23 mai 2026

La théorie du signal applicable aux petites phrases ?

On oppose couramment « petites phrases » et programmes politiques, en général pour condamner les premières. Médias, penseurs et politiciens leur reprochent systématiquement d’ignorer les programmes et de polluer le débat politique. Malgré ces condamnations consensuelles, elles restent abondantes ; c’est donc qu’elles doivent avoir leur utilité. Voici une hypothèse : ce sont des signaux émis par des leaders potentiels qui révèlent de manière crédible des qualités de leadership non observables directement.

Un signal est un élément d’information verbal ou non verbal, observable, qui peut – ou pas – faire connaître correctement une qualité sous-jacente de l’émetteur, qualité qui serait inconnaissable sans lui. Ce signal est crédible dans le sens où il fait connaître correctement la qualité sous-jacente. Les signaux sont des actes de communication intentionnels, contrairement aux indices, que l’émetteur ne maîtrise pas (par exemple son sexe ou son origine). La théorie du signal, issue des sciences économiques et des sciences de gestion, a été développée en 1973 par le professeur Michael Spence, prix Nobel d’économie 2001 aux côtés de Joseph Stiglitz et de George Akerlof. Les sciences politiques ne l’ignorent pas totalement mais la font intervenir principalement dans l’analyse des macrodécisions, en particulier dans le cadre des relations internationales. Elles n’en font pas un domaine d’étude en soi.


Robin Schimmelpfennig (Max Planck Institute), Charles Efferson (faculté de gestion et d’économie, Université de Lausanne) et Nicolas Bastardoz (faculté d’économie et de gestion, KU Leuven) ont récemment fait le point sur l’application de la théorie du signal dans la littérature scientifique en anglais sur le leadership entre 2004 et 2024
(1). Ils n’ont finalement trouvé que 82 articles pertinents, relevant de plusieurs disciplines – gestion, économie, psychologie appliquée, recherche opérationnelle, administration publique, sociologie, religion, biologie – mais pas des sciences politiques. Une recherche sur « théorie du signal » dans la base de données du site theses.fr retourne 222 réponses relevant de l’informatique, des sciences de l’ingénieur, des sciences de gestion et de la science économique ; là encore, pas une seule ne vient des sciences politiques. Intitulé « Credible leadership signals », l’article de Schimmelpfennig, Efferson et Bastardoz devrait inciter les spécialistes de la communication politique à s’intéresser davantage au sujet.

Les trois conditions du signal

Suivre un leader est avantageux quand il possède des qualités utiles à la réalisation d’un projet de groupe (développer une entreprise, surmonter une crise sociale, etc.). Mais souvent, constatent les auteurs, ces qualités ne sont pas directement observables. Les leaders peuvent alors présenter des signaux de leadership crédibles, ou « éléments d’information observables provenant d’un leader potentiel qui font connaître de manière crédible l’état d’une qualité de leadership non observable à des suiveurs potentiels », et acquérir ainsi une influence sociale. Les observateurs, quant à eux, peuvent en fonction de ces signaux choisir qui ils suivront. Les signaux joueraient donc un rôle capital dans le processus d’influence en facilitant la coordination et en comblant les asymétries d’information entre leaders et suiveurs potentiels.

On a parfois tendance à considérer comme « signal » toute forme de communication. Mais, soulignent Schimmelpfennig, Efferson et Bastardoz, les signaux de leadership crédibles doivent obéir à trois conditions théoriques posées par Spence :

  1. Les suiveurs ne peuvent observer directement la qualité de leadership qu’ils désirent. Il y a asymétrie d’information : les leaders savent de quoi ils disposent (compétences, relations, etc.), les suiveurs ne le savent pas, ils ont besoin d’indicateurs observables.

  2. Le signal censé représenter la qualité désirable doit être clairement observable. Les suiveurs doivent le voir, le remarquer et en tirer des conclusions relatives à l’émetteur. Le signal doit donc être suffisamment clair et intense, et se distinguer du « bruit » ambiant. Corrélativement, cette condition suppose l’existence de suiveurs – lesquels sont susceptibles de percevoir le signal à travers des biais ou préjugés.

