez émouvant, pour être assez sonore » (p. 111). Le mieux est alors l’ennemi du bien : à vouloir insister sur tout, on ne souligne rien. Il est paradoxal que les princes de l’île Zée ne s’en rendent pas compte, puisqu’ils connaissent tous par cœur un exemple remarquable : « Le prince Charles le Grand, celui qui avait sauvé l’Archipel de l’invasion, parlait finalement assez peu. Ses discours étaient ramassés, ciselés, solennels – "île outragée, île brisée, île martyrisée, mais île délivrée !" »

M.L.S.

Astrid Roucher, La Plume et le Prince, Albin Michel, Paris 2026, ISBN 9782226513892, 224 p., 16,90 €

29 juin 2026

Marc Bloch : l'étrange panthéonisation

« L'étrange panthéonisation de Marc Bloch par Emmanuel Macron » titre L’Opinion. Certes, tout prend un aspect un peu étrange en période de canicule, mais en effet, la cérémonie du 23 juin dernier a de quoi surprendre à divers égards.

Étrange est par exemple le fait que l’Élysée n’ait pas mis les points sur les i quand une descendante de Marc Bloch a réclamé qu’un parti politique – en l’occurrence le RN – soit exclu de la cérémonie du Panthéon. Les familles ne sont ni ordonnatrices ni récipiendaires de l’hommage rendu à l’un des leurs dans le temple de toute la Nation. Quoique née bien des années après leur mort, cette personne exprimerait-elle les volontés de ses grands-parents ? « Elle ne sait rien d’eux, sinon ce qu’en disent les livres scolaires », révèle Le Parisien. Marc Bloch a laissé des consignes écrites pour ses obsèques. Il n’y manifeste aucun désir d’exclusion.

Étrange est surtout le discours prononcé par Emmanuel Macron le 23 juin. Un tel exercice, solennel, met en scène le chef de l’État dans une position régalienne, sans contradicteur, sans réfutation. Personne sans doute n’espère égaler le « Entre ici Jean Moulin, avec ton terrible cortège... » d’André Malraux en 1964. Mais tous ceux qui ont présidé une panthéonisation ont au moins tenté de marquer les esprits par une petite phrase rémanente.

Tel a été le cas de François Hollande en 2015 lors de la quadruple panthéonisation de  Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay. Annoncé comme l’un des plus importants du quinquennat, son discours contenait plusieurs nobles formules susceptibles de passer à la postérité. Peut-être aurait-il fallu un un président plus crédible sur le registre de la solennité pour qu’elles s’inscrivent dans les mémoires.

Déraciner mon cœur...

Le discours d’Emmanuel Macron, le 23 juin, a clairement été préparé avec soin – comme ceux de ses cinq panthéonisations précédentes. Son texte est disponible sur le site elysee.fr. Il surprend, comme les précédents, par son manque de relief. Le rédacteur a veillé à animer le discours par l’usage du présent narratif (« Ce 16 juin 1944, au crépuscule, dans un champ de la région lyonnaise, les nazis exécutent leurs prisonniers », etc.). En revanche, on ne trouve guère dans le discours de phrases destinées à être remarquées, détachées, panaphorisées, à marquer le public et à nourrir l’ethos du président.

On imagine qu’Emmanuel Macron a pu préférer laisser la vedette à Marc Bloch. Le discours s’achève sur cette citation de l’historien :

« La France demeurera, quoi qu'il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J'y suis né, j'ai bu aux sources de sa culture, j'ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. »

Ces lignes poétiques sont empruntées aux premières pages de L’Étrange défaite, où Marc Bloch dresse son autoportrait avant d’analyser les causes de la défaite de 1940. On savait déjà qu’Emmanuel Macron y était sensible. Il les avait citées le 4 septembre 2020, déjà au Panthéon, lors du 150e anniversaire de la proclamation de la République. Surtout, il les avait étrangement pastichées, sans citer de source, dans son discours de vœux 2022 aux Français – en période de covid-19 donc –, déclarant : « Et de la France, notre patrie, nul ne saura déraciner mon cœur. » 

Étrange est d’ailleurs la place prépondérante consacrée à L’Étrange défaite dans le discours présidentiel du 23 juin. Celui-ci rappelle à peine que Marc Bloch a été « fondateur avec Lucien Febvre de l'École des Annales ». C’était pourtant, en principe, la première raison de son entrée au Panthéon. Le site elysee.fr est plus explicite que le président : « Marc Bloch a pensé l'histoire comme un éclairage indispensable au temps présent et a incarné l'héritage universaliste des Lumières. C'est cet héritage intellectuel et républicain, qu'il porte au Panthéon. » La première panthéonisation honorant la science historique aurait pu être davantage soulignée.

