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09 octobre 2026

« En même temps » reste décidément un pilier du vocabulaire d’Emmanuel Macron

Dès avant l’élection présidentielle de 2017, en raison de sa fréquence chez Emmanuel Macron, la locution adverbiale « en même temps » est devenue un « objet politique »(1). Elle ne lui est pas propre. Saint Augustin en use volontiers, et aussi Paul Ricœur, dont Emmanuel Macron fut le collaborateur, ainsi qu’Albert Camus, qu’il admire. François Mitterrand en est familier, tout comme François Hollande, qui l’emploie huit fois dans un discours présidentiel du 21 janvier 2015 sur l'Éducation nationale(2) !

Pourtant elle est davantage remarquée chez Emmanuel Macron. Chez lui, le plus souvent, elle n’est pas un simple synonyme de « simultanément », elle ne signale pas une tentative de synthèse mais une aspiration à faire coexister des concepts contradictoires. Dès son passage au ministère de l’Économie, il recherche volontiers des compromis entre des intérêts contraires.

Illustration créée par Chat GPT
La formule intervient dans sa première « trahison » publique en avril 2016 : « J’ai une loyauté personnelle envers François Hollande. Je lui dois de m’avoir fait confiance et de m’avoir nommé au gouvernement. En même temps, lorsqu’un président nomme quelqu’un ministre, il le fait parce qu’il pense que c’est bon pour son pays, pas pour en faire son obligé. »

Puis elle figure deux fois dans sa déclaration de candidature à l’élection présidentielle le 16 novembre 2016. Il en plaisante pendant sa campagne électorale, lors de son grand meeting du 17 avril 2017, six jours avant l’élection présidentielle : « Excusez-moi, vous avez dû le noter, j'ai dit "en même temps". Il paraît les amis que c'est un tic de langage. » Il en donne alors cette explication limpide : « Je continuerai à utiliser "en même temps" dans mes phrases mais aussi dans ma pensée, parce que en même temps ça signifie simplement que l'on prend en compte des impératifs qui paraissaient opposés mais dont la conciliation est indispensable au bon fonctionnement d'une société. » Cette expression qui lui vaut de nombreux sarcasmes constitue à l’évidence une tentative de débipolarisation.

« En même temps » » culmine avec le discours prononcé par le président Macron le 21 juin 2018 sur la place Saint-Corentin à Quimper(3). Parmi neuf occurrences, on remarque en particulier :

  • « Depuis longtemps, je sais qu’ici, on est fier d’être Breton, on est fier d’être Français en même temps et on est aussi fier d’être Européen. »
  • « La Bretagne est cette terre où s’exprime à son meilleur cet "en même temps" qui m’est si cher, la synthèse du particulier qu’est l’attachement à un territoire et de l’universel qu’est l’attachement à la République. »
  • « Ce défi, ce défi breton, c’est pour moi presque une métaphore du défi français parce qu’il y a dans ces peurs, ces complexes et, en même temps, cet esprit de conquête que j’évoquais il y a un instant, toute la France. »
  • « Je veux que la France et la cohésion nationale se tiennent, que nos classes moyennes trouvent leur place et, en même temps, être à la hauteur de notre tradition d’accueil et en particulier de l’asile ! Ce qui ne veut pas dire tout et n’importe quoi. »
La formule a longtemps figuré entre guillemets, comme une sorte de slogan, sur la boutique officielle du site elysee.fr : « Qui a dit qu’il fallait choisir entre faire une bonne action et se faire plaisir ? Boule à neige, mug en porcelaine, peluche ou marinière, encouragez le 100% made in France et "en même temps" participez à la sauvegarde du patrimoine de l’Élysée ».

Mais surtout, dans l’esprit de la déclaration du 17 avril 2017, « en même temps » serait représentatif d’un mode de gouvernement. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux commentateurs y aient vu une petite phrase à part entière (dans L’Obs, Le Point, Challenge, La Croix, L’Express, etc). Mais si elle a pu, à ses débuts, intriguer, étonner ou séduire, elle prend vite un caractère de repoussoir. Y compris chez certains des macroniens les plus fervents. « Le mec a quand même tendance à sortir à son audience ce qu’elle a envie d’entendre et à aller trop loin », s’agace Marie Tanguy, rédactrice de certains discours présidentiels(4).

Ces réactions négatives expliquent sans doute qu’Emmanuel Macron ait employé la formule moins souvent ces dernières années. Elle continue néanmoins à intriguer : Google Trends dénombre 3,5 fois plus de recherches sur « en même temps » en décembre 2025 qu’en décembre 2015.

Et elle n’a pas disparu. On a souvent remarqué que le chef de l’État avait tendance à prononcer à l’étranger ses petites phrases les plus contestées (« la colonisation est un crime contre l’humanité », « le Gaulois réfractaire », etc). On peut se demander si, désormais, consciemment ou non, il ne réserve pas « en même temps » aux contextes internationaux. Dès 2018, il évoque « the famous "en même temps" » à Davos. De nos jours, la formule réapparaît surtout à l’étranger ou dans des circonstances multinationales, comme au cours de l’événement Bpifrance Inno Génération (BIG), ce jeudi 8 octobre 2026 : « en même temps, durant cette décennie, on a su créer plus d'entreprises » a-t-il dit.