  3. Le signal doit avoir un coût inversement corrélé à la qualité intrinsèque du leader (il est plus élevé pour le mauvais leader que pour le bon). Le « coût » peut être de l’argent, du temps, un effort physique ou psychologique. Une grosse dépense n’est pas forcément un « coût » si le leader est riche, mais une présence sur le terrain en est un(2).

À un certain niveau, appelé « équilibre séparateur », le signal devient plus coûteux pour le leader de qualité inférieure que pour le leader de bonne qualité. Du signal, le suiveur infère la qualité des leaders et choisit rationnellement celui dont le signal dénote la qualité la plus élevée. Si cet équilibre n’apparaît pas, les suiveurs ne disposent pas d’un signal crédible. Une fois l’équilibre atteint, le coût marginal du signal augmente plus vite pour les leaders de moins bonne qualité.

Même quand elle se réfère à la théorie du signal, la littérature se penche rarement sur le critère du coût du signal de leadership. Il arrive que le signal soit aisément mesurable. « On peut mesurer la queue d’un paon ou le saut d’une antilope, vérifier le niveau d’un diplôme universitaire », notent les auteurs. En revanche, des signaux tels que les émojis, vêtements, remerciements ou comportements éthiques peuvent être pratiqués par tous les leaders potentiels sans différence de coût. Est aussi un « coût » la nécessité pour les leaders de se comporter conformément aux valeurs qu’ils défendent, sous peine de perdre leur crédibilité. À défaut de pouvoir mesurer les perceptions du public, les auteurs suggèrent de mesurer des actes ou comportements spécifiques et observables de l’émetteur du signal, en particulier des « tactiques de leadership charismatiques » comme l’utilisation de métaphores, de questions rhétoriques et de tonalités vocales.

Les coûts des petites phrases

Pourrait-on, en extrapolant, considérer les petites phrases comme des signaux de leadership au sens de la théorie du signal ? On voit aisément en quoi elles peuvent souvent connoter une qualité non observable. « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? » signalerait, par exemple, une exigence morale et une capacité à affronter des leaders installés. Mais ont-elles un coût inversement corrélé à la qualité des leaders ? Le coût le plus radical est l’incapacité de produire un signal. De fait, certains politiciens n’émettent jamais de petites phrases, non parce qu’ils sont incapables d’utiliser des métaphores ou des questions rhétoriques mais parce qu’ils n’ont pas assez d’influence pour qu’elles soient érigées en petites phrases par les médias et les réseaux sociaux.

Le coût le plus intéressant pour l’observateur, cependant, est le risque qu’une petite phrase, née ou devenue « sauvage », n’ait pour son émetteur un effet négatif – que le signal tel qu’observé par les suiveurs potentiels ne soit pas conforme au désir de l’émetteur. « Je traverse la rue, je vous trouve du travail », que l’émetteur aurait probablement voulu signal d’empathie, est ainsi devenu un signal de mépris social – soit un « coût » énorme pour un leader. L’équilibre séparateur est alors visible dans toute sa dureté : là où le coût est faible pour un leader fort, il est fort pour un leader faible. Le coût de « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? » a instantanément transformé un leader fort en leader faible quand il est apparu que son émetteur trichait sur le signal. De manière plus complexe, les petites phrases d’une Sandrine Rousseau, comme récemment « les menus des restaurants auraient beaucoup plus d’allure s’il y avait "cadavre de vache" plutôt qu’entrecôte », pourraient dénoter l’acceptation d’un certain coût auprès de certains suiveurs dans l’espoir d’un signal encore plus puissant auprès d’autres suiveurs.

Vues sous l’angle du signal, les petites phrases pourraient ainsi avoir pour le débat politique une valeur bien supérieure à celle que la morale programmatique leur assigne.

