Affichage des articles dont le libellé est Macron. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Macron. Afficher tous les articles

29 juin 2026

Marc Bloch : l'étrange panthéonisation

« L'étrange panthéonisation de Marc Bloch par Emmanuel Macron » titre L’Opinion. Certes, tout prend un aspect un peu étrange en période de canicule, mais en effet, la cérémonie du 23 juin dernier a de quoi surprendre à divers égards.

Étrange est par exemple le fait que l’Élysée n’ait pas mis les points sur les i quand une descendante de Marc Bloch a réclamé qu’un parti politique – en l’occurrence le RN – soit exclu de la cérémonie du Panthéon. Les familles ne sont ni ordonnatrices ni récipiendaires de l’hommage rendu à l’un des leurs dans le temple de toute la Nation. Quoique née bien des années après leur mort, cette personne exprimerait-elle les volontés de ses grands-parents ? « Elle ne sait rien d’eux, sinon ce qu’en disent les livres scolaires », révèle Le Parisien. Marc Bloch a laissé des consignes écrites pour ses obsèques. Il n’y manifeste aucun désir d’exclusion.

Étrange est surtout le discours prononcé par Emmanuel Macron le 23 juin. Un tel exercice, solennel, met en scène le chef de l’État dans une position régalienne, sans contradicteur, sans réfutation. Personne sans doute n’espère égaler le « Entre ici Jean Moulin, avec ton terrible cortège... » d’André Malraux en 1964. Mais tous ceux qui ont présidé une panthéonisation ont au moins tenté de marquer les esprits par une petite phrase rémanente.

Tel a été le cas de François Hollande en 2015 lors de la quadruple panthéonisation de  Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay. Annoncé comme l’un des plus importants du quinquennat, son discours contenait plusieurs nobles formules susceptibles de passer à la postérité. Peut-être aurait-il fallu un un président plus crédible sur le registre de la solennité pour qu’elles s’inscrivent dans les mémoires.

Déraciner mon cœur...

Le discours d’Emmanuel Macron, le 23 juin, a clairement été préparé avec soin – comme ceux de ses cinq panthéonisations précédentes. Son texte est disponible sur le site elysee.fr. Il surprend, comme les précédents, par son manque de relief. Le rédacteur a veillé à animer le discours par l’usage du présent narratif (« Ce 16 juin 1944, au crépuscule, dans un champ de la région lyonnaise, les nazis exécutent leurs prisonniers », etc.). En revanche, on ne trouve guère dans le discours de phases destinées à être remarquées, détachées, panaphorisées, à marquer le public et à nourrir l’ethos du président.

On imagine qu’Emmanuel Macron a pu préférer laisser la vedette à Marc Bloch. Le discours s’achève sur cette citation de l’historien :

« La France demeurera, quoi qu'il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J'y suis né, j'ai bu aux sources de sa culture, j'ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. »

Ces lignes poétiques sont empruntées aux premières pages de L’Étrange défaite, où Marc Bloch dresse son autoportrait avant d’analyser les causes de la défaite de 1940. On savait déjà qu’Emmanuel Macron y était sensible. Il les avait citées le 4 septembre 2020, déjà au Panthéon, lors du 150e anniversaire de la proclamation de la République. Surtout, il les avait étrangement pastichées, sans citer de source, dans son discours de vœux 2022 aux Français – en période de covid-19 donc –, déclarant : « Et de la France, notre patrie, nul ne saura déraciner mon cœur. » 

Étrange est d’ailleurs la place prépondérante consacrée à L’Étrange défaite dans le discours présidentiel du 23 juin. Celui-ci rappelle à peine que Marc Bloch a été « fondateur avec Lucien Febvre de l'École des Annales ». C’était pourtant, en principe, la première raison de son entrée au Panthéon. Le site elysee.fr est plus explicite que le président : « Marc Bloch a pensé l'histoire comme un éclairage indispensable au temps présent et a incarné l'héritage universaliste des Lumières. C'est cet héritage intellectuel et républicain, qu'il porte au Panthéon. » La première panthéonisation honorant la science historique aurait pu être davantage soulignée.

L’étrange discrétion

Plus étrange encore est la présentation de L’Étrange défaite par le chef de l’État. En voici le passage principal :

Bloch prodigue des enseignements qui nous obligent encore et pointe les raisons qui ont mené la France heureuse du Front populaire de l'été 36 au désastre du printemps 40. La perte de toute force morale de la Nation. A commencer par ses élites qui cédèrent à l'esprit de défaite par détestation des élans du peuple français.

Ni le mot « élites » ni le syntagme « esprit de défaite » (qu’Emmanuel Macron répète pourtant trois fois) ne figurent dans le texte de Marc Bloch. « Quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe […] fut l’incapacité du commandement », écrit en revanche l’historien, qui s’étend très longuement sur l’incompétence des états-majors, le mésemploi du matériel, le désordre de la mobilisation et même la tiédeur des Anglais. Le Chef des Armées a peut-être préféré en gommer le souvenir.

Marc Bloch, homme de gauche modérée, n’évoque nullement une « détestation des élans du peuple français » de la part de quiconque. S’il est féroce pour la bourgeoisie, il ne l’est pas tellement moins pour d’autres catégories (« Ce que j’ai aperçu durant la guerre, ce que j’aperçois, pendant l’après-guerre, des postiers et, plus encore, des cheminots ne m’a guère édifié »...). Il affirme que « les défaillances du syndicalisme ouvrier n’ont pas été, dans cette guerre-ci, plus niables que celles des états-majors » et dénonce l’attitude de « la plupart des grands syndicats, de ceux des fonctionnaires, notamment ». Quant au Front populaire de la « France heureuse » il le méprise :

je n’ai nulle envie d’entreprendre ici l’apologie des gouvernements de Front populaire. Une pelletée de terre, pieusement jetée sur leurs tombes : de la part de ceux qui, un moment, purent mettre en eux leur foi ; ces morts ne méritent rien de plus.

Enfin, le président de la République oublie de citer deux autres catégories de responsables expressément visées par Marc Bloch : les enseignants (« À un universitaire, on pardonnera d’attribuer une assez large part de responsabilité à l’enseignement ») et les journalistes (« Le plus grave était que la presse dite de pure information, que beaucoup de feuilles même, parmi celles qui affectaient d’obéir uniquement à des consignes d’ordre politique, servaient, en fait, des intérêts cachés, souvent sordides, et parfois, dans leur source, étrangers à notre pays »).


Étrange, vraiment étrange, est la présence de ces lacunes, auxquelles s’ajoutent de petites inexactitudes historiques, dans l’éloge d’un homme qui a choisi pour épitaphe : « Dilexit veritatem » (Il chérissait la vérité) !

Étrange enfin, par-dessus tout, est l’aspect globalement terne de cette cérémonie qui normalement avait tout pour elle. Emmanuel Macron a plusieurs fois souligné l’intérêt qu’il porte au Panthéon et le respect qu’il voue à Marc Bloch. Pourtant, là où un speechwriter de président américain s’en serait donné à cœur joie, ses collaborateurs ont sans doute été priés de faire profil bas. Ce président si souvent victimes de petites phrases qu’il n’avait pas vraiment voulues a peut-être préféré ne pas prendre le risque d’en tenter une mieux née. Ce qui ne serait pas très fidèle aux enseignements de Marc Bloch.

M.L.S.

Illustration : capture d’image YouTube/Elysée


09 mars 2026

Qui fait l'opinion ?, d'Antoine Bristielle : lecture au filtre des petites phrases

Dans Qui fait l'opinion ? Crises démocratiques et nouveaux médias, Antoine Bristielle s’attache à expliquer une « crise de la représentation politique », qu’il définit comme une « remise en cause de la légitimité des représentants politiques élus à s’exprimer et à décider au nom de l’ensemble de la population ».

Après avoir exposé comment, selon lui, les médias déterminent la communication politique, il analyse les effets des nouveaux médias sur la participation électorale, le populisme, le complotisme et la polarisation de la société. Ces éclairages ponctuels ne répondent évidemment qu’en partie à la question qui sert de titre à ce petit livre. Proche du Parti socialiste, la Fondation Jean-Jaurès, dont l’auteur dirige l’Observatoire, ne tient pas forcément à révéler tous les secrets de la fabrique de l’opinion ! Plus sérieusement, ce livre apparaît avant tout comme une collection de travaux distincts appuyés sur un appareil de notes abondant.

« Les pratiques de communication se sont profondément diversifiées depuis le milieu des années 1990 », constate d’emblée Antoine Bristielle, qui distingue désormais « trois grands types de médias dans lesquels les représentants politiques sont amenés à s’exprimer : les émissions classiques, les programmes d’infotainment et les réseaux sociaux » (p. 108).

Notons que cette distinction pourrait être éclairante pour l’étude des petites phrases – à laquelle Antoine Bristielle ne se livre pas. Elles ont surtout été analysées dans le cadre des médias classiques. Pour les linguistes, comme l'écrit Damien Deias, ce sont des « phrases que les journalistes détachent des discours d’acteurs politiques et qu’ils nomment "petites phrases" ».

Avec les émissions de divertissement, le journaliste demeure, quoique muté en animateur. Rappelant que « la petite phrase s’est historiquement définie dans le cadre des rapports noués entre le personnel politique et l’univers journalistique », Pierre Leroux et Philippe Riutort ont cependant montré voici une quinzaine d’années que les programmes d’infotainment pouvaient être « un lieu de production idéal des petites phrases »(1).

Toujours plus d’individualisation

En revanche, les réseaux sociaux se passent de la médiation du journaliste. Sont-ils pour autant exempts de petites phrases ? Cela pourrait expliquer qu’Antoine Bristielle ne leur transpose pas la réflexion de Leroux et Riutort. Mais bien évidemment la réponse est non. On se rappelle par exemple que bon nombre d’hommes politiques, d’essayistes, de sociologues et de politologues ont attribué la crise des « Gilets jaunes » à des déclarations du président Macron (en particulier « Je traverse la rue, je vous trouve du travail », « des Gaulois réfractaires au changement », « on met un pognon de dingue dans les minima sociaux » et « des gens qui ne sont rien ») expressément qualifiées de « petites phrases », qui n’étaient pas issues de la plume d’un journaliste mais « sélectionnées » par les réseaux sociaux(2).

« Il semblerait que chaque nouveau format médiatique entraîne une individualisation plus importante du contenu », relève Antoine Bristielle (p. 57). Les émissions d'infotainment, bien mieux que les émissions politiques classiques, « contribuent largement à la mise en scène d'un registre plus individuel » et les réseaux sociaux privilégient les émotions, ce qui « peut être un bon moyen de fendre l'armure et de montrer une facette plus humaine qui plaira potentiellement à l'électorat. » (p. 66). Ce double constat pourrait inciter à reconsidérer le rôle des « petites phrases ». Si les médias classiques s’interrogeaient naguère sur leur signification politique – celle que leur auteur avait voulu y mettre, celle que les journalistes y déchiffraient – il apparaît aujourd’hui que leur importance tient davantage à ce qu’elles disent de leur auteur et à ce que le public y perçoit.

Ethos et pathos

C’est pourquoi le présent blog définit la petite phrase comme une « formule concise, attribuée à un personnage connu, qui marque un public » – un accord parfait entre un logos, un ethos (ce qu’elle dit du personnage) et un pathos (les émotions qu’elle éveille chez le public). Cette redéfinition est un recadrage plus qu’un bouleversement. Si l’on considère les mots historiques comme des petites phrases pérennisées, on constate que leur force ne tient pas tant à leur contenu littéral qu’au personnage qu’ils décrivent et à l’émotion qu’ils soulèvent. « Souviens-toi du vase de Soissons » parle d’un roi brutal plus que d’une céramique brisée. L’ethos ne se confond pas pour autant avec un sentiment monarchique, et l’on note avec intérêt ce constat d’Antoine Bristielle : « une forte personnalisation de la communication politique serait plus à même de retenir l'attention des citoyens et d'augmenter la participation électorale. "L'effet du leader" serait ainsi le vrai élément déterminant le choix de se déplacer ou non le jour du scrutin et se renforcerait par ailleurs au cours du temps » (p. 108).

Et il se pourrait que cet « effet » ne s’analyse pas comme une distinction mais au contraire comme une assimilation du leader au peuple. À propos du vote pour les partis populistes, Antoine Bristielle note : « Il nous semble que le populisme est intrinsèquement lié à un style de communication particulier, dans lequel les leaders politiques cherchent à se distinguer des élites et à montrer au contraire une proximité avec le "peuple", voire une appartenance à ce dernier. » (p. 128). Il est tentant d’y voir un objectif idéal des petites phrases : illustrer une parfaite coïncidence de l’ethos avec le pathos.

M.L.S.

(1) Pierre Leroux et Philippe Riutort, « Les émissions de divertissement : de nouveaux lieux de valorisation des petites phrases ? »,  Communication & langages 2011/2 N° 168 https://shs.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2011-2-page-69?lang=fr

(2) Voir Michel Le Séac’h, Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique, BoD, 2015, p. 16-17. Voir aussi Arnaud Mercier, « Gilets jaunes contre Macron : aux racines de l’incommunication », The Conversation, 3 décembre 2018, qui évoquait même des petites phrases « assassines ».

Antoine Bristielle  Qui fait l’opinion ? Crises démocratiques et nouveaux médias Paris, Fayard, 2024 ISBN 978-2-213-72578-9, 248 p., 21,90 €

23 novembre 2025

« Accepter de perdre ses enfants », de l’esprit de défense au défaitisme médiatique

Le discours du général Fabien Mandon au 107e congrès de l’Association des maires de France (AMF), le 18 novembre 2025, a eu un vaste retentissement en raison d’une formule qualifiée de « petite phrase » par Le Parisien, Radio France, L’Union, France 24, RTL et quelques autres :

« Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, parce qu’il faut dire les choses, de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production défense, alors on est en risque. »

C’est bien long pour une petite phrase ! En fait, la déclaration du chef d’état-major des armées a souvent été réduite à cinq mots, « accepter de perdre ses enfants ». Ils ont servi de titre à Libération, L’Humanité ou Franceinfo. La formulation originelle, à la fois conditionnelle et négative (« si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt ») était en effet peu propice à la mémorisation.

Mais qu’y avait-il à mémoriser ? « Accepter de perdre ses enfants » est une autre manière de dire « esprit de défense ». Tout pays qui se dote d’une défense nationale accepte implicitement de sacrifier de jeunes vies. Au cours de sa demi-heure d’exposé, le général Mandon, sur un ton tranquille, a proposé plusieurs phrases complètes qui auraient pu être de meilleures candidates  :

·         Ce qu’il nous manque (…), c’est la force d’âme pour accepter de nous faire mal pour protéger ce que l’on est.

·         Les armées, c’est un extrait de la nation.

·         Les femmes et les hommes qui sont aujourd’hui employés partout dans le monde (…) tiendront dans leur mission s’ils sentent que le pays tient avec eux.

Le général s’est livré à un tour d’horizon de la situation polémologique du monde : les États-Unis abandonnent l’Europe et se préparent à une confrontation avec la Chine, qui elle-même se prépare à attaquer Taiwan en 2027 et s’affirme comme une puissance mondiale, l’Afrique voit progresser rapidement le nombre et la puissance des groupes terroristes, le Moyen-Orient est déstabilisé… La petite phrase retenue, cependant, concerne plus directement la Russie.

Le général Mandon a spécialement insisté sur celle-ci dans un passage qui évoque fortement la célèbre formule de Julien Freund : « c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez l’ennemi, vous l’êtes. » Là aussi, certaines formules auraient pu avoir vocation à devenir petites phrases :

·         La Russie aujourd’hui, je le sais par les éléments auxquels j’ai accès, se prépare à une confrontation à l’horizon 2030 avec nos pays.

·         Aujourd’hui, la Russie produit plus d’équipements de défense qu’elle n’en consomme sur le front. Elle est clairement dans une phase de préparation de quelque chose d’autre.

·         Je sais qu’on sera au rendez-vous et je sais que nos compétiteurs, ceux qui déposent des têtes de cochon coupées devant des mosquées, ceux qui inventent des histoires de punaises de lit, nous écoutent et le savent.

Plus fort que « nous sommes en guerre »

Pourquoi, alors, les médias se sont-ils focalisés sur « accepter de perdre ses enfants » ? Emmanuel Macron, en voyage en Afrique, a émis l’hypothèse classique de la « phrase sortie de son contexte » : « Je vois assez bien de quoi il peut s’agir, sortir une phrase et la sortir de son contexte pour faire peur ». Pourtant, c’est dans son contexte, au contraire, qu’elle aurait de quoi faire peur, puisque le chef d’état-major évoque des préparatifs militaires observables en Russie…

Il est clair cependant que l’avertissement n’était pas destiné à épouvanter les Français. La langue vernaculaire des armées abonde en expressions martiales : « sacrifice suprême », « mourir pour la patrie », « savoir vaincre ou savoir mourir », « l’étendard sanglant est levé »… Avec la litote « perdre ses enfants », le chef des armées a plutôt tenté d’édulcorer ses propos. Il a de plus veillé à souligner que les Européens sont « fondamentalement plus forts que la Russie », même si celle-ci est convaincue du contraire. Le but était plutôt de mobiliser les esprits.

Emmanuel Macron n’avait que modérément effrayé le pays avec son « nous sommes en guerre » de mars 2020, en temps de covid-19. Mais si « nous sommes en guerre » est une métaphore presque inopérante, « perdre ses enfants », quelle qu’en soit la cause, est une angoisse de tous les temps pour tous les parents. La petite phrase rencontre aisément l’opinion.

Certains médias ont même titré « il faut accepter de perdre nos enfants » (BFMTV, Le Midi libre, Le JDD, Sud Radio, L’Indépendant…). L’usage de la première personne déplace la phrase sur le terrain de l’affectivité, il en appelle directement au pathos des lecteurs ou des auditeurs. D’autant plus que la perte des enfants apparaît comme une fatalité alors qu’être « prêt à accepter », selon la formule d’origine, évoque une éventualité. Le logos est aussi renforcé puisque la phrase, complétée par un verbe, se présente désormais comme une injonction. Reste à savoir si cette aggravation du sens est délibérée ou pas…

Michel Le Séac’h

Illustration : copie d'écran compte YouTube de l'Association des maires de France

11 octobre 2025

L’ethos d’Emmanuel Macron : un chapelet de petites phrases

Au cœur de la crise politique actuelle réside, pour beaucoup de commentateurs, la personnalité du président de la République. L’image qu’en ont les Français s’est formée en grande partie dans les premières années de son premier mandat, via des expressions malheureuses probablement pas calculées – mais difficilement rattrapables. Le texte ci-dessous est extrait de Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique.

« Je ne crois pas Macron arrogant », assure Mona Ozouf en 2020. « Je crois qu'il est dans un autre monde, mais pas qu'il est délibérément méprisant et arrogant. Mais que ce soit interprété comme ça, je pense que c'est le malheur de son quinquennat, et c'est quand même dommage[i]. » Le mot « interprété » n’est pas neutre dans la bouche de Mona Ozouf, bretonnante de naissance : Emmanuel Macron ne parle pas vraiment la même langue que les Français, il est « dans un autre monde ». Le fond du problème est personnel et culturel. Pour l’historienne, il vient de « cette faculté que nous avons de tout ramener à des petites phrases »[ii]. Tout ramener à des petites phrases… C’est dire en deux mots l’importance de celles-ci.

Car dans ses petites phrases, les Français voient un portrait d’Emmanuel Macron. Notre cerveau suit aisément les pistes qu’on lui suggère. Daniel Kahneman illustre ainsi le phénomène : « Quand on pose la question "Sam est-il aimable ?", on évoque des idées sur le comportement de Sam qui ne sont pas les mêmes que celles qu’éveillerait la question "Sam est-il désagréable ?"[iii] » Il est tentant de remplacer Sam par Emmanuel. Les phrases du président acquièrent le sens que leur donne l’opinion. Celle-ci y cherche de quoi confirmer l’image qu’elle s’est faite de lui.

« Je traverse la rue, je vous trouve un emploi », réponse à un jeune chômeur qui visitait l’Élysée à l’occasion des Journées du patrimoine, est une phrase parfaitement anodine, en concurrence avec des centaines d’autres prononcées publiquement ce jour-là par le président de la République. Elle n’est pas vraiment « détachable », elle ne signifie pas grand chose hors de son contexte. Pourtant, elle est brevetée « petite phrase » par de nombreux médias (Le Midi libre, Paris Match, Gala, RTL, Sud Radio, LCI…). Biais de confirmation : depuis que les « illettrées de Gad » ont donné le ton, beaucoup recherchent systématiquement des propos méprisants dans chacune de ses interventions. Ils sont repris des milliers de fois sur les réseaux sociaux, souvent sur un ton moqueur – témoin le hashtag #TraverseLaRueCommeManu lancé sur Twitter, qui ne s’appelle pas encore X.

 Emmanuel Macron en juin 2021, photo OTAN via Flickr, licence CC BY-NC-ND 2.0

Les optimistes pourraient y voir de la sollicitude. La plupart des Français y voient un manque d’empathie, si ce n’est du mépris. La presse s’aligne : Emmanuel Macron s’exprime par petites phrases. La formule « encore une petite phrase » se multiplie à son sujet (« encore une petite phrase qui risque de créer des remous », « encore une petite phrase qui agite les réseaux sociaux », etc.) : un effet boule de neige est à l’œuvre. Les remarques du genre « Emmanuel Macron remet une pièce dans la machine »[iv] ne sont pas rares non plus.

« J'ai sans doute laissé paraître quelque chose que je ne suis pas et que les gens ont fini par détester », s’inquiète le président de la République le 14 juillet 2020. Ce « fini » est venu assez vite, en fait. « Emmanuel Macron enfile les petites phrases polémiques comme des perles », remarque L’Express dès le début de l’été 2015[v]. « Durant ses deux années à ce poste, il a multiplié les petites phrases et provocations », commente La Croix quand il quitte le ministère de l’Économie fin août 2016[vi].

Occasions manquées

Lui-même ne peut ignorer l’effet de ses déclarations. Mais il le reproche d’abord à ceux qui les entendent. Le 29 janvier 2016, il aborde explicitement le sujet lors de ses vœux à la presse. « Les petites phrases, c’est parfois l’univers dans lequel nous vivons les uns et les autres », dit-il[vii]. Surtout les autres : « Je crois que la seule façon d'en sortir, c'est de remettre les choses dans leur contexte, dans leurs intentions, d'éviter finalement qu'on ne préfère collectivement la comédie humaine à l'explication du cours du monde. Pour ma part, j'ai choisi mon camp. »

Puisqu’il montre des dispositions pour les petites phrases, Emmanuel Macron pourrait tenter d’en faire un atout, une marque de fabrique. Jules César, Henri IV, Gambetta, Clemenceau, Churchill, de Gaulle y ont excellé. Lui qui cite volontiers Kennedy, il pourrait se souvenir du conseil donné au président américain par sa secrétaire : « un grand homme est fait d’une seule phrase »[viii]. Mais il ignore ce potentiel. Et la mécanique s’enclenche dans le mauvais sens : ses petites phrases fonctionnent comme un « poison lent », estime Frédéric Dabi, directeur de l’IFOP[ix]. « Emmanuel Macron a aussi construit son image auprès des Français par son parler vrai », relève Gabriel Attal, futur Premier ministre[x] : ce n’est que trop « vrai » ! Son entourage ne l’aide pas. Sa conseillère en communication, Sibeth Ndiaye, se dit exaspérée par ses petites phrases[xi]. Pourtant, elle en rajoute : « On met un pognon de dingue dans les minima sociaux », c’est d’elle.

L’origine du problème semble évidente : ses proches et lui-même manquent de métier politique. Il n’a pas fait ses classes électorales. Bernard Poignant analyse ainsi le cas des « illettrées » de Gad à la lumière de ses quarante ans d’expérience comme député du Finistère, maire de Quimper et proche de François Hollande : « Erreur de jeunesse, si je puis dire. Un vieux de la vieille en politique n’aurait pas parlé comme ça. Il aurait dit : "dans cette entreprise que j’ai visitée, il y a des gens qui sont attachés à leur travail, qui le font avec un grand professionnalisme, mais il y en a un certain nombre pour qui il faudrait une formation complémentaire de ceci-cela". Mais le mot illettré ça donnait l’impression qu’il traitait une entreprise d’illettrée. Et… ah bien, ça lui revient dans la gueule, quoi[xii] ! »

De bric et de broc

Et le vieux notable socialiste d’enfoncer le clou, cette fois à propos de « Je traverse la rue » : « Emmanuel Macron, c’est quelqu’un qui n’a pas fait d’élection locale. On a tous connu ça quand on est élu local. Vous devez apprendre à leur parler, à ces personnes. Qu’est-ce qu’aurait fait un Mitterrand ? "Je vous comprends, jeune homme, je vous comprends" – et à un conseiller : "Prenez note" –, écrivez-moi, je vous aiderai. Voilà. Parce qu’il y a du travail". » À défaut de régler les problèmes, la langue de bois évite qu’ils ne se retournent contre vous ; la petite phrase, elle, les exacerbe.

« Il lui manquait sans doute, au début de son mandat, cette connaissance des Français et de ce territoire si complexe qu’est "l’archipel français" », confirme le journaliste suisse Richard Werly[xiii]. Sa discipline de parole laisse aussi à désirer. « S’ils veulent un responsable, il est devant vous », lance-t-il en 2018 devant les parlementaires LREM. « Qu’ils viennent me chercher ! »[xiv]. Une formule « inutilement western », regrette François Bayrou.

Faute d’antériorité et de recul, l’image politique d’Emmanuel Macron se construit autour des éléments disponibles, des déclarations prononcées par lui et interprétées par d’autres, qui deviennent petites phrases. Elles font office de cours de rattrapage pour une opinion publique découvrant un nouveau leader. Et elles forment comme un test de Rorsach collectif. Au cours de son premier mandat, à de rares exceptions près (« Make our planet great again »…), ce qui est répété et donc retenu, ce ne sont pas des proclamations explicites et saillantes mais des formules décousues, disparates, puisées dirait-on au petit bonheur la chance dans des discours qui parlent d’autre chose. Un amas probablement indéchiffrable vu d’ailleurs mais d’où émerge, pour beaucoup de Français, le portrait d’un homme qui manque d’empathie.


[i] Voir Thomas Monnier, « Emmanuel Macron, un président déconnecté ? », Gala, 7 février 2020. https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/video-emmanuel-macron-un-president-deconnecte-il-est-dans-un-autre-monde_442824.
[ii] Idem.
[iii] Daniel Kahneman, Système 1, Système 2, les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012, p. 102.
[iv] Voir par exemple L’Opinion, 3 septembre 2017, L’Express, 6 octobre 2017, Le JDD, 25 janvier 2019, Le Figaro, 19 mai 2020.
[v] Voir https://www.lexpress.fr/economie/emmanuel-macron-enfile-les-petites-phrases-polemiques-comme-des-perles_1697350.html.
[vi] « Emmanuel Macron, l’art des déclarations polémiques », La Croix, 30 août 2016, https://www.la-croix.com/France/Politique/Emmanuel-Macron-lart-declarations-polemiques-2016-08-30-1200785502.
[vii] « Emmanuel Macron dit vouloir remplacer "les petites phrases" par de "l’explication" », Franceinfo, 29 janvier 2016. Franceinfo.
[viii] Daniel Pink, Drive ‑ The Surprising Truth About What Motivates Us, Boston, Harvard University Press, 2009. Édition française : La Vérité sur ce qui nous motive, Paris, Leduc.s, 2011.
[ix] Frédéric Dabi, « Emmanuel Macron peut-il perdre la prochaine élection présidentielle ? », Commentaire n° 173, 2021/1, p. 51-56.
[x] Marie-Estelle Pech et Mathilde Siraud, entretien avec Gabriel Attal, Le Figaro, 11 novembre 2018.
[xi] Saveria Rojek, Résurrection: Les coulisses d'une reconquête, Stock, 2022.
[xii] Thomas Raguet, Petites phrases, grandes conséquences ‑ La Gauche contre le peuple, documentaire diffusé par La Chaîne parlementaire (LCP) le 15 février 2021, https://www.youtube.com/watch?v=5Je384Nu55w
[xiii] Marie-Laetitia Bonavita, entretien avec Richard Werly, Le Figaro, 4 septembre 2020.
[xiv] Voir par exemple « "Qu’ils viennent me chercher" : la "provoc" de Macron », L’Express, 25 juillet 2018, https://www.lexpress.fr/actualite/politique/le-qu-ils-viennent-me-chercher-de-macron-moque_2027544.html.

 Michel Le Séac’h


30 juin 2025

Retour à la parole de Julien Barret : lecture au filtre des petites phrases

À l’heure ou certains s’inquiètent d’un déclin de la lecture, Julien Barret se félicite d’un sursaut de la parole. Elle est partout et, montre-t-il dans la première partie de son livre, elle l’est de manière consciente et organisée. Les concours d’éloquence sont redevenus à la mode, la Conférence du stage a fait école et l’épreuve reine du baccalauréat est depuis 2021 le « grand oral », qui n’a pas pour but de « répéter des choses apprises en cours » mais de « valider la faculté de parler en public ». L’enseignement supérieur fait place à la rhétorique depuis plusieurs décennies et de nombreuses formations pratiques sont aussi proposées, comme les ateliers théâtre des lycées ou le dispositif « slam a l’école ». Et bien entendu, les médias et les réseaux sociaux mettent en valeur l’usage de la parole.

Dans une seconde partie, Julien Barret s’attache à retracer l’histoire de l’art oratoire, depuis la naissance de la rhétorique dans la Sicile du Ve siècle av. J.-C. jusqu’à sa fin au XIXe siècle dans la plupart des pays d’Europe, en passant par la disputatio médiévale et les envolées révolutionnaires.

Le livre s’achève sur un plaidoyer vigoureux et détaillé en faveur de l’éloquence comme savoir pratique ; Julien Barret, qui est aussi formateur, s’y montre convaincant ! Si elle sert à dire, soigner, théâtraliser, etc., elle répond aussi à des enjeux majeurs à l’école et dans l’entreprise ainsi que dans le monde social, aussi bien dans un but de pouvoir que de compréhension.

Marquer les esprits

Les petites phrases ne font, sous cette appellation, qu’une seule apparition explicite, plutôt dépréciative : « Les moyens de communication promeuvent des discours brefs et interrompus, des petites phrases et des punchlines faites pour emporter l’adhésion en quelques minutes, sinon en quelques secondes, loin des discours fleuves qui ont pu servir de modèle délibératif à l’époque révolutionnaire. » C’est leur accorder une puissance extraordinaire qui, en soi, justifierait qu’on s’y intéresse : à quoi bon de grands discours si des petites phrases permettent d’emporter une adhésion quasi immédiate ? « "De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace." La Révolution va libérer une parole fougueuse et éloquente, qui semble contenue en précipité dans la célèbre phrase de Danton » (p. 95). De cette phrase, Merlin de Thionville disait : « Voilà Danton ». Julien Barret dit en quelque sorte : « Voilà la Révolution ». Cela en dit beaucoup sur les petites phrases !

Ce petit livre, qui traite de l’éloquence en bloc et non dans ses détails, fait néanmoins une place aux formes brèves. Le pitch commercial, par exemple, « devrait être, comme le sont en général les titres d’œuvres, à la fois synthétique et incitatif » (p. 55), et renvoie « aux concepts scénaristiques de tagline (slogan intriguant) et logline (histoire résumée en une phrase) qui complètent celui de punchline, cet énoncé percutant destiné à marquer les esprits ». Rappelons que l’Académie française définit la « petite phrase » comme une « formule concise […] qui vise à marquer les esprits ».

Leçon essentielle en effet : « l’éloquence se définit par rapport à un public : c’est un discours adressé à une assemblée » (p. 13). L’enjeu d’une culture commune entre l’orateur et l’auditeur transparaît à maintes reprises, comme à propos du « mème », « détournement parodique de séquences populaires », qui au fond « actualise le bon vieux cliché, cette vérité partagée du lieu commun. Ainsi, la rhétorique classique et celle des réseaux sociaux poursuivent les mêmes buts, en commençant par la captatio benevolentiae et en terminant par un appel à l’action » (p. 62-63).

Un lieu est commun parce que la vérité est partagée. Mais si elle ne l’est pas ? Prendre la parole, c’est courir le risque « que la mémoire défaille, que la langue fourche, lâche un gros mot ou dise le contraire de ce que l’on veut dire » (p. 152). Ce « contraire de ce que l’on veut dire » dit bien ce qu’il veut dire : le risque essentiel n’est pas ce qui est dit mais ce qui est entendu, c’est celui d’un logos qui ne rencontre pas le pathos. « L’orateur prend conscience des mots qu’il prononce au moment où il les articule » : c’est plus vrai encore de l’auditeur !

Rhétorique de l’incompréhension

Julien Barret ne fait pourtant pas l’impasse sur ce dernier. L’un des objectifs de la formation à l’éloquence, souligne-t-il, est d’« Éduquer à la réception ». Là encore, il met en cause les petites phrases : « À l’heure où la punchline et l’invective font loi dans une société marquée par l’hyper-susceptibilité de ses membres, il devient utile de former des citoyens capables d’écouter, de déjouer les manipulations, d’évaluer chaque prise de parole en fonction du contexte d’énonciation. […] Ainsi des polémistes s’imposent sur la scène publique à force de punchlines incendiaires, de clashs et de buzz. Cette rhétorique de la manipulation œuvre à coups de phrases péremptoires, accompagnées de chiffres anxiogènes et invérifiables, peu contextualisés » (p. 143). La formation viserait à « résister à ces discours par un processus de décryptage, voire d’autodéfense intellectuelle ».

Mais à la « rhétorique de la manipulation », Julien Barret ferait bien d'ajouter une rhétorique de l’incompréhension. Les brandons de la discorde, souvent, n’ont pas de but belliqueux. Quand Emmanuel Macron, par exemple, dit « je traverse la rue, je vous trouve du travail » ou « on met un pognon dingue dans les minima sociaux », le pouvoir incendiaire de ces petites phrases tient à « l’hyper-susceptibilité » du corps social. Ces formules concises contiennent beaucoup de sens sous forme d’allusions, de métaphores, de litotes, etc. Une formation à l’éloquence permet d’en prendre conscience, pas de combler un fossé culturel.

Corrélativement, la conscience de ce fossé risque de paralyser la parole. Comme le dit l’auteur, « le surmoi social est si prégnant, la peur de déranger si communément partagée, la crainte de n’être pas légitime si répandue que le travail des coachs […] consiste le plus souvent à rassurer le client qui souhaite s’améliorer à l’oral » (p. 145). Au risque de déranger en effet ? L'éloquence ne peut ignorer que la diversité de la société rend la parole plus dangereuse que jamais.

Julien Barret
Retourà la parole – De la rhétorique antique aux concours d’éloquence
ACTES SUD, mai 2025
La Compagnie des langues

ISBN : 978-2-330-20693-2
176 pages10.00 x 19.00 cm, 19,00 €

Michel Le Séac’h

10 juin 2025

Emmanuel Macron brainwashe à contretemps

« On raconte une histoire abracadabrantesque », s’indignait Jacques Chirac, interrogé sur une affaire immobilière impliquant la mairie de Paris. Les commentaires s’étaient alors focalisés sur l’adjectif plutôt que sur l’affaire elle-même(1). Emmanuel Macron recourt-il au même subterfuge quand il déclare dans la presse quotidienne régionale, le 7 juin : « Certains préfèrent pendant ce temps-là brainwasher sur l'invasion du pays et les derniers faits divers » ?

C’est peu probable. De ses propos prononcés à l’occasion de la troisième conférence de l’ONU sur les océans, les journalistes retiennent d’abord : « Je ne suis pas content de ce que j’ai pu voir ces derniers jours », à propos de reculs gouvernementaux sur des sujets écologiques. Cependant, Maurice Szafran note :

Dans ces confidences accordées à nos confrères, une autre « petite phrase » est passée inaperçue, en réalité stupéfiante. « Certains préfèrent « brainwasher » (opérer un lavage de cerveau, ndlr) sur l’invasion du pays et les derniers faits divers. »(2)

Peut-être en effet la phrase serait-elle passée vraiment inaperçue sans l’étrange « brainwasher ». Mais ce verbe attire l’attention sans la justifier à lui seul. Il ne présente pas l’intérêt littéraire d’un vocable emprunté à Arthur Rimbaud. Il introduit plutôt qu’il n’occulte « l’invasion du pays et les derniers faits divers ».

Et si le logos de la petite phrase tient pour beaucoup à ce « brainwasher », son pathos réside plutôt dans les deux derniers mots. Sarah Knafo le relève aussitôt sur X : « Il y a des parents qui enterrent leur fils de 17 ans. Et un Président qui appelle ça "brainwasher"sur un fait divers. Qu’il ose leur dire en face. » Le tweet est vu 400 000 fois en deux jours. Le franglais de pacotille aggrave ce que la locution « fait divers » a de minoratif alors qu’elle désigne une préoccupation majeure de l’opinion à ce moment.

« À l’évidence [Emmanuel Macron] vise l’extrême-droite », estime Maurice Szafran. Mais une fois de plus, son tir fait ricochet. Pire : il alimente trop aisément son ethos déjà dégradé : « un mot franglais bricolé, ça lui ressemble bien… » De fait, il lui arrive d’introduire des anglicismes ou des mots anglais dans ses déclarations (« Je veux que la France soit une start-up nation », « Il faut maintenant être dans un agenda de réalisation »…).

Cela ne le distingue pas des Français dans leur ensemble : l’anglais tient une place croissante dans leur langage de tous les jours. La publicité, qui parle comme « les gens », en témoigne amplement. « Il n’y a plus de lieux "safe" », disait Gérald Darmanin, ministre de la Justice, voici quelques jours. Mais le président de la République ne fait pas partie des Français dans leur ensemble. Pour lui, il n’y a plus de mots safe.

M.L.S.

(1) Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, Paris 2015, p. 83.

(2) Maurice Szafran, « Quand Macron cogne sur l’extrême-droite… Et surtout sur son propre camp », Challenges, 8 juin 2025, https://www.challenges.fr/idees/quand-macron-cogne-sur-lextreme-droite-et-surtout-sur-son-propre-camp_605728

Illustration : pêle-mêle publié sur X par la députée au Parlement européen Sarah Knafo

18 janvier 2025

Emmanuel Macron : « Les urgences, c’est rempli de Mamadou »

Depuis près d’un mois, la citation tourne. À l’automne 2023, évoquant l’hôpital public et l’aide médicale d’Etat (AME) aux étrangers en situation irrégulière, Emmanuel Macron aurait déclaré à Aurélien Rousseau, alors ministre de la Santé : « le problème des urgences, c’est que c’est rempli de Mamadou ». Aujourd’hui député socialiste, Aurélien Rousseau a rapporté le propos à des journalistes du Monde qui ont publié sous le titre « Macron, le président et son double » une enquête en quatre volets de tonalité plutôt « people ». Dans le deuxième épisode, Raphaëlle Bacqué, Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach rappellent plusieurs des petites phrases mises au passif du président : « un pognon de dingue », « je traverse la rue », etc. Elles lui viennent disent-elles, d’un « copain de longue date », éleveur de brebis dans les Pyrénées.

Mais il y a pire quand le président « entretient le flou sur ses convictions idéologiques ». Certains de ses propos ne sont pas cohérents avec les convictions de gauche qu’il affichait en 2014, en tant que jeune ministre de l’Économie de François Hollande. En particulier, le thème de la « société ouverte » qu’il défendait naguère est incompatible avec ses vues sur l’AME telles que les résumerait la formule expéditive livrée à Aurélien Rousseau.


Une « révélation » faite par un tiers suscite toujours un peu de scepticisme. Ainsi, pour rester sur le thème de l’immigration, la formule du général de Gaulle sur « Colombey-les-deux-mosquées » rapportée en 1994 par Alain Peyrefitte, qui la date du 5 mars 1959, a été contestée à diverses reprises. L’AFP, qui évoque des « déclarations prêtées au général de Gaulle », convient néanmoins que « les historiens interrogés par l'AFP jugent leur véracité très plausible ». Alain Peyrefitte était un confident régulier du général de Gaulle, lequel n’a jamais eu l’occasion de commenter une opinion rendue publique bien après sa disparition. Aurélien Rousseau, lui, est un ex-allié d’Emmanuel Macron devenu opposant : il aurait entendu la phrase en tant qu’allié et l’aurait répétée en tant qu’opposant. Elle a été officiellement et  « fermement » démentie par les services de l’Élysée.

Presque une banalité

Plus encore, le scepticisme envers cette formule pourrait venir de ce qu’elle ne cadre pas bien avec la personnalité perçue d’Emmanuel Macron, forgée à partir de déclarations comme celle-ci, rappelée par Le Monde, à Marseille en 2017 : « Les Arméniens, les Comoriens, les Italiens, les Algériens, les Marocains, les Tunisiens, les Maliens, les Sénégalais, les Ivoiriens, j’en vois des tas d’autres, que je n’ai pas cités, mais je vois quoi ? Des Marseillais, je vois des Français ! » À propos de « c’est rempli de Mamadou », certains parlent de petite phrase. Cependant, une petite phrase ne prospère que si son logos « matche » avec l’ethos du locuteur. En cas de discordance, elle est vite oubliée.

Le logos doit aussi être en résonance avec le pathos des auditeurs. Ici, en quelque sorte, la messe est déjà dite : 57 % des Français souhaitent la suppression de l’AME (alors que 56 % étaient favorables à son maintien dix mois plus tôt) et environ 70 % désirent que l’immigration soit réduite. L’avis du chef de l’État, si avis il y a, fait presque figure de banalité. De plus, il n’est pas exprimé dans une situation de débat qui le mettrait davantage en valeur.

En tout état de cause, que le propos soit véridique ou non, ou qu'il soit considéré comme une « petite phrase » ou pas, il ne comporte guère de risque pour Emmanuel Macron. Un relent de racisme dans le prénom « Mamadou » ? Quand Marianne et l’Ifop sondent en 2019 le degré d’approbation des dix petites phrases les plus connues de Jacques Chirac(1), « le bruit et l’odeur », cette « sortie clairement xénophobe » qui lui a valu les plus vifs reproches y compris dans son propre camp, arrive en quatrième position. Elle reçoit 65 % d’approbations ! Il est peu probable que les Français soient davantage favorables à l’immigration aujourd’hui.

Michel Le Séac’h

(1)     Hadrien Mathoux, « "Notre maison brûle", refus de la guerre en Irak et... "le bruit et l'odeur" appréciées : découvrez notre sondage Ifop sur les phrases cultes de Chirac », Marianne, 1er octobre 2019, https://www.marianne.net/politique/notre-maison-brule-refus-de-la-guerre-en-irak-et-le-bruit-et-l-odeur-appreciees-decouvrez

Illustration : Bing Image Creator