On l’avait remarquée précédemment : 

  • à Madrid, lors d’une visite d’État le 29 septembre 2026 : « on a à traiter ensemble d'une crise de modèle économique, d'une crise démographique de notre Europe, d'une crise d'efficacité démocratique, de notre capacité à aller plus vite et à être plus efficaces, et en même temps d'une crise un peu, que je dirais, anthropologique... […] Réhumaniser la technologie et donc la maîtriser par de la régulation intelligente, mais en même temps être dans la technologie. […] en même temps, et on le voit encore dans les derniers tests de PISA, vous avez un effondrement de la capacité à apprendre et de la lecture dans tous nos pays... […] En même temps que la responsabilité des plateformes, il faut en effet des tiers de confiance... […] Diversification de nos accords commerciaux, donc ça, pour justement avoir d'autres économies export, il faut garder ce modèle. Mais en même temps préserver notre marché unique et nos acteurs. » 
  • à New York, à la tribune de l’ONU, le 22 septembre 2026 : « Le Hamas n'a jamais sévi en Cisjordanie. C'est construire chaque jour l'impossibilité d'un projet qui est le respect des droits légitimes du peuple palestinien à exister. Mais c'est en même temps les conditions mêmes de la sécurité d'aujourd'hui et de demain pour Israël et son peuple. »
  • au Sommet international sur l’espace, le 10 septembre 2026 : « Être compétitifs […] , ça veut dire garantir des volumes et, en même temps, lancer des compétitions où la finalité est claire et les flexibilités sont données. »
  • à Gdansk, lors du premier sommet bilatéral franco-polonais en compagnie du Premier ministre Donald Tusk, le 20 avril 2026 : « la première édition du Prix Geremek permettra aussi de continuer de renforcer ce lien, en même temps que nous bâtissons ensemble de manière affinitaire une politique pour mieux réguler les réseaux sociaux... »

Abondamment commenté(5), pas toujours avec bienveillance(6), cet « en même temps » assumé joue un rôle certain dans la construction de l'ethos présidentiel. Ce qui ne va pas sans risque : il a pu brosser en trois mots le portrait d’un président conciliant… ou d’un dirigeant imprécis et indécis. Ou les deux en même temps (simultanément), selon les publics.

Michel Le Séac'h

(1) Adrien Gaboulaud et Anne-Sophie Lechevallier, Le Poids des mots du président – ce que la parole de Macron dit de lui, Éditions de l’Observatoire, 2018.

(2) Voir https://www.elysee.fr/francois-hollande/2015/01/21/declaration-de-m-francois-hollande-president-de-la-republique-sur-le-role-de-leducation-nationale-dans-la-transmission-des-savoirs-et-des-valeurs-de-la-republique-a-paris-le-21-janvier-2015

(3) Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/06/21/discours-du-president-de-la-republique-emmanuel-macron-place-saint-corentin-a-quimper.

(4) Eliot Blondet et Paul Larrouturou, Élysée confidentiel, Paris, Flammarion 2021, p. 173

(5) Voir par exemple Julien Longhi, « Quand le "en même temps" d’Emmanuel Macron pose question aux linguistes », The Conversation, 25 novembre 2020, https://theconversation.com/quand-le-en-meme-temps-demmanuel-macron-pose-question-aux-linguistes-150869.

(6) Voir par exemple Michel Eltchaninoff, « Emmanuel Macron : "en même temps" ou en méli-mélo ? » », Philosophie magazine, 4 janvier 2021, https://www.philomag.com/articles/emmanuel-macron-en-meme-temps-ou-en-meli-melo. Voir aussi Raffi Duymedjian et Jean-Marc Pistorello, « "En même temps" : une pensée macronnienne de la complexité », The Conversation, 18 mai 2017, https://theconversation.com/et-en-meme-temps-une-pensee-macronnienne-de-la-complexite-77917.

01 septembre 2026

« Je vous demande de vous arrêter », le boulet de Balladur

 Il sera difficile de rendre hommage à Édouard Balladur, mort ce 31 août, sans rappeler cette double objurgation : « Je vous demande de vous arrêter ».

Édouard Balladur (1929-2026), personnage considérable de la Cinquième république, a été secrétaire général de la présidence de la République sous Pompidou, ministre de l’Économie d’un gouvernement Chirac en temps de cohabitation avec François Mitterrand, puis lui-même Premier ministre de 1993 à 1995. Ce dernier poste lui ayant valu notoriété et prestige, il décide de se présenter à l’élection présidentielle de 1995 au vu de sondages très positifs.

Mais Jacques Chirac vise lui aussi cette élection depuis longtemps et la campagne tourne au combat fratricide entre les deux candidats issus du Rassemblement pour la République (RPR). « Chirac et Balladur ne se ménageaient pas et les petites phrases assassines pleuvaient de part et d’autre », rappelle Jean-Louis Debré dans Quand les politiques nous faisaient rire. Au premier tour de l’élection, derrière le candidat socialiste Lionel Jospin, Chirac devance Balladur de deux points (20,84 % contre 18,58 %).