Michel Le Séac’h

  1. Robin Schimmelpfennig, Charles Efferson, Nicolas Bastardoz, « Credible leadership signals », The Leadership Quarterly, volume 37, n°2, 2026, article 101941, https://doi.org/10.1016/j.leaqua.2025.101941

  2. Vita Akstinaite, Ulrich Thy Jensen, Michalis Vlachos, Alexis Erne, John Antonakis, « Charisma is a costly signal », The Leadership Quarterly,, volume 35, n°6, 2024, article 101810, https://doi.org/10.1016/j.leaqua.2024.101810

Illustration : ChatGPT

09 mai 2026

L’Empire des mots – Conversations avec Napoléon, de Charles-Eloi Vial : lecture au filtre des petites phrases

 « Napoléon était incapable de se taire. En réalité, il détestait le silence et cherchait à toute force à remplir le vide », assure Charles-Éloi Vial. Nombre de ses interlocuteurs ont veillé à noter ses propos. Cependant, leurs abondants récits ne peuvent être toujours pris pour argent comptant : la mémoire est parfois défaillante, et certains témoins ont cherché à se donner le beau rôle – voire à prendre leurs distances après Waterloo ! Pour dresser le portrait de l’empereur à travers ses propos, Charles-Éloi Vial a donc effectué un impressionnant travail d’enquête afin de vérifier la réalité des conversations, la vraisemblance de leur contenu, le délai écoulé avant leur mise par écrit, etc. Ses investigations sont aussi passionnantes que la parole impériale elle-même.

Dans la masse énorme des textes, publiés ou non, l’historien a finalement retenu cinquante-trois « conversations » contextualisées avec soin et présentées par ordre chronologique, depuis le « jeune officier pâle et maigre » de 1795 jusqu’au proscrit en fin de vie de 1821. Elles ont été rapportées par des proches et des témoins de premier plan – ministres, généraux, ambassadeurs... – tous à l’aise avec l’écriture mais pas tous en bons termes avec l’empereur.


Elles brossent le portrait d’un homme hors du commun, évidemment, mais aussi bien peu sympathique, égocentrique et très convaincu d’être un orateur hors pair. « Sa parole a toujours exercé une influence magique », assure le baron Fain, son secrétaire de 1806 jusqu’à Waterloo, cité dès la première ligne de l’ouvrage. Sa manière de parler évolue cependant. Charles-Éloi Vial situe le premier tournant au traité de Leoben par lequel la France et l’Autriche se partagent la Vénétie en 1797 : « Dès lors, Bonaparte cesse d’appartenir au commun des mortels. Il a atteint le point de bascule de son existence, commençant désormais à ne plus seulement parler pour le présent mais aussi pour la postérité, frappant tous ceux qui l’approchent par des phrases qui n’appellent aucune contestation. » (p. 89). Avec quand même une exception notable qui aurait pu lui coûter cher : au 19 Brumaire, « lorsqu’il tenta de haranguer le Conseil des Cinq-Cents, il se mit à bredouiller et perdit tous ses moyens, avant que Murat ne sauve la journée en faisant marcher ses grenadiers, qui dispersèrent les députés. Il ne s’aventura plus jamais sur un tel terrain. » (p. 148).

Napoléon privilégiera désormais les conversations en tête-à-tête ou en petit comité. Il y déploie une grande force de conviction et une large culture, n’hésitant pas non plus à jouer aussi de l’intimidation, de la menace ou même des insultes les plus humiliantes. À partir de 1805-1807, « pour résumer en une phrase : il se montrait toujours parfaitement odieux », écrit même Charles-Éloi Vial (p. 237). Incontestablement, la parole est pour l’empereur un instrument majeur du pouvoir. « "C’est étonnant, le pouvoir des mots sur les hommes", aurait-il déclaré un jour à Sainte-Hélène en faisant mine de s’en étonner, alors qu’il avait construit une bonne partie de sa carrière sur ses talents oratoires » (p. 30). Il affiche sans vergogne son orgueil et ses ambitions, et ne supporte pas la contradiction quand il expose ses projets grandioses... comme la conquête rapide de l’empire russe en 1812. Ses interlocuteurs en sont toujours impressionnés et parfois épouvantés. Même vaincu, il ne cesse de parler : à Sainte-Hélène, inlassablement, il ressasse l’histoire de sa vie et refait celle de l’Europe.

Des petites phrases pas si rares en réalité

À première vue, dans ces textes écrits relatant de longues conversations en petit comité, les formules qu’on appellerait aujourd’hui des petites phrases ne sont pas fréquentes. L’auteur souligne pourtant « l’enchaînement des sous-entendus subtils, des remarques assassines ou clairvoyantes » (p. 14). Il note, comme le prince de Ligne, que Napoléon parle volontiers par apophtegmes. Et il ne peut passer à côté du fameux « Vous êtes de la merde dans un bas de soie » adressé à Talleyrand le 29 janvier 1809. « Aucun témoin fiable ne mentionne pourtant cette insulte », prévient-il, l’intéressé ne l’ayant décrite qu’allusivement (p. 331).

Une pure invention, donc ? Mieux que ça ! Charles-Éloi Vial retrace la « généalogie compliquée » de cette phrase. « Un bon mot ne fait pas une conversation, mais il la résume et la condense pour la postérité », écrit-il. Car celui-ci ne sort pas de nulle part : Napoléon détestait Talleyrand. « En somme, et pour cette fois seulement, la rumeur publique a mieux exprimé la pensée de Napoléon que ce dernier ne l’avait fait lui-même [c’est moi qui souligne] en ponctuant d’une phrase d’une vulgarité inoubliable une scène de disgrâce qui autrement aurait manqué de caractère et ne serait peut-être pas passée à la postérité » (p. 333). On ne saurait mieux souligner sa nature de petite phrase : un logos musclé par une vulgarité, exprimant l’ethos de son auteur supposé et sublimé par le pathos d’un public sévère. L’historien ne peut non plus s’empêcher de rappeler la petite phrase presque aussi fameuse avec laquelle Talleyrand « aura en tout cas eu le dernier mot par-delà la mort et l’oubli : "Quel dommage qu’un aussi grand homme soit si mal élevé". » (p. 334).

Car, la légende napoléonienne en est témoin, les humains sont avides de petites phrases. Comme l’écrit Charles-Éloi Vial, « vraies ou fausses – et plutôt fausses que vraies –, les paroles de Napoléon passionnent depuis longtemps le grand public, même si ce dernier a toujours préféré les perles de sagesse et les citations percutantes aux longs monologues ou aux analyses interminables » (p. 10). À l’instar du Mémorial de Sainte-Hélène, dont les deux tiers seraient sortis de l’imagination de Las Cases (comme le fameux « Quel roman que ma vie ! »), les innombrables recueils de maximes, pensées et opinions de Napoléon répondent à la demande des lecteurs.

L’historien s’arrête un instant sur les Maximes et pensées de Napoléon de Jean-Louis Gaudy, pseudonyme derrière lequel se cache... Honoré de Balzac. « Presque toutes ses 525 citations sonores, "cri du Prométhée moderne", laissant entendre qu’il ne s’était guère écoulé de journée sans que l’Aigle prononce d’apophtegme digne de passer à la postérité, sont pourtant complètement inventées » (p. 11). Or « beaucoup de ces citations ont été prises pour argent comptant avant de passer dans l’inconscient collectif. […] On ne connaît plus guère aujourd’hui les conversations de Napoléon que par de tels aphorismes. Si certaines formules particulièrement heureuses gagnent en force en étant ainsi isolées, il ne s’agit pourtant que de phrases tronquées, souvent sorties de leur contexte... et pour la plupart fausses » (p. 12).

Napoléon en quête de petites phrases

Sont-elles pour autant mensongères ? « Ces sentences brèves semblent en outre parfaitement adaptées au mode de fonctionnement du grand homme, constamment pressé, impatient et nerveux, ne parlant que par phrases saccadées et cherchant à expédier son interlocuteur en quelques mots », reconnaît Charles-Éloi Vial (p. 12). Entre autres exemples, il relate l’effet obtenu par l’empereur « en lâchant une unique phrase en présence du tsar de Russie : "Quand j’étais simple lieutenant d’artillerie..." ». La déclaration n’est rapportée qu’en 1827 « par un témoin connu pour ses exagérations ». Mais « ces quelques mots, à la fiabilité douteuse, suffisent pourtant à illustrer la trajectoire extraordinaire du "petit caporal" devenu maître de l’Europe » (p. 318). Autrement dit, les petites phrases de Napoléon, même inventées, peuvent être « plus vraies que vraies ». Des auteurs aussi respectés que Thiers ( p. 278) ou Taine (p. 440) ont pu apporter leur pierre à l’édifice.

Les harangues militaires du jeune général Bonaparte montrent bien qu’il était conscient de cette appétence des foules pour des formes brèves. « Il n’était peut-être pas toujours parfaitement compris du gros de la troupe mais tous ses discours étaient ponctués de formules chocs faciles à mémoriser et forgées pour la postérité. Il s’agissait déjà d’une de ses marques de fabrique, une forme d’oralité qui en réalité passait aussi bien à voix haute qu’à l’écrit. » En témoigne par exemple sa célèbre proclamation du 20 mars 1796, où « il félicita ses troupes pour leur courage, tout en les appelant à poursuivre le combat jusqu’à la victoire finale et la libération de la péninsule italienne : "Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant : Il était de l’armée d’Italie" » (p. 84).

Ce souci l’accompagne quand il passe du militaire au politique. « Nous avons fini le roman de la Révolution, il faut en commencer l’histoire », proclame-t-il après le 18 Brumaire, marquant ainsi « sa volonté d’entrer dans l’histoire » (p. 262) – et de fait les historiens citent souvent cette phrase pour illustrer les premiers temps du Consulat. Les sujets de conversation sont désormais tout autres, mais les auditeurs de Bonaparte « mentionnent aussi sa tendance à aplanir les problèmes les plus complexes et à les résumer , parfois dans des synthèses brillantes, mais tout aussi souvent sous forme de mots-valises ou de phrases tranchantes » (p. 150).


Très capable de tenir des discours différents à des auditeurs différents (peut-être parlerait-on aujourd’hui de « vérités alternatives »), il sait que les phrases les plus remarquables sont souvent chargées de sous-entendus. L’analyse qu’il fait du dénouement de Cinna est révélatrice. Il en avait d’abord été dépité, car « la clémence proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n’est point appuyée sur la politique, que celle d’Auguste, devenu tout à coup un prince débonnaire, ne me paraissait pas digne de terminer cette belle tragédie ». Mais, raconte-t-il, « une fois, Monvel, en jouant devant moi, m’a dévoilé le mystère de cette grande conception. Il prononça le "Soyons amis, Cinna", d’un ton si habile et si rusé, que je compris que cette action n’était que la feinte d’un tyran, et j’ai approuvé comme calcul ce qui me semblait puéril comme sentiment » (p. 215). Cette analyse d’une réplique culte pourrait révéler beaucoup de son sens des petites phrases.

Révélateur aussi est son goût des courtes citations antiques, quand il paraphrase César : « Cette fois on pourra dire avec raison : venu, vu, vaincu, je serai modéré parce que je le voudrai bien, car je veux avoir le dernier morceau de cette armée prussienne. » (p. 278). Ou quand, au début de la campagne de Russie, lors d’un bivouac avec ses généraux, « il parla d’abord d’Alexandre, d’Hannibal et de César, discutant tout à tour le mérite de ces grands capitaines, et caractérisant chacun d’eux par quelques paroles remarquables » (p. 384).

Quand les mots s’émoussent

Napoléon considère la parole comme une arme, un moyen d’action. La vérité est secondaire. « Il faut les échauffer, les irriter par toutes sortes d’imputations aux adversaires qu’ils ont à combattre, en un mot mettre en jeu leurs passions », dit-il des Français (p. 197). Il n’en démord pas sur la fin de son règne : « Il en sera toujours de même dans les grandes assemblées ; quelques phrases sonores et passionnées font plus d’effet que le bon sens et la raison ; c’est pour cela que j’ai toujours détesté les péroreurs de tribune ; [...] avec une assemblée délibérant à ciel ouvert comme sous le Directoire, nous n’aurions jamais eu ni Marengo, ni Austerlitz, ni Friedland. » (p. 459)

Hélas, la puissance des mots a ses limites. Dans les derniers mois du règne « ses propos étaient si violents qu’il aurait mieux valu qu’ils ne soient pas prononcés en public : "On peut me tuer, mais on ne me déshonorera point. Je ne suis point né parmi les rois, je ne tiens pas au trône. Qu’est-ce qu’un trône ? Quatre morceaux de bois doré couverts de velours. […] Qui êtes-vous pour réformer l’ État ? Vous n’êtes point les représentants de la nation, vous êtes les députés des départements. Moi seul, je suis le représentant du peuple […]. Si j’éprouve encore des revers, j’attendrai les ennemis dans les plaines de Champagne. Dans trois mois nous aurons la paix ou je serai mort." » Ces phrases font vite le tour de Paris, « inquiétant encore davantage l’opinion » (p. 454).

Trois mois plus tard, l’inspiration n’a fait que s’aggraver en même temps que la situation militaire. « L’empereur n’avait pas besoin d’un long discours pour glacer son interlocuteur » constate Charles-Éloi Vial, qui cite, au 14 mars 1814 : « Quand un paysan est ruiné et que sa maison est brûlée, il n’a rien de mieux à faire que de prendre un fusil et de venir combattre » ou « Le boulet qui me tuera n’est pas encore fondu. » (p. 462). Au matin de Waterloo une « repartie fameuse qu’il aurait assénée au maréchal Soult » (« Parce que vous avez été battu par Wellington, vous le regardez comme un grand général. Et moi je vous dis que Wellington est un mauvais général, que les Anglais sont de mauvaises troupes, et que ce sera l’affaire d’un déjeuner. ») sera souvent invoquée par les historiens pour « montrer l’aveuglement du conquérant sur le déclin […] : Napoléon n’était plus l’homme qu’il avait été » (p. 506).

La vox populi supérieure à celle de l’empereur ?

Scrupuleusement attaché à distinguer le vrai du faux, Charles-Éloi Vial avertit :« Beaucoup d’historiens et d’écrivains ont voulu rendre compte du caractère de Napoléon en livrant à leurs lecteurs des citations et des réflexions aussi brèves que percutantes, mais ce n’est que par l’examen de ses dialogues que l’on peut retrouver la véritable voix du vainqueur d’Austerlitz » (p. 580). Mais, convient-il, « il n’est pas inintéressant d’évoquer en conclusion les forgeries », car « certains auteurs ont pourtant su faire parler Napoléon mieux que lui-même, que ce soit pour lui faire tenir des propos prophétiques ou pour lui soutirer d’imaginaires aveux sur ses projets politiques et ses ambitions secrètes ».

Il cite ainsi en exemple l’« évocation de la rencontre entre Napoléon et Pie VII à Fontainebleau, imaginée par Alfred de Vigny dans Servitude et grandeur militaire ». L’empereur tente de séduire l’homme d’église. « Et le pape de lui répondre simplement par deux mots célèbres mais qu’il n’a jamais prononcés – "Commediante ! Tragediante !" – résumant la duplicité du personnage. (…) Vigny, qui n’avait pourtant jamais rencontré l’empereur et ne le connaissait qu’au prisme du Memorial, a réussi à tout dire de l’homme et de sa faconde, de sa capacité à faire alterner le grandiose et le trivial, en le présentant comme un artiste de sa destinée, un créateur à l’intelligence scientifique mais à l’imagination littéraire » (p. 587). À titre posthume, bien des mots de Napoléon sont finalement ceux du peuple français : n’est-ce pas ce qu’il aurait lui-même voulu ?

Michel Le Séac’h

L'Empire des mots – Conversations avec Napoléon
par Charles-Éloi Vial
Perrin, Paris 2026
ISBN : 2262105014. 636 pages, 32 €.

Illustration créée par Dall-E