L’étrange discrétion

Plus étrange encore est la présentation de L’Étrange défaite par le chef de l’État. En voici le passage principal :

Bloch prodigue des enseignements qui nous obligent encore et pointe les raisons qui ont mené la France heureuse du Front populaire de l'été 36 au désastre du printemps 40. La perte de toute force morale de la Nation. A commencer par ses élites qui cédèrent à l'esprit de défaite par détestation des élans du peuple français.

Ni le mot « élites » ni le syntagme « esprit de défaite » (qu’Emmanuel Macron répète pourtant trois fois) ne figurent dans le texte de Marc Bloch. « Quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe […] fut l’incapacité du commandement », écrit en revanche l’historien, qui s’étend très longuement sur l’incompétence des états-majors, le mésemploi du matériel, le désordre de la mobilisation et même la tiédeur des Anglais. Le Chef des Armées a peut-être préféré en gommer le souvenir.

Marc Bloch, homme de gauche modérée, n’évoque nullement une « détestation des élans du peuple français » de la part de quiconque. S’il est féroce pour la bourgeoisie, il ne l’est pas tellement moins pour d’autres catégories (« Ce que j’ai aperçu durant la guerre, ce que j’aperçois, pendant l’après-guerre, des postiers et, plus encore, des cheminots ne m’a guère édifié »...). Il affirme que « les défaillances du syndicalisme ouvrier n’ont pas été, dans cette guerre-ci, plus niables que celles des états-majors » et dénonce l’attitude de « la plupart des grands syndicats, de ceux des fonctionnaires, notamment ». Quant au Front populaire de la « France heureuse » il le méprise :

je n’ai nulle envie d’entreprendre ici l’apologie des gouvernements de Front populaire. Une pelletée de terre, pieusement jetée sur leurs tombes : de la part de ceux qui, un moment, purent mettre en eux leur foi ; ces morts ne méritent rien de plus.

Enfin, le président de la République oublie de citer deux autres catégories de responsables expressément visées par Marc Bloch : les enseignants (« À un universitaire, on pardonnera d’attribuer une assez large part de responsabilité à l’enseignement ») et les journalistes (« Le plus grave était que la presse dite de pure information, que beaucoup de feuilles même, parmi celles qui affectaient d’obéir uniquement à des consignes d’ordre politique, servaient, en fait, des intérêts cachés, souvent sordides, et parfois, dans leur source, étrangers à notre pays »).


Étrange, vraiment étrange, est la présence de ces lacunes, auxquelles s’ajoutent de petites inexactitudes historiques, dans l’éloge d’un homme qui a choisi pour épitaphe : « Dilexit veritatem » (Il chérissait la vérité) !

Étrange enfin, par-dessus tout, est l’aspect globalement terne de cette cérémonie qui normalement avait tout pour elle. Emmanuel Macron a plusieurs fois souligné l’intérêt qu’il porte au Panthéon et le respect qu’il voue à Marc Bloch. Pourtant, là où un speechwriter de président américain s’en serait donné à cœur joie, ses collaborateurs ont sans doute été priés de faire profil bas. Ce président si souvent victimes de petites phrases qu’il n’avait pas vraiment voulues a peut-être préféré ne pas prendre le risque d’en tenter une mieux née. Ce qui ne serait pas très fidèle aux enseignements de Marc Bloch.

M.L.S.

Illustration : capture d’image YouTube/Elysée


21 juin 2026

L'art de perdre en politique, d’Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin : lecture au filtre des petites phrases

« L’échec est un tabou français », affirment d’emblée les journalistes Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin dans L'art de perdre en politique – De Giscard à Macron, les politiques face à l’échec. Elles ont donc décidé de s’intéresser aux « perdants souvent magnifiques », ou du moins à dix-sept d’entre eux, sur une période de plus de quarante ans (1981-2024). Tous sauf un, Valéry Giscard d’Estaing, étaient encore en vie à la parution de leur livre (Lionel Jospin est décédé depuis lors).