Le soir soir même, le 23 avril, Édouard Balladur se présente devant ses militants réunis à son QG de campagne et annonce : « C’est monsieur Jospin et monsieur Chirac qui seront présents... ». La foule, sans le laisser aller au bout de sa phrase, hue le nom de Chirac. Et lui, dignement, réclame par deux fois : « Je vous demande de vous arrêter ». Édouard Balladur « sonne la fin de la curée », estime Éric Ciotti dans Je ne regrette rien : L'heure est venue de dire pourquoi. « Il appelle au calme en même temps que, sans sourciller, sans hésiter une seconde, il demande à ses électeurs de voter Chirac. Son attitude est exemplaire. »

Exemplaire et aussi utilitaire : avant d’appeler ses partisans à soutenir au second tour son adversaire de la veille, il vaut mieux réprimer leurs sentiments. Peut-être suicidaire aussi. La formule rencontre un succès énorme. L’INA la range parmi les « petites phrases cultes des politiques ». Elle marque d’un coup et pour toujours l’ethos de Balladur. Cherchant à imposer le silence, il affiche en fait un manque criant de charisme : un chef ne demande pas.

Cette petite phrase est probablement la seule que beaucoup de Français retiennent de la carrière politique d’Édouard Balladur, de même que le nom d’Alain Juppé demeure attaché à « Je reste droit dans mes bottes » et celui de Michel Rocard à « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Elle ne lui fait pas perdre l’élection puisque sa défaite est déjà consommée, mais il n’occupera jamais plus de poste de premier plan.

M.L.S.

Édouard Balladur devant Raymond Barre en 1987. Photo World Economic Forum via FlickR, licence CC BY-NC-SA 2.0

18 avril 2026

Les panthéonisations contemporaines peu propices aux petites phrases

L’Élysée s’est victorieusement opposé cette semaine à une tentative de perquisition. D’après Le Canard enchaîné, le parquet national financier enquête sur l’attribution de nombreux marchés publics à une société de communication événementielle, Shortcut Events, chargée d’organiser plusieurs « panthéonisations » depuis plus de vingt ans.

D’un bâtiment construit pour être l’église Sainte-Geneviève, la Révolution fait un temple, le Panthéon, destiné à honorer ses personnages les plus éminents sous la devise : « Aux grands Hommes, la Patrie reconnaissante ». L’entrée d’un défunt dans sa crypte est une solennité républicaine majeure. Rédigé avec soin par des speechwriters, soupesé mot par mot, le discours solennel prononcé au cours de la cérémonie par le président de la République frottera l’ethos de ce dernier à celui du personnage célébré. Son texte sera diffusé par les services de la présidence et décortiqué par les médias. C’est donc un écrin naturel pour un morceau de bravoure détachable, « surasserté » et « panaphorisé » – autrement dit une petite phrase.


Or les résultats ne semblent pas à la hauteur. Qui est capable de citer un extrait d’un discours d’entrée au Panthéon autre que
« Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège... » ? Une objurgation hallucinée qui n’a même pas été prononcée par le général de Gaulle, président de la République à l’époque (1964), mais par son ministre de la Culture, André Malraux.

De Gaulle avait voulu honorer l’ensemble de la Résistance à travers Jean Moulin. François Hollande a visé la Résistance de gauche en faisant entrer ensemble au Panthéon deux résistants héroïques, Pierre Brossolette et Jean Zay, et deux déportées, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion. Son discours, annoncé comme « l’un des plus importants du quinquennat », tombe à plat. Avant lui, François Mitterrand avait honoré des politiques et des savants, Jacques Chirac deux écrivains. Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing et Nicolas Sarkozy s’étaient abstenus.

Emmanuel Macron aura été le chef d’État le plus « panthéonisateur » depuis Napoléon Ier avec bientôt six cérémonies en dix ans. Ont-elles donné lieu à des petites phrases marquantes ?

En 2018, il honore d’abord Simone Veil, décédée quelques semaines après son accession à l’Élysée. L’ancienne Garde des Sceaux est entourée d’une ferveur extraordinaire. Depuis des décennies, la presse l’a placée sur un piédestal. On ne parle d’elle qu’en termes superlatifs. Le discours présidentiel appartient au même registre(1). Pour cette raison même, il se fond dans la masse des apologies. On n’en retient aucune formule mémorable.

Maurice Genevoix

Quand Maurice Genevoix entre au Panthéon, le 11 novembre 2020, le site présidentiel elysee.fr utilise pour la première fois le terme familier « panthéonisation ». On se demande s’il ne s’agit pas d’honorer le monument davantage que l’écrivain. Emmanuel Macron y a célébré le 150e anniversaire de la Troisième République deux mois plus tôt. Il évoque expressément une « recréation » du Panthéon. Il vient de commander au plasticien Anselm Kiefer et au compositeur Pascal Dusapin « des œuvres permanentes au Panthéon en hommage aux morts connus et inconnus, aux hommes et aux femmes de la Grande Guerre ». La cérémonie du 11 novembre est intitulée « Entrée au Panthéon de Maurice Genevoix et de "Ceux de 14" »(2): pour la première fois, une œuvre littéraire est expressément reçue au Panthéon en même temps que son auteur. Maurice Genevoix a signé cinquante-six livres. En choisissant Ceux de 14, on répartit implicitement l’hommage entre l’écrivain et les Poilus de la Première Guerre mondiale.

Le discours présidentiel lui-même parle peu de Maurice Genevoix. Après deux ou trois phrases sur son enfance et sa jeunesse, il n’est question que de l’écrivain dans la guerre, puis de la guerre elle-même et des conscrits de 14-18, qu’ils aient ou non un lien avec lui. Bien qu’elles ne soient pas encore disponibles à cette date, les œuvres de Kiefer et de Dusapin sont saluées avec enthousiasme. Dans ce discours manifestement élaboré avec soin, la formule a priori la plus remarquable ne concerne pas Maurice Genevoix mais toujours le Panthéon, « palimpseste de notre Nation ».

L’image paraît risquée : un palimpseste est un parchemin dont on a effacé les écrits passés afin d’y inscrire un texte nouveau. La cancel culture avant l’heure, en somme ! Dans le 1984 de George Orwell, « l'Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c'était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification. » Heureusement, le rapprochement n’est pas effectué. Les autres morceaux de bravoure du discours (« Le carnet de vie et de mort de l’indicible », « Voilà que se lèvent les camarades de Genevoix : Porchon, Butrel, Sicot, Pannechon et tant d'autres »…) demeurent tout aussi ignorés. Les Français ont l’esprit ailleurs : la deuxième vague de l’épidémie de covid-19 bat son plein, un record absolu de nouveaux cas a été enregistré quatre jours plus tôt.

Josephine Baker

« Il a fait entrer une part d’Amérique dans notre panthéon national », avait déclaré Emmanuel Macron fin 2017 lors du décès de Johnny Hallyday(3). C’est pourtant une autre part d’Amérique qu’il choisit finalement de faire entrer au Panthéon avec Josephine Baker.

Comme Simone Veil, Josephine Baker est un personnage si remarquable et si célèbre qu’elle tend à occulter le président de la République. Les anecdotes qui courent à son sujet sont innombrables. Et d’excellentes plumes les narrent à l’envi dans la presse avant la cérémonie. Les louanges chantournées du discours présidentiel(4) impriment peu. Et puis, cette célébration de la diversité à moins de six mois de l’élection présidentielle est trop évidemment motivée par des raisons politiques pour favoriser une émotion sincère.

Missak Manouchian

« C’est la seconde fois, après Joséphine Baker en 2021, qu’entre au Panthéon une figure qui n’est pas née française et qui pourtant a fait le choix de la France », souligne le site elysee.fr lors de la « cérémonie d’entrée au Panthéon de Missak Manouchian et de ses camarades de résistance », le 21 février 2024(5). Dans le discours très travaillé du président de la République, une phrase est manifestement surassertée, car répétée six fois : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ». S’y ajoute, par deux fois, « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? »

Les questions rhétoriques peuvent très bien devenir des petites phrases (« Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? »), mais celle-ci ne cache aucune assertion évidente. Elle figure dans un poème de Louis Aragon dont Léo Ferré a fait une chanson. Intitulé « Bierstube, magie allemande », il n’a aucun rapport avec le résistant ni avec le texte que le poète communiste lui a consacré à la Une de L’Humanité. De plus, il s’agit du troisième discours commémoratif prononcé par Emmanuel Macron en quinze jours (les précédents ont été consacrés aux victimes du 7 octobre 2023 en Israël et à Robert Badinter). Un effet de saturation peut se faire sentir : ce que dit le président n’imprime plus.

Robert Badinter

Le discours prononcé par Emmanuel Macron lors de l’entrée de Robert Badinter au Panthéon le 9 octobre 2025 est en partie redondant avec l’hommage qu’il lui a rendu lors de son décès en février 2024(6). Là aussi, une phrase est clairement surassertée : « Les morts nous écoutent ». Elle forme son incipit et figure dans sa péroraison. Entre les deux, un portrait biographique de l’homme et un rappel de ses combats. S’il y a une candidate à former une petite phrase, c’est elle, bien qu’elle soit de l’ancien Garde des Sceaux et non du président. Il s’agit plutôt d’un adage un peu ésotérique, qui ne semble pas marquer profondément.

Ces panthéonisations qui n’ont pas laissé de traces dans les mémoires ont apparemment souffert d’un même handicap : elles n’ont pas rencontré le pathos du public, les passions des Français. Simone Veil, sans doute, éveillait des sentiments chez une partie des citoyens – au minimum un effet de notoriété. Pour les autres, c’est plus douteux. Les combats des personnages honorés sont d’un autre temps, ils relèvent des connaissances et non du vécu. Et puis, si le président de la République s’y montre dans un rôle institutionnel, jamais il n’y assume un rôle de leader. Ses discours ne répondent pas aux inquiétudes des Français, ils ne désignent pas d’ennemi, ils n’éclairent pas l’avenir. Emmanuel Macron n’y peut rien : quelles que soient les surassertions, cette liturgie républicaine n’est pas propice aux petites phrases. Il est probable que la panthéonisation de l’historien Marc Bloch, le 23 juin, n’imprimera pas davantage.

M.L.S.

1. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/07/01/hommage-solennel-de-la-nation-simone-veil-panthe

2. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/11/11/entree-au-pantheon-de-maurice-genevoix-et-de-ceux-de-14

3. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2017/12/06/communique-deces-de-johnny-hallyday. Le communiqué présidentiel commence par : « On a tous en nous quelque chose de Johnny Hallyday », référence transparente à « On a tous en nous quelque chose de Tennessee ». Une petite phrase dans la lignée de « Madame se meurt, Madame est morte » : elle parle de Johnny Hallyday tout en servant habilement Emmanuel Macron.

4. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/11/30/josephine-baker-entre-au-pantheon

5. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/02/21/missak-manouchian-et-ses-camarades-de-la-resistance-entrent-au-pantheon. Le communiqué insiste : « Entre au Panthéon la résistance communiste et étrangère dont était issu le groupe Manouchian » (c’est elysee.fr qui souligne).

6. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2025/10/05/robert-badinter-au-pantheon

Photo : Moonik, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia

12 décembre 2025

Le journal d’un prisonnier : les titres de livres comme petites phrases

 Les files d’acheteurs s’allongent devant les librairies où Nicolas Sarkozy signe Le Journal d’un prisonnier, son livre tout juste sorti des presses. Sur le plan financier du moins, ses vingt et un jours de prison s’annoncent fructueux. En ira-t-il de même sur le plan politique ?

L’étude des livres politiques forme une branche des sciences politiques bien particulière et un peu méconnue, a noté ironiquement le professeur Christian Le Bart, qui en est le spécialiste incontesté[1] :

Du point de vue littéraire, il est acquis que la prose des politiques est médiocre […]. Ainsi les critiques littéraires n’accordent-ils aucune attention aux livres politiques, ces derniers étant commentés par les journalistes politiques. Est- ce à dire que ces livres sont mieux accueillis dans le champ politique ? Rien n’est moins sûr. Les journalistes politiques tirent aujourd’hui leur légitimité de leur capacité à nourrir un regard distancié, critique, sur l’activité des professionnels de la politique. Il n’est pas question pour eux de se laisser enfermer dans le rôle du lecteur docile […]. Doublement déconsidérés, les livres politiques retiennent également peu l’attention des chercheurs en sciences sociales et en science politique.

Pourtant, la production de livres politiques demeure abondante depuis les années 1980. « Face à un électorat que l'on dit pressé, peu politisé, obsédé par les petites phrases et l'art de bien passer à la télévision, éditeurs et politiques jouent tout au contraire la carte (désuète ?) de l'écriture », note le professeur Le Bart[2]. Le livre, antagoniste des petites phrases ? Ce n’est pas sûr du tout.


Bien entendu, 200 pages d'exposé politique n’ont rien à voir avec une petite phrase. Mais quel que soit son succès de librairie, un livre politique ne touche qu’une partie minuscule de l’électorat. À supposer que tous ses acheteurs le lisent, un bestseller vendu à 100 000 exemplaires, score exceptionnel, n’est lu que par 0,2 % du corps électoral. Son titre, en revanche, est connu beaucoup plus largement. Il est destiné non aux seuls lecteurs mais à l’ensemble du public.

En tant qu’outil de communication politique, le livre joue ainsi sur deux registres fort différents (voire davantage : on pourrait distinguer aussi la quatrième de couverture, les communiqués de l’éditeur, les apparitions de l’auteur à la radio ou à la télévision…). À l’instar d’une petite phrase, le titre est une « microrhétorique » : sa partie visible, son logos, doit s’accorder avec l’ethos de l’auteur et avec le pathos d’une partie au moins de l’électorat.

L’ethos est dans le titre

D’une manière générale, quel que soit le contenu du livre politique (souvenirs, propositions, plaidoyer, critique, voire étude historique, économique, sociale, culturelle, etc.) sa première mission est certainement de construire l’ethos de son auteur. « Le livre occupe une place stratégique dans les carrières politiques » et « il se joue dans ce type de document des enjeux de construction d’un certain ethos », confirme Alice Krieg-Planque[3]. Or, de ce point de vue, la simple existence du livre est déjà capitale : « publier est à la fois l'indice et la condition d'acquisition d'un statut de présidentiable », souligne le professeur Le Bart. L’existence d’un titre, déjà, atteste la publication – et elle raconte le début d’une histoire.

Certains titres portent plus que d’autres. Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez ont décrit en détail le cas du petit ouvrage rédigé par François Mitterrand avant l’élection présidentielle de 1988 : « lorsque paraît la Lettre à tous les Français, le Président-candidat n’accouche pas d’un texte, il installe une image […] celle d’un Mitterrand-écrivain de toujours qui […] s’est changé, selon le titre d’un article de presse, en Balzac élyséen pour les besoins de la compétition électorale du moment »[4]. Son principal adversaire, Jacques Chirac, serait bien en peine de répliquer sur ce terrain qualitatif. Lequel n’est pas synonyme de distanciation puisque le concept de « lettre » évoque la proximité avec les électeurs et non un exposé programmatique. Un commentaire de Libération cité par les trois auteurs souligne la parfaite association du logos, de l’ethos et du pathos : « cette Lettre fera date dans l’histoire de la communication », non pour des raisons de fond, mais parce qu’elle constitue « un rendez vous personnel quasi contractuel entre le candidat et 38 millions d’électeurs ».

À l’inverse, également selon Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, Valéry Giscard d’Estaing a commis une erreur en publiant en 1981 un livre-bilan de son septennat censé préparer sa réélection : « Le titre de l’ouvrage fut une véritable catastrophe en termes de communication. L’État de la France. Ce titre, tourné vers le passé est un choix fâcheux pour un candidat à l’élection qui fixera le sort de la France pour les sept prochaines années. Titre qui faisait plus penser à "dans quel état je vous laisse la France" qu’il n’évoquait un espoir ou un quelconque bilan positif ».

Il n’y a pas que l’Élysée

Le travail sur l’ethos est manifeste dans beaucoup de titres d’ouvrages politiques français. Quelques exemples entre cent : Le Nœud gordien (Georges Pompidou), La paille et le grain (François Mitterrand),  Les blessures de la vérité (Laurent Fabius, 1995), Promis, j’arrête la langue de bois (Jean-François Copé, 2006), Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule ! (Philippe Poutou), Pas une goutte de sang français (Manuel Valls),  Le moment est venu de dire ce que j’ai vu (Philippe de Villiers), Mais qui va garder les enfants ? (Ségolène Royal), Le prix de nos mensonges (Édouard Philippe), Aurons-nous encore de la lumière en hiver ?: Pour une écologie du réel (Bruno Retailleau).

La place du livre politique n’est pas propre à la France. Aux États-Unis, écrit la journaliste Karen Heller, « les livres sont devenus le signe témoignant qu’une personne occupant une responsabilité compte sérieusement être candidate à une autre »[5]. Barack Obama s’est signalé comme un candidat à statut d’intellectuel avec Les Rêves de mon père (1995) et L’Audace d’espérer (2006). L’Art du deal est souvent cité comme le titre de gloire « littéraire » de Donald Trump. Il est vrai que ce livre de 1987 est resté pendant quarante-huit mois sur la liste des bestsellers du New York Times, dont treize comme numéro un. Mais, le président américain a publié quatorze autres livres, dont trois à vocation directement politique : The America We Deserve, Time To Get Tough: Making America #1 Again, Crippled America: How to make America Great Again. Le message de ces titres est clair.

Le titre Le Journal d’un prisonnier invite-t-il aux conjectures quant aux intentions de Nicolas Sarkozy ? On note l’article indéfini qui fait de lui un prisonnier parmi d’autres, tandis que le mot « journal » évoque sans doute une relation objective des faits. Ce n’est pas Le Comte de Monte-Cristo. Mais comme on sait, une modestie peut être vraie ou fausse. Et puis, il n’y a pas que la présidence de la République dans la vie. Le titre de livre peut-être un instrument à des niveaux plus modestes. À Nantes, par exemple, le candidat d’opposition pour l’élection municipale de mars 2026 a lancé sa campagne avec la parution d’un Abécédaire amoureux de Nantes[6], dont la vocation est à l’évidence de définir un ethos d’homme de culture bienveillant.

M.L.S.

[1] Christian Le Bart, « L’analyse des livres politiques – Les présidentiables de 2007 face à l’exigence de proximité », Questions de communication, n° 15, 2009.

[2] Christian Le Bart, «Les livres (des) politiques : Hypothèses sur l'individualisation du champ politique», Cahiers de Science politique [En ligne], Cahier n°25, URL : https://popups.uliege.be/1784-6390/index.php?id=668.

[3] Alice Krieg-Planque, « Le genre « livre politique » comme espace d’expression d’un discours transgressif : ethos de rupture et réflexivité langagière », SHS Web Conf., 78 (2020) 01002, 4 septembre 2020, https://doi.org/10.1051/shsconf/20207801002

 [4] Emmanuel Faux, Thomas Legrand, Gilles Perez Plumes de l’ombre – Les nègres des hommes politiques, Ramsay, 1991

[5] Karen Heller, “Every candidate's an author: The ceaseless boom in books by politicians”, The Washington Post, 28 mai 2015.

 [6] Foulques Chombart de Lauwe, Abécédaire d’un amoureux de Nantes, Association Infiniment Nantes, 2025.

26 juillet 2025

« Le macronisme s’achèvera avec Emmanuel Macron » : Bruno Retailleau engage-t-il le combat des chefs  ?

« Le macronisme s’achèvera avec Emmanuel Macron » : la déclaration de Bruno Retailleau à Valeurs actuelles, le 22 juillet, a été qualifiée de « petite phrase » par de nombreux médias comme RTL, BFMTV, Les Dernières nouvelles d’Alsace ou Gala. La formule est délibérée : son texte a sûrement été soumis au ministre de l’Intérieur avant publication. Pourtant, il n’est pas dit qu’elle ait été capitale dans son esprit.

« Curieusement, cet entretien n’a fait de bruit dans le Landerneau que par la nécrologie du macronisme », observe Francis Brochet dans Le Journal de Saône-et-Loire. En effet, dans le même texte, Bruno Retailleau déclare vouloir « l’union des électeurs de droite, pas l’union des droites », autrement dit pas d’alliance formelle avec le Rassemblement national mais une main tendue sur le terrain électoral. La fin du « cordon sanitaire » devrait avoir un grand retentissement sur la vie politique française. (Choisir de s’exprimer dans Valeurs actuelles paraît logique dans cette optique.)

Par ailleurs, la phrase de Bruno Retailleau choisie par Valeurs actuelles pour annoncer son entretien à la Une était : « Je ne crois pas au en même temps ».

Deux prises de position majeures, donc, l’une portant sur la stratégie électorale, l’autre sur la doctrine politique, qui auraient pu elles aussi être qualifiées de « petites phrases ». Pourtant, la quasi-totalité des commentateurs préfèrent retenir ce qui est, à première vue, une simple conjecture sur l’avenir d’un « macronisme » que le ministre ne s'attarde guère à définir (« le macronisme n'est ni un mouvement politique ni une idéologie : il repose essentiellement sur un homme... »).


Le même pronostic a déjà été exprimé au mois de mai par Sophie Primas, porte-parole du gouvernement (« le macronisme, probablement, trouvera une fin dans les mois qui viennent »), énergiquement approuvée par Gérard Larcher, président du Sénat (« après Emmanuel Macron, il n’y aura plus de macronisme »). Ces positions ont suscité dans Le Monde une analyse de Nathalie Segaunes intitulée : « Le macronisme surviva-t-il à Emmanuel Macron ? ». La question était donc sur la table, et la formule de Bruno Retailleau n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel clair. C’est presque une banalité !

Le président du Sénat est le troisième personnage de l’État alors que Bruno Retailleau n’est « que » cinquième dans l’ordre protocolaire du gouvernement. Pourquoi la petite phrase du second a-t-elle néanmoins plus de retentissement que celle du premier, alors qu’elles sont presque identiques ? Probablement parce que si toutes deux sont comprises comme des défis lancés au président de la République,seul l’un des deux locuteurs apparaît comme un challenger crédible. La désignation du leader est l’un des principaux rôles des petites phrases, mais il faut un ethos de leader pour s’aligner.

Quand un ministre ne ferme pas sa gueule

Une petite phrase est moins faite de mots que de sous-entendus. Quand Laurent Fabius, parlant de François Mitterrand, déclare en 1984 : « lui c’est lui, moi c’est moi », il n’énonce pas un simple truisme. Premier ministre de François Mitterrand, il prend ses distances avec le président. Ou du moins la phrase est-elle comprise ainsi (Laurent Fabius affirmera plus tard qu’elle avait été concoctée d’un commun accord avec Mitterrand : le sous-entendu était trafiqué en vue d’un résultat désiré). Dans « le macronisme s’achèvera avec Emmanuel Macron », on entend quelque chose comme : « j’ai l’intention de prendre la place d’Emmanuel Macron ».

Du leader, on attend qu’il remette le challenger à sa place. Avec sa propre petite phrase ravageuse, s'il en a les moyens. S’il s’agit d’un ministre, il pourra le démettre, selon la doctrine édictée par Jean-Pierre Chevènement en 1983 : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne. » En l’occurrence, réclamer la démission de Bruno Retailleau reviendrait probablement à faire tomber le gouvernement. Que reste-t-il à Emmanuel Macron pour prouver qu’il demeure le patron ? En pratique, une seule solution : brandir son sceptre en mettant en scène une prérogative régalienne. De là à dire que la reconnaissance d’un État palestinien serait une riposte à une petite phrase, il y a tout de même une marge. Mais l'annonce anticipée d'une telle décision, pourquoi pas ?

Michel Le Séac’h

Photo Thomas Bresson : Réunion publique de Bruno Retailleau à la salle des fêtes de Belfort, le 24 mars 2025, via Wikimedia, licence CC BY 4.0.

02 juillet 2024

Élections législatives : petites phrases et tectonique des leaders

La brève campagne des élections législatives a bien sûr donné lieu à de nombreuses petites phrases. Peu laissent des traces durables. D’une part, le rythme de la campagne est rapide. D’autre part, le Rassemblement national (RN), acteur central du débat et prétendant réel au pouvoir, ne recherche visiblement pas les formules fortes ‑ que ce soit par stratégie, par manque d’expérience ou par peur d’un nouveau « détail ».

Le président de la République, en revanche, demeure un fournisseur privilégié – un « verbomoteur sans frein », assure Catherine Nay[i]. Parmi ses déclarations expressément qualifiées de « petites phrases » par certains médias figurent par exemple : 

« Ses petites phrases plus ou moins provocatrices et maîtrisées, lancées ici ou là, n’arrangent pas les choses », estime le sociologue Jean-Pierre Le Goff. « Elles alimentent l’"essoreuse à idées" des réseaux sociaux, et des émissions de chaînes d’info, qui mélangent tous les genres et noient tout dans l’indistinction[ii]. »

Pourtant, l’indistinction n’est pas partout. Cette campagne aura aussi été marquée par des petites phrases d’un type plus original : les formules de distanciation.

La plupart des petites phrases politiques expriment une aspiration à exercer le pouvoir ou à s’en rapprocher. Quand le vent tourne, il en va autrement. « Je ne connais pas cet homme » assure saint Pierre lors du procès de Jésus ; trois jours plus tôt, lors de son entrée triomphale dans Jérusalem, il était le plus proche de lui. « Avant que le coq ne chante, tu m’auras renié par trois fois », avait prévu Jésus, sans illusion.

Le contexte n’est pas nécessairement aussi dramatique. Pourtant, à l’approche d’une défaite annoncée, des leaders importants s’efforcent de recadrer leur ethos – ce que l’opinion croit savoir de leur caractère et de leur position. Ce travail de recadrage n’est pas propre aux campagnes électorales. Dans la politique contemporaine, le cas le plus notable est sans doute celui de Laurent Fabius en 1984. Récemment nommé Premier ministre par un François Mitterrand autour duquel le mécontentement monte, il est interrogé lors d’un entretien télévisé sur ses rapports avec le président. « Lui c’est lui, moi c’est moi », répond-il.

Les médias de l’époque y voient à peu près unanimement une prise de distance, voire une franche critique. C’est en fait une manipulation : « Lui et moi avons mis au point ensemble cette formule, dans son bureau, le stylo à la main », raconte Laurent Fabius quelques années plus tard[iii]. Mais le simulacre de distanciation fonctionne ; surtout, les commentaires sont réorientés vers la petite phrase elle-même et non vers les causes éventuelles de désaccord au sommet de l’État

Deux piliers de la « macronie » s’écartent

En juin 2024, on remarque particulièrement une petite phrase de Bruno Le Maire. Il s’était déjà illustré début juin, pendant la campagne de l’élection européenne en affirmant : « J’ai sauvé l’économie française[iv]. » Un lapsus ? Manifestement pas ; plutôt l’affirmation d’une position de leadership, avec peut-être le pressentiment de bouleversements prochains. Après la dissolution de l’Assemblée nationale, il déclare sur TV5 Monde : « les parquets des ministères et des palais de la République sont pleins de cloportes[v] ». La métaphore est impitoyable. Est-elle suffisante pour marquer une différence avec le pouvoir en place ? Ministre depuis sept ans, Bruno Le Maire connaît peut-être trop bien ces parquets. Et employer un terme fort comme « cloportes » peut être dangereux. Dans la mémoire d’une opinion approximative, il risque de rester vaguement associé à celui qui le prononce.

Édouard Philippe, pour sa part, marque sa distance de manière moins populaire et davantage « politologique ». « C'est le président de la République qui a tué la majorité présidentielle […] Il a décidé de la tuer, on passe à autre chose », déclare-t-il à TF1[vi]. L’ancien Premier ministre semble chercher un repositionnement de son ethos non directement auprès de l’électorat mais auprès des milieux politiques – en particulier des députés macronistes qui ne seront pas réélus.


M.L.S.


[i] Catherine Nay, « Avec Emmanuel Macron, trop de parole tue la parole », Le Figaro, 13 juin 2024.
[ii] Jean-Pierre Le Goff, « Le chef de l’État a encouragé l’autodestruction du politique », Le Figaro, 26 juin 2024
[iii] Voir Michel Le Séac’h, La petite phrase, Eyrolles, 2015, p. 58.
[iv] Voir par exemple Rachel Garrat-Valcarcel, « Bruno Le Maire a-t-il le boulard ? », 20 minutes, 3 juin 2024, https://www.20minutes.fr/politique/4094215-20240603-sauve-economie-francaise-bruno-maire-boulard#
[v] Voir par exemple Sylvain Chazot, Chez Pol, « Bruno Le Maire flingue Bruno Roger-Petit et «les cloportes» qui conseillent Emmanuel Macron à l’Elysée », Libération, 21 juin 2024, https://www.liberation.fr/politique/bruno-le-maire-flingue-bruno-roger-petit-et-les-cloportes-qui-conseillent-emmanuel-macron-a-lelysee-20240621_Q6BO6WXP6BAQPMIUNJRY4IHGXA/
[vi] Paul Larrouturou, TF1 Info, sur X, 20 juin 2024, https://x.com/PaulLarrouturou/status/1803851311861108864?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1803851311861108864%7Ctwgr%5Edd5ab0f62d5a52f2ada870107c9b9b355e642316%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.tf1info.fr%2Felections%2Flegislatives-2024-video-edouard-philippe-accuse-emmanuel-macron-d-avoir-tue-la-majorite-presidentielle-2305043.html

Photo : Bruno Le Maire en septembre 2023, photo EU2023ES via Flickr, CC BY-NC-ND 2.0, recadrée sur le ministre