Quatre de ces perdants sont aussi des gagnants : Valéry Giscard d’Estaing, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont été élus président de la République avant d’être battus ou évincés à l’élection suivante, et Emmanuel Macron ne figure dans la liste que parce que ses victoires de 2017 et 2022 seraient par certains aspects... des échecs : « Emmanuel Macron ne lâchera pas la politique. Mais la politique peut le lâcher » (p. 281).


Les treize autres ont été perdants à des niveaux variables : Ségolène Royal et Marine Le Pen ont atteint le second tour de l’élection présidentielle, Lionel Jospin, François Bayrou, Anne Hidalgo, Valérie Pécresse et Jean-Luc Mélenchon ont été évincés au premier tour (et même trois fois pour le dernier) tandis que Bruno Le Maire, Jean-François Copé, Laurence Rossignol, Xavier Bertrand et Manuel Valls n’ont pu aller jusqu’à la candidature. Reste le cas « singulier » de Jean-Pierre Raffarin, dont les défaites sont en réalité celles de son père, secrétaire d’État à l’Agriculture sous la IVe République mais retoqué à une élection sénatoriale !

Cet échantillon de dix-sept perdants est très restreint puisque les onze élections présidentielles au suffrage universel de la Ve République ont vu s’affronter au total 81 candidats, dont certains l’ont été plusieurs fois. Et bien entendu, ceux qui auraient voulu être candidats mais n’ont pu l’être se comptent en centaines, si ce n’est en milliers. Or, si 100 % des gagnants ont tenté leur chance, 100 % des perdants aussi. Les critères de sélection n’apparaissent pas clairement. On comprend mal l’absence de François Fillon, par exemple. Ou celle de la trotskiste Arlette Laguiller, recordwoman des candidatures devant Jean-Marie Le Pen, qui sur six participations a obtenu cinq fois des pourcentages de voix supérieurs à celui de la socialiste Anne Hidalgo en 2022.

Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin présentent ces échecs avec vivacité, si ce n’est avec gourmandise ; elles font de ce sujet funeste une lecture plaisante, riche en portraits cursifs et en anecdotes révélatrices. Bien que leurs dix-sept perdants soient autant de cas particuliers, elles ont cherché à établir une typologie : « Le malheur de perdre », « Les mauvais perdants », « Le bonheur de perdre », « La grande illusion », « Les perdants victorieux ». Ont droit à leur chapitre personnel François Hollande (« Renoncer n’est pas jouer »), Manuel Valls (« Le serial perdant ») et Emmanuel Macron (« Malheur au vainqueur »). Le seul chapitre transversal, « Les beaux discours », clôt le livre en comparant différentes manières de quitter la scène.

Des petites phrases en aval des échecs

Les échecs ne sont pas propices aux petites phrases. Celles-ci, apanage des leaders, servent à conquérir le pouvoir ou à l’exercer. Quelques-unes se glissent cependant sous la plume d’Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin. Elles mentionnent ainsi le discours d’adieu de VGE (p. 55), qui se résume à : « Au revoir ! » La phrase a été très scénarisée par le président sortant, physiquement sortant par la porte de derrière. L’image télévisée frappe peut-être plus que les paroles ; on parlera néanmoins d’une « petite phrase » qui met en jeu l’ethos du président déchu, le pathos des citoyens – les uns consternés, les autres ravis – et un logos bourré de sous-entendus.

La sortie de Lionel Jospin se distingue elle aussi par sa sobriété (p. 74). « À le réentendre aujourd’hui, on est surpris par la brièveté de ce discours resté dans l’histoire : quatre minutes à peine », notent les journalistes. Mais ce qui est « resté dans l’histoire » se résume à un aveu d’échec : « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique ». La phrase est performative, si l’on veut, mais elle ne l’est que pour le candidat, dont elle achève de ruiner l’ethos ; le citoyen, lui, n’est que spectateur.

Les récits d’Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin montrent aussi que des petites phrases intervenues en aval peuvent avoir joué un rôle dans les échecs. Notamment celles des débats entre candidats au second tour des présidentielles, comme « Vous n’avez pas le monopole du cœur » de Giscard, ou « Vous êtes l’homme du passif » de Mitterrand, « morceaux de bravoure qui témoignent de la tension dramatique et de l’enjeu : une phrase peut achever une ambition légitime » (p. 206). Mais c’est un jeu délicat, comme l’ont montré les débats entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Après des attaques contre-productives en 2017, elle « laisse le pied sur le frein » en 2022, et Emmanuel Macron prend l’ascendant (p. 215).

Le désastre peut intervenir avant le stade de l’élection elle-même. Ainsi quand, lors d’un débat télévisé avant la « primaire de la droite », déjà poignardé par Nathalie Kosciusko-Morizet (« Bruno, ce n’est pas vrai que tu aurais poussé tes enfants à l’âge de onze ans s’ils avaient eu envie d’être mécanicien ou pâtissier. C’est faux, simplement faux ! »), Bruno Le Maire reçoit le coup de grâce sous forme d’une question rhétorique de Jean-Pierre Elkabbach : « Mais pourquoi ça ne fonctionne pas avec vous ? » L’intérêt de la chose est que Bruno Le Maire, six ans plus tard, déclare aux journalistes (p. 23)  : « Intérieurement, je savais que j’avais perdu. Je le savais au plus profond de moi-même ». Deux petites phrases pourraient ainsi ruiner une candidature préparée depuis des années ? Oui, insiste-t-il, « Le moment où vous dévissez est irrattrapable. »

Balles dans le pied et tirs amis

Et une tentative de rattrapage peut sans doute aggraver un dévissage. Au cours d’un voyage en avion, Lionel Jospin se lâche à propos de Chirac : « Il manque d’énergie. Il a vieilli. L’exercice du pouvoir l’a usé. Il est d’une grande passivité. » Les reproches pleuvent. « Taxer de « vieux » son adversaire et président de soixante-dix ans est perçu comme un crise de lèse-majesté et inélégant », commentent les autrices (p. 71). À moins que ça ne soit une fissure dans son ethos : « L’homme lisse sort les griffes mais tape à côté ». Lionel Jospin essaie alors « d’amortir le crash » : il allègue une conversation informelle, un off non respecté par les journalistes. On ne peut exclure que ce mea culpa ait aggravé la situation d’un candidat dont les Français attendent de l’autorité et de la détermination.

Lionel Jospin s’est tiré une balle dans le pied, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon s’écriant « la République, c’est moi » (p. 195). Pour Valérie Pécresse, en 2022, la balle vient de son propre camp (p. 149). « Valérie part dans tous les sens », déclare Nicolas Sarkozy dans Le Figaro . « [...] En 2007, on parlait de Sarko matin, midi et soir. Mais là, qui parle de Valérie Pécresse ? Elle est inexistante. » Au lieu de répliquer énergiquement, elle tente une visite de courtoisie à l’ancien président dans l’espoir de recoller les morceaux. « Ça a été la fin de tout », estime son chargé de communication. « Elle est sortie comme une enfant qui s’est pris une baffe et qui en redemandait presque. » Pour un candidat, prendre des coups verbaux est normal, tendre la joue gauche est fatal.

Ségolène Royal, elle aussi, a dû affronter des petites phrases venues de ses « amis », notamment le célèbre « Qui va garder les enfants ? » d’un Laurent Fabius « candidat comme elle à la primaire, sûr de son bon droit en animal dominant du PS ». Et Manuel Valls doit faire bonne figure le jour où le président Hollande sape sa future candidature en déclarant : « On peut réussir son existence sans être président de la République » (p. 253). Des petites phrases rôdent derrière bien des échecs.

Michel Le Séac’h

Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin
L'art de perdre en politique – De Giscard à Macron, les politiques face à l’échec
Stock, Paris 2024, ISBN 9782234093959
299 pages, 20,90 €

01 juin 2026

André Santini, roi des petites phrases – ou des bons mots ?

Décédé ce 1er juin, André Santini n’était pas seulement un homme politique de premier plan, maire d’Issy-les-Moulineaux depuis quarante-six ans, longtemps député, plusieurs fois membre du gouvernement. C’était aussi un humoriste de talent. En annonçant sa mort, certains médias accolent volontiers son nom à la locution « petites phrases » :

  • « Quelle est la différence entre un cocu et un député ? » : florilège des petites phrases d'André Santini, à l'humour décomplexé. – Le Parisien

  • Figure de la politique française et connu pour ses petites phrases parfois assassines, André Santini est mort – Nice-Matin

  • Sens de la formule – « Alain Juppé voulait un gouvernement ramassé, il n’est pas loin de l’avoir » : 12 « petites phrases » d’André Santini – Libération

D’autres qualifient différemment son genre oratoire. « D’André Santini, il serait tentant de ne garder que les bons mots, sa grande spécialité », écrit ainsi Le Monde. Il est question aussi de vacheries, de piques, de blagues, etc.


La locution « petite phrase » a de nombreuses définitions. Une plaisanterie d’André Santini s’accorde avec certaines d’entre elles. Par exemple, elle est sans doute « un énoncé que certains acteurs sociaux rendent remarquable et qui est présenté comme destiné à la reprise et à la circulation », selon la définition d’Annie Krieg-Planque(1). En revanche, il est plus difficile d’y voir « une formule concise attribuée à un personnage connu et qui marque les esprits », selon la définition du présent blog : en particulier, la personne de son auteur, son ethos, ne contribue guère à déterminer sa signification. Bien sûr, les blagues d'un joke writer professionnel peuvent être « plus drôles » du fait qu’elles sont prononcées par un président américain comme George Bush, mais celles d’André Santini auraient probablement fait rire même si elles n’avaient pas été de lui.

Comme on l’a dit ici à propos de Jean-Louis Debré, lui aussi homme politique très capé et spécialiste de l’humour politique, il faut probablement distinguer la petite phrase du trait d’esprit, même s’ils présentent des ressemblances. Le rire, souligne Henri Bergson(2), obéit à trois conditions :

  • « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. »

  • « Le comique exige […], pour produire tout son effet, quelque chose comme une anesthésie momentanée du cœur. Il s’adresse à l’intelligence pure. »

  • « On ne goûterait pas le comique si l’on se sentait isolé. […] Notre rire est toujours le rire d’un groupe. »

Une petite phrase est humaine et s’adresse à un groupe. En revanche, elle ne s’adresse guère à l’intelligence. Elle fonctionne au niveau du pathos, de l’émotion, or « le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion », écrit Bergson.

Certaines sorties d’André Santini étaient qualifiées d’« assassines ». Il avait « fait sienne la technique de la pique à la limite de la méchanceté », relève Floriane Zagar dans La Revue politique et parlementaire (3). « C’est ainsi qu’à la mort de François Mitterrand, il s’est faussement interrogé : "Je me demande si l’on n’en a pas trop fait pour ses obsèques. Je ne me souviens pas qu’on en ait fait autant pour Giscard". C’était en 1996. Giscard était vivant. ». Il est à peine moins féroce quand il déclare : « À force de descendre dans les sondages, Édith Cresson va finir par trouver du pétrole », « Tapie est trois quart socialiste et incarcéré », ou « Balladur veut un gouvernement ramassé, ça ne va pas tarder! »

Avec de telles sorties, André Santini cherchait (et réussissait) à faire rire – aux dépens d’autrui, certes, mais pas en vue de l’« assassiner » symboliquement, ni de lui disputer une place ou une préséance, ni de soulever l’indignation du public. Il ne cherchait pas non plus à projeter son propre ethos, ou alors rien d’autre que celui d’un joyeux compère. Ses bons mots n’étaient pas des signaux de leadership, ou seulement à un degré modeste. Ils avaient vocation à faire passer un bon moment, pas à devenir un jour des mots historiques.

M.L.S.

    (1) Annie Krieg-Planque, « Les "petites phrases" : Un objet pour l’analyse des discours politiques et médiatiques ». Communication & langages, N° 168, 2011.

    (2) Henri Bergson, Le Rire, Paris, Quadrige/PUF, 5e éd. 1989.

    (3) « Petites phrases et politique, quand l’humour rejoint la tradition républicaine », Floriane Zagar 11 décembre 2023

Illustration : André Santini en 2007, photo Guillaume Paumier, CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons