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09 octobre 2026

« En même temps » reste décidément un pilier du vocabulaire d’Emmanuel Macron

Dès avant l’élection présidentielle de 2017, en raison de sa fréquence chez Emmanuel Macron, la locution adverbiale « en même temps » est devenue un « objet politique »(1). Elle ne lui est pas propre. Saint Augustin en use volontiers, et aussi Paul Ricœur, dont Emmanuel Macron fut le collaborateur, ainsi qu’Albert Camus, qu’il admire. François Mitterrand en est familier, tout comme François Hollande, qui l’emploie huit fois dans un discours présidentiel du 21 janvier 2015 sur l'Éducation nationale(2) !

Pourtant elle est davantage remarquée chez Emmanuel Macron. Chez lui, le plus souvent, elle n’est pas un simple synonyme de « simultanément », elle ne signale pas une tentative de synthèse mais une aspiration à faire coexister des concepts contradictoires. Dès son passage au ministère de l’Économie, il recherche volontiers des compromis entre des intérêts contraires.

Illustration créée par Chat GPT
La formule intervient dans sa première « trahison » publique en avril 2016 : « J’ai une loyauté personnelle envers François Hollande. Je lui dois de m’avoir fait confiance et de m’avoir nommé au gouvernement. En même temps, lorsqu’un président nomme quelqu’un ministre, il le fait parce qu’il pense que c’est bon pour son pays, pas pour en faire son obligé. »

Puis elle figure deux fois dans sa déclaration de candidature à l’élection présidentielle le 16 novembre 2016. Il en plaisante pendant sa campagne électorale, lors de son grand meeting du 17 avril 2017, six jours avant l’élection présidentielle : « Excusez-moi, vous avez dû le noter, j'ai dit "en même temps". Il paraît les amis que c'est un tic de langage. » Il en donne alors cette explication limpide : « Je continuerai à utiliser "en même temps" dans mes phrases mais aussi dans ma pensée, parce que en même temps ça signifie simplement que l'on prend en compte des impératifs qui paraissaient opposés mais dont la conciliation est indispensable au bon fonctionnement d'une société. » Cette expression qui lui vaut de nombreux sarcasmes constitue à l’évidence une tentative de débipolarisation.

« En même temps » » culmine avec le discours prononcé par le président Macron le 21 juin 2018 sur la place Saint-Corentin à Quimper(3). Parmi neuf occurrences, on remarque en particulier :

  • « Depuis longtemps, je sais qu’ici, on est fier d’être Breton, on est fier d’être Français en même temps et on est aussi fier d’être Européen. »
  • « La Bretagne est cette terre où s’exprime à son meilleur cet "en même temps" qui m’est si cher, la synthèse du particulier qu’est l’attachement à un territoire et de l’universel qu’est l’attachement à la République. »
  • « Ce défi, ce défi breton, c’est pour moi presque une métaphore du défi français parce qu’il y a dans ces peurs, ces complexes et, en même temps, cet esprit de conquête que j’évoquais il y a un instant, toute la France. »
  • « Je veux que la France et la cohésion nationale se tiennent, que nos classes moyennes trouvent leur place et, en même temps, être à la hauteur de notre tradition d’accueil et en particulier de l’asile ! Ce qui ne veut pas dire tout et n’importe quoi. »
La formule a longtemps figuré entre guillemets, comme une sorte de slogan, sur la boutique officielle du site elysee.fr : « Qui a dit qu’il fallait choisir entre faire une bonne action et se faire plaisir ? Boule à neige, mug en porcelaine, peluche ou marinière, encouragez le 100% made in France et "en même temps" participez à la sauvegarde du patrimoine de l’Élysée ».

Mais surtout, dans l’esprit de la déclaration du 17 avril 2017, « en même temps » serait représentatif d’un mode de gouvernement. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux commentateurs y aient vu une petite phrase à part entière (dans L’Obs, Le Point, Challenge, La Croix, L’Express, etc). Mais si elle a pu, à ses débuts, intriguer, étonner ou séduire, elle prend vite un caractère de repoussoir. Y compris chez certains des macroniens les plus fervents. « Le mec a quand même tendance à sortir à son audience ce qu’elle a envie d’entendre et à aller trop loin », s’agace Marie Tanguy, rédactrice de certains discours présidentiels(4).

Ces réactions négatives expliquent sans doute qu’Emmanuel Macron ait employé la formule moins souvent ces dernières années. Elle continue néanmoins à intriguer : Google Trends dénombre 3,5 fois plus de recherches sur « en même temps » en décembre 2025 qu’en décembre 2015.

Et elle n’a pas disparu. On a souvent remarqué que le chef de l’État avait tendance à prononcer à l’étranger ses petites phrases les plus contestées (« la colonisation est un crime contre l’humanité », « le Gaulois réfractaire », etc). On peut se demander si, désormais, consciemment ou non, il ne réserve pas « en même temps » aux contextes internationaux. Dès 2018, il évoque « the famous "en même temps" » à Davos. De nos jours, la formule réapparaît surtout à l’étranger ou dans des circonstances multinationales, comme au cours de l’événement Bpifrance Inno Génération (BIG), ce jeudi 8 octobre 2026 : « en même temps, durant cette décennie, on a su créer plus d'entreprises » a-t-il dit.

On l’avait remarquée précédemment : 

  • à Madrid, lors d’une visite d’État le 29 septembre 2026 : « on a à traiter ensemble d'une crise de modèle économique, d'une crise démographique de notre Europe, d'une crise d'efficacité démocratique, de notre capacité à aller plus vite et à être plus efficaces, et en même temps d'une crise un peu, que je dirais, anthropologique... […] Réhumaniser la technologie et donc la maîtriser par de la régulation intelligente, mais en même temps être dans la technologie. […] en même temps, et on le voit encore dans les derniers tests de PISA, vous avez un effondrement de la capacité à apprendre et de la lecture dans tous nos pays... […] En même temps que la responsabilité des plateformes, il faut en effet des tiers de confiance... […] Diversification de nos accords commerciaux, donc ça, pour justement avoir d'autres économies export, il faut garder ce modèle. Mais en même temps préserver notre marché unique et nos acteurs. » 
  • à New York, à la tribune de l’ONU, le 22 septembre 2026 : « Le Hamas n'a jamais sévi en Cisjordanie. C'est construire chaque jour l'impossibilité d'un projet qui est le respect des droits légitimes du peuple palestinien à exister. Mais c'est en même temps les conditions mêmes de la sécurité d'aujourd'hui et de demain pour Israël et son peuple. »
  • au Sommet international sur l’espace, le 10 septembre 2026 : « Être compétitifs […] , ça veut dire garantir des volumes et, en même temps, lancer des compétitions où la finalité est claire et les flexibilités sont données. »
  • à Gdansk, lors du premier sommet bilatéral franco-polonais en compagnie du Premier ministre Donald Tusk, le 20 avril 2026 : « la première édition du Prix Geremek permettra aussi de continuer de renforcer ce lien, en même temps que nous bâtissons ensemble de manière affinitaire une politique pour mieux réguler les réseaux sociaux... »

Abondamment commenté(5), pas toujours avec bienveillance(6), cet « en même temps » assumé joue un rôle certain dans la construction de l'ethos présidentiel. Ce qui ne va pas sans risque : il a pu brosser en trois mots le portrait d’un président conciliant… ou d’un dirigeant imprécis et indécis. Ou les deux en même temps (simultanément), selon les publics.

Michel Le Séac'h

(1) Adrien Gaboulaud et Anne-Sophie Lechevallier, Le Poids des mots du président – ce que la parole de Macron dit de lui, Éditions de l’Observatoire, 2018.

(2) Voir https://www.elysee.fr/francois-hollande/2015/01/21/declaration-de-m-francois-hollande-president-de-la-republique-sur-le-role-de-leducation-nationale-dans-la-transmission-des-savoirs-et-des-valeurs-de-la-republique-a-paris-le-21-janvier-2015

(3) Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/06/21/discours-du-president-de-la-republique-emmanuel-macron-place-saint-corentin-a-quimper.

(4) Eliot Blondet et Paul Larrouturou, Élysée confidentiel, Paris, Flammarion 2021, p. 173

(5) Voir par exemple Julien Longhi, « Quand le "en même temps" d’Emmanuel Macron pose question aux linguistes », The Conversation, 25 novembre 2020, https://theconversation.com/quand-le-en-meme-temps-demmanuel-macron-pose-question-aux-linguistes-150869.

(6) Voir par exemple Michel Eltchaninoff, « Emmanuel Macron : "en même temps" ou en méli-mélo ? » », Philosophie magazine, 4 janvier 2021, https://www.philomag.com/articles/emmanuel-macron-en-meme-temps-ou-en-meli-melo. Voir aussi Raffi Duymedjian et Jean-Marc Pistorello, « "En même temps" : une pensée macronnienne de la complexité », The Conversation, 18 mai 2017, https://theconversation.com/et-en-meme-temps-une-pensee-macronnienne-de-la-complexite-77917.

29 juin 2026

Marc Bloch : l'étrange panthéonisation

« L'étrange panthéonisation de Marc Bloch par Emmanuel Macron » titre L’Opinion. Certes, tout prend un aspect un peu étrange en période de canicule, mais en effet, la cérémonie du 23 juin dernier a de quoi surprendre à divers égards.

Étrange est par exemple le fait que l’Élysée n’ait pas mis les points sur les i quand une descendante de Marc Bloch a réclamé qu’un parti politique – en l’occurrence le RN – soit exclu de la cérémonie du Panthéon. Les familles ne sont ni ordonnatrices ni récipiendaires de l’hommage rendu à l’un des leurs dans le temple de toute la Nation. Quoique née bien des années après leur mort, cette personne exprimerait-elle les volontés de ses grands-parents ? « Elle ne sait rien d’eux, sinon ce qu’en disent les livres scolaires », révèle Le Parisien. Marc Bloch a laissé des consignes écrites pour ses obsèques. Il n’y manifeste aucun désir d’exclusion.

Étrange est surtout le discours prononcé par Emmanuel Macron le 23 juin. Un tel exercice, solennel, met en scène le chef de l’État dans une position régalienne, sans contradicteur, sans réfutation. Personne sans doute n’espère égaler le « Entre ici Jean Moulin, avec ton terrible cortège... » d’André Malraux en 1964. Mais tous ceux qui ont présidé une panthéonisation ont au moins tenté de marquer les esprits par une petite phrase rémanente.

Tel a été le cas de François Hollande en 2015 lors de la quadruple panthéonisation de  Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay. Annoncé comme l’un des plus importants du quinquennat, son discours contenait plusieurs nobles formules susceptibles de passer à la postérité. Peut-être aurait-il fallu un un président plus crédible sur le registre de la solennité pour qu’elles s’inscrivent dans les mémoires.

Déraciner mon cœur...

Le discours d’Emmanuel Macron, le 23 juin, a clairement été préparé avec soin – comme ceux de ses cinq panthéonisations précédentes. Son texte est disponible sur le site elysee.fr. Il surprend, comme les précédents, par son manque de relief. Le rédacteur a veillé à animer le discours par l’usage du présent narratif (« Ce 16 juin 1944, au crépuscule, dans un champ de la région lyonnaise, les nazis exécutent leurs prisonniers », etc.). En revanche, on ne trouve guère dans le discours de phrases destinées à être remarquées, détachées, panaphorisées, à marquer le public et à nourrir l’ethos du président.

On imagine qu’Emmanuel Macron a pu préférer laisser la vedette à Marc Bloch. Le discours s’achève sur cette citation de l’historien :

« La France demeurera, quoi qu'il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J'y suis né, j'ai bu aux sources de sa culture, j'ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. »

Ces lignes poétiques sont empruntées aux premières pages de L’Étrange défaite, où Marc Bloch dresse son autoportrait avant d’analyser les causes de la défaite de 1940. On savait déjà qu’Emmanuel Macron y était sensible. Il les avait citées le 4 septembre 2020, déjà au Panthéon, lors du 150e anniversaire de la proclamation de la République. Surtout, il les avait étrangement pastichées, sans citer de source, dans son discours de vœux 2022 aux Français – en période de covid-19 donc –, déclarant : « Et de la France, notre patrie, nul ne saura déraciner mon cœur. » 

Étrange est d’ailleurs la place prépondérante consacrée à L’Étrange défaite dans le discours présidentiel du 23 juin. Celui-ci rappelle à peine que Marc Bloch a été « fondateur avec Lucien Febvre de l'École des Annales ». C’était pourtant, en principe, la première raison de son entrée au Panthéon. Le site elysee.fr est plus explicite que le président : « Marc Bloch a pensé l'histoire comme un éclairage indispensable au temps présent et a incarné l'héritage universaliste des Lumières. C'est cet héritage intellectuel et républicain, qu'il porte au Panthéon. » La première panthéonisation honorant la science historique aurait pu être davantage soulignée.

L’étrange discrétion

Plus étrange encore est la présentation de L’Étrange défaite par le chef de l’État. En voici le passage principal :

Bloch prodigue des enseignements qui nous obligent encore et pointe les raisons qui ont mené la France heureuse du Front populaire de l'été 36 au désastre du printemps 40. La perte de toute force morale de la Nation. A commencer par ses élites qui cédèrent à l'esprit de défaite par détestation des élans du peuple français.

Ni le mot « élites » ni le syntagme « esprit de défaite » (qu’Emmanuel Macron répète pourtant trois fois) ne figurent dans le texte de Marc Bloch. « Quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe […] fut l’incapacité du commandement », écrit en revanche l’historien, qui s’étend très longuement sur l’incompétence des états-majors, le mésemploi du matériel, le désordre de la mobilisation et même la tiédeur des Anglais. Le Chef des Armées a peut-être préféré en gommer le souvenir.

Marc Bloch, homme de gauche modérée, n’évoque nullement une « détestation des élans du peuple français » de la part de quiconque. S’il est féroce pour la bourgeoisie, il ne l’est pas tellement moins pour d’autres catégories (« Ce que j’ai aperçu durant la guerre, ce que j’aperçois, pendant l’après-guerre, des postiers et, plus encore, des cheminots ne m’a guère édifié »...). Il affirme que « les défaillances du syndicalisme ouvrier n’ont pas été, dans cette guerre-ci, plus niables que celles des états-majors » et dénonce l’attitude de « la plupart des grands syndicats, de ceux des fonctionnaires, notamment ». Quant au Front populaire de la « France heureuse » il le méprise :

je n’ai nulle envie d’entreprendre ici l’apologie des gouvernements de Front populaire. Une pelletée de terre, pieusement jetée sur leurs tombes : de la part de ceux qui, un moment, purent mettre en eux leur foi ; ces morts ne méritent rien de plus.

Enfin, le président de la République oublie de citer deux autres catégories de responsables expressément visées par Marc Bloch : les enseignants (« À un universitaire, on pardonnera d’attribuer une assez large part de responsabilité à l’enseignement ») et les journalistes (« Le plus grave était que la presse dite de pure information, que beaucoup de feuilles même, parmi celles qui affectaient d’obéir uniquement à des consignes d’ordre politique, servaient, en fait, des intérêts cachés, souvent sordides, et parfois, dans leur source, étrangers à notre pays »).


Étrange, vraiment étrange, est la présence de ces lacunes, auxquelles s’ajoutent de petites inexactitudes historiques, dans l’éloge d’un homme qui a choisi pour épitaphe : « Dilexit veritatem » (Il chérissait la vérité) !

Étrange enfin, par-dessus tout, est l’aspect globalement terne de cette cérémonie qui normalement avait tout pour elle. Emmanuel Macron a plusieurs fois souligné l’intérêt qu’il porte au Panthéon et le respect qu’il voue à Marc Bloch. Pourtant, là où un speechwriter de président américain s’en serait donné à cœur joie, ses collaborateurs ont sans doute été priés de faire profil bas. Ce président si souvent victimes de petites phrases qu’il n’avait pas vraiment voulues a peut-être préféré ne pas prendre le risque d’en tenter une mieux née. Ce qui ne serait pas très fidèle aux enseignements de Marc Bloch.

M.L.S.

Illustration : capture d’image YouTube/Elysée


26 avril 2022

Les « illettrées de Gad », la petite phrase qui a présidentialisé Emmanuel Macron

Emmanuel Macron poursuit donc son parcours politique phénoménal – mais où ce parcours a-t-il commencé ? Pierre Leroux et Philippe Riutort le décrivent d’abord comme une célébrité obtenue de longue date, et pas seulement sur le terrain purement politique : « la visibilité d’Emmanuel Macron s’est construite à travers une exposition médiatique intense, variée et très individualisée qui débute bien avant que [son] entreprise politique (…) soit visible et officialisée »(1).

Ses chances initiales d’accéder au pouvoir étaient « très faibles », estiment Leroux et Riutort, et « la plus grande partie du travail de mise en visibilité dont il a été l’objet a répondu à des logiques extérieures à sa personne et à son travail proprement politique ». Les particularités de sa vie personnelle intéressent la presse people dès sa nomination comme secrétaire général adjoint de l’Élysée en 2012. Ce décalage est finalement un avantage, selon les deux auteurs : « dans la période qui précède la campagne présidentielle proprement dite, Emmanuel Macron n’a pas été, comme ses concurrents, soumis à un contrôle de la conformité de ses prises de positions au lourd catalogue référentiel politique d’un camp ou d’un parti. Il a pu se laisser porter par l’intérêt positif des médias sans le contrarier et éventuellement en l’exploitant. »

« En fin de compte, nul ne sait quand a commencé la campagne d’Emmanuel Macron », concèdent donc Leroux et Riutort. Notons cependant que son arrivée au ministère de l’Économie le 26 août 2014 l’avait inscrit nettement dans le champ politique. Sans garantir la suite pour autant. Il avait 36 ans ; Laurent Fabius nommé ministre du Budget à 34 ans et Premier ministre à 37 ans, n’a pu assouvir ses ambitions élyséennes.

De la célébrité à la présidentiabilité

Mais sa nomination a mis Emmanuel Macron sous les projecteurs, lui donnant l’occasion d’une petite phrase – involontaire sans doute, remarquable sûrement. Interrogé par Europe 1 quelques jours plus tard, il parle du coût du permis de conduire. Cela le conduit, de fil en aiguille, à l’un de ses dossiers brûlants : Gad, un gros abattoir breton en difficulté. « Il y a dans cet abattoir une majorité de femmes, il y en a qui sont pour beaucoup illettrées », déclare-t-il. « On leur explique qu’elles n’ont plus d’avenir à Gad et qu’elles doivent aller travailler à 60 km. Ces gens-là n’ont pas le permis de conduire. On va leur dire quoi ? »

  • Première malchance : l’attention ne se concentre pas sur le sujet évoqué, ni sur le souci social et technocratique qui inspire le ministre, mais sur un mot extrait de sa déclaration, l’adjectif « illettrées ». Il suscite un tollé immédiat parmi le personnel de Gad (pas plus illettré que la moyenne nationale au demeurant).
  • Deuxième malchance : le même jour, dans l’après-midi, Emmanuel Macron se rend à l’Assemblée nationale pour la première fois en tant que ministre. L’opposition s’empare à grand tapage du thème qu’il vient de lui offrir. La presse et les réseaux sociaux emboîtent le pas. De nombreuses personnalités bretonnes s’indignent.
  • Troisième malchance : quelques jours plus tôt, Valérie Trierweiler a publié Merci pour ce moment, où elle règle ses comptes avec son ancien amant, François Hollande. « Le président n’aime pas les pauvres », y assure-t-elle. « Lui, l’homme de gauche, dit en privé ‘’les sans dents’’, très fier de son trait d’humour ». Le président de la République dément, l’expression demeure néanmoins. « L' expression ‘’sans-dents’’ fait partie de ces petites phrases qui restent associées aux grandes figures politiques », assure encore aujourd’hui Wikipedia. Les « illettrées » et les « sans-dents », le président et son ministre, font bien la paire. Thomas Raguet a analysé les deux formules ensemble, comme représentatives de deux personnages de gauche, dans le documentaire « Petites phrases, grandes conséquences » diffusé sur LCP en février 2021 (avec pour contreparties de droite « le bruit et l’odeur » de Jacques Chirac et le « nettoyage au Kärcher » de Nicolas Sarkozy).

Une catastrophe absolue pour l’image du jeune ministre, donc ? Eh bien, ce n’est pas si sûr. Les réactions à sa formule lui assurent une visibilité. Mieux, elles attestent de son importance politique. Une phrase lambda ne devient « petite phrase » que parce qu’elle émane d’un haut personnage – et elle contribue réciproquement à sa notoriété. « Le leadership politique est toujours associé, d'une façon ou d'une autre, à la célébrité », souligne, au voisinage de Leroux et Riutort, le professeur Christian Le Bart, qui note expressément le rôle des petites phrases dans la célébrité d’Emmanuel Macron(2). Les réactions des députés et de la presse valent pour lui brevet d’importance politique. Mieux encore : ses propos sont rapprochés de ceux du chef de l’État, échelle de comparaison qui fait de lui un présidentiable potentiel.

Et puis, le tapage inspire la presse. Quand elle tient un sujet, elle l’exploite. Désormais, mue par le biais de confirmation, elle recherche dans les propos du ministre d’autres traces de son mépris pour le peuple. Et elle ne tarde pas à en trouver, à nouveau condensées dans des petites phrases : « le bus pourra bénéficier aux pauvres », « il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires », « la vie d’un entrepreneur est souvent plus dure que celle d’un salarié », « la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler », etc. Les réseaux sociaux, prompts à s’emparer de tout motif d’indignation, sont sur la même ligne. On parle du ministre. En mal, mais on en parle.

Emmanuel le méprisant

Les « illettrées de Gad » sont en quelque sorte l’« Alea jacta est » d’Emmanuel Macron(3). Avec son adjectif malheureux, il a franchi par inadvertance un Rubicon invisible. En s’en prenant aux pauvres, il a violé un tabou social. Et il a révélé un trait de caractère fondamental, réel ou supposé : il est méprisant. Cela lui confère un positionnement à part dans un champ politique où l’on veille ardemment à camoufler tout sentiment de cet ordre sous des précautions oratoires.

Mais toute publicité est-elle bonne à prendre ? Le mépris n’est-il pas un vice rédhibitoire pour un homme politique ? Les sondages de ces dernières semaines engagent à ne pas répondre oui trop vite. Ceux qui pourraient envisager qu’il y ait de la haine sociale chez certains électeurs de Jean-Luc Mélenchon ou du racisme chez certains électeurs de Marine Le Pen ne pourront pas exclure qu’un sentiment de mépris envers le peuple ne trouble pas le cœur de cible électoral d’Emmanuel Macron.

Michel Le Séac’h


(1) Pierre Leroux et Philippe Riutort,« Construire la célébrité en politique : la "pré-campagne" d'Emmanuel Macron », chap. 7 de Selfies & stars: Politique et culture de la célébrité en France et en Amérique du Nord, dir. François Hourmant, Mireille Lalancette et Pierre Leroux, Rennes, PUR, 2019.

(2) Christian Le Bart, « La fabrique des personnalités politiques », chap. 2 de Selfies & stars: Politique et culture de la célébrité en France et en Amérique du Nord, dir. François Hourmant, Mireille Lalancette et Pierre Leroux, Rennes, PUR, 2019.

(3) Michel Le Séac’h, Les petites phrases d’Emmanuel Macron, Paris, Librinova, 2022.

Photo d’Emmanuel Macron : OFFICIAL LEWEB PHOTOS, Flickr, cc-by-2.0.

20 avril 2022

Débat Macron–Le Pen : petite phrase ou programme ?

Avant le débat télévisé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, ce 20 avril, une grande partie de la presse revient sur les débats d’entre-deux-tours précédents. Un article d’Olivier Bénis et Noémie Lair (France Inter, 18 avril) résume l’esprit général : « Petites phrases, grands moments : ces scènes qui ont marqué les débats d'entre-deux-tours de la présidentielle ».

Les petites phrases, journalistes et hommes politiques affectent de les mépriser. Pourtant, le fait est que ce sont elles qui marquent ces débats. Elles s’inscrivent durablement dans le paysage politique français. « Vous n’avez pas le monopole du cœur »(1) : la riposte de Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand en 1974 est restée fameuse. Certains lui attribuent même la victoire électorale du premier sur le second !

On n’a pas oublié non plus :

  • « C’est quand même ennuyeux que vous soyez devenu l’homme du passif » de François Mitterrand à Valéry Giscard d’Estaing, 1981
  • «Vous avez tout à fait raison monsieur le Premier ministre», de François Mitterrand à Jacques Chirac, 1988
  • « Mieux vaut cinq ans avec Jospin que sept ans avec Chirac », de Lionel Jospin à Jacques Chirac, 1995
  • « Non, je ne me calmerai pas », de Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy, 2007
  • « Moi président », de François Hollande à Nicolas Sarkozy, 2012 (2)

Toutes ces sorties ont été qualifiées de « petites phrases » par une partie de la presse. Elles ne portent pas sur des programmes de gouvernement. Avec elles, l’affrontement entre deux responsables politiques se situe sur le terrain du caractère et du comportement. Le programme est sans doute un exercice de style incontournable. Mais il fait un peu penser à la ballade du duel de Cyrano de Bergerac. Ce qu’on en retient au bout du compte, c’est « À la fin de l’envoi, je touche » !

On note que les petites phrases les plus marquantes ne viennent pas forcément du vainqueur de l’élection. Mais elles sont une sorte de bilan du duel : c’est là qu’Untel a « gagné », c’est là qu’Unetelle a « perdu ». Sans qu’il soit besoin de comparer rationnellement des programmes, la petite phrase s’impose d’elle-même, « faisant comprendre aux journalistes, aux états-majors et à la France entière que l’élection était presque gagnée ou quasiment perdue »(3).

Ce genre de petites phrases ne date sûrement pas de l’apparition de la télévision. Celle-ci a seulement permis à des nations entières d’assister aux empoignades verbales. Comme des tribus paléolithiques assemblées autour de deux prétendants. On peut y voir un retour en arrière. Ou l’expression d’une réalité de tous les temps : le leadership est affaire de personnes et non de programmes. (Et, puisque dans l’espèce humaine, l’alpha est généralement un mâle, les femmes sont sans doute désavantagées dans cet exercice.)

Michel Le Séac’h

(1) Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 109.

(2) Idem, p. 59.

(3) Sorj Chalandon, « Des hauts et débats », Le Canard enchaîné, 6 janvier 2021.

Illustration : Clard, Pixabay

16 février 2021

« Petites phrases, grandes conséquences » : François Hollande et Emmanuel Macron au crible de LCP

Après la droite (des citations de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy), la gauche : LCP est revenu lundi 15 février sur des petites phrases de François Hollande et d’Emmanuel Macron. Ce deuxième volet est intitulé « La gauche contre le peuple ». « Si le protégé a trahi son mentor, tous deux ont en commun d’avoir été pris en défaut par leurs petites phrases, accusés de mépris envers les plus pauvres », estime d’emblée le documentaire de Thomas Raguet.

La phrase de François Hollande est assez inhabituelle en son genre puisqu’on ne l’a jamais entendue dans la bouche de son auteur supposé. On ne la connaît que par un témoignage de son ex, Valérie Trierweiler, auteure de Merci pour ce moment (Les Arènes, 2014). Un livre que le documentaire présente comme « trois cents pages de règlement de comptes privés ». Cette phrase n’est d’ailleurs qu’une simple formule[1] : « les sans-dents ».

Pourquoi l’avoir tenue pour représentative de la pensée de François Hollande ? Pour accomplir les promesses du titre du documentaire, peut-être. « Moi je n’ai jamais entendu Hollande parler comme ça », affirme cependant Bernard Poignant. Ancien député socialiste du Finistère, il est sûrement, parmi les témoins du documentaire, celui qui connaît le mieux l’ancien chef de l’État.

Quant à la puissance de cette formule, elle ne fait aucun doute. Elle est bien expliquée par le sémiologue[2] Denis Bertrand : « l’expression ‘sans-dents’ a la force des expressions figuratives, c’est-à-dire qu’elle donne à voir. Elle énonce un thème, la pauvreté, non pas avec un concept comme la misère mais avec une image. » Une image qu’on peut comprendre de différentes manières : « la connotation, dans le contexte de François Hollande, c’est une connotation compassionnelle, alors que changée de contexte, ça devient une connotation méprisante ».

Le choix du mépris

Mais qui décide de la connotation d’une petite phrase ? « Si les mots ont été prononcés en privé, l’expression dans sa bouche est crédible », estime Thomas Raguet. Pascal Perrineau, professeur à Sciences Po, va même plus loin : « si les leaders de gauche se mettent à parler comme ça, c’est peut-être pas par hasard ». Il évoque « une forme de mépris de classe », choisissant ainsi de confondre les deux « connotations » possibles de la phrase : la « connotation méprisante » appartiendrait directement à l’auteur de la petite phrase et pas seulement au public.

Centré sur les « sans-dents », le documentaire ne présente pas comme une petite phrase la citation a priori la plus fameuse de François Hollande : « mon ennemi, c’est la finance ». Il la considère comme un « programme ». Elle lui sert à contraster les intentions de la campagne présidentielle de 2012 et la formule propagée plus tard par Valérie Trierweiler. Il y aurait pourtant eu beaucoup à en dire, notamment pour sa déformation devenue presque systématique.

Car la déclaration exacte du candidat socialiste est : « Je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. ». Pourtant, même des experts s’y trompent. « On verra ce qu'il restera de cette expression : ‘mon ennemi, c’est la finance’ », note Pascal Perrineau, tandis que Marilyse Lebranchu, ancienne ministre, évoque « la fameuse phrase ‘mon ennemi, c’est la finance ». La mutation de l’adversaire en ennemi, notamment, aurait pu révéler beaucoup sur la mécanique intrinsèque des petites phrases.

Nous sommes tous des illettrées

Emmanuel Macron était en principe conscient de la force des mots. « J'arrive tout auréolé d'une réputation qui m'est faite dans la presse », déclarait-il à l’Assemblée nationale le 27 août 2014, le lendemain de sa nomination au ministère de l’Économie. « Jugez-moi sur les actes et sur les paroles. » Pour ce qui est d’être jugé sur des paroles, il a été servi. « À coups de petites phrases, il dresse le portrait d’une certaine France un pays de gaulois réfractaires où les jeunes devraient avoir comme ambition de devenir milliardaires plutôt qu’être enclins à la fainéantise », résume le documentaire.

Lequel, pourtant, s’intéresse principalement à un mot (plutôt qu’à une phrase au sens grammatical) bien éloigné de ce tableau : « illettrées ». Reçu par Europe 1, Emmanuel Macron évoque le cas de Gad, un gros abattoir breton en faillite. Plus de deux mille salariés risquent de perdre leur emploi : « il y a dans cet abattoir une majorité de femmes, il y en a qui sont pour beaucoup illettrées ! On leur explique qu'elles n’ont plus d’avenir à Gad et qu’elles doivent aller travailler à 60 km ! Ces gens n'ont pas le permis ! On va leur dire quoi ? » Dans la bouche du technocrate qu’était encore Emmanuel Macron trois semaines plus tôt, c’est un constat (pas forcément exact, d’ailleurs) qui lui sert à illustrer les difficultés de sa tâche.

De la bouche du ministre, la formule est reçue tout différemment sur le terrain. « Moi j’ai ressenti comme un deuxième coup de bâton à un moment où on n’en avait pas besoin », déclare Olivier Le Bras, alors délégué syndical de Gad. Ses collègues sont sur la même ligne. Ils prennent la déclaration du ministre comme une offense personnelle : « il nous parle comme si on était des moins que rien », « il nous insulte presque », « des choses comme il a dit, ça ne se dit pas ». Ce sentiment se répand même au-delà du personnel de Gad. « Je suis d’ici », s’émeut Marylise Lebranchu. « Les deux pieds dans cette terre qui est très touchée par la crise de l’agro-alimentaire et de Gad en particulier. Le matin, j’entends cette phrase comme un coup énorme et pour moi un coup dans le dos. La phrase, elle est d’une violence inouïe. »

Là encore, c’est la collision entre ces deux « connotations » antagonistes qu’il aurait été intéressant d’analyser. Mais le documentaire préfère prendre la petite phrase dans un sens compatible avec son titre. « Il y a toute une vérité d’Emmanuel Macron qui se dit dans ses petites phrases », commente Pascal Perrineau d’un air entendu. « Je pense pas que ce soit volontaire, le fait qu’il sorte des petits trucs comme ça. Quoique… », soupèse avec plus de réserve une ancienne ouvrière de Gad, Joëlle Crenn.

Emmanuel Macron manque de métier

Quelques autres formules d’Emmanuel Macron (« la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler », « je traverse la rue, je vous trouve du travail », « on dépense un pognon dingue ») sont convoquées au passage pour parfaire le tableau d’un président « contre le peuple » ‑ c’est-à-dire pour parler de lui et non des petites phrases. À moins justement que ça ne soit la même chose...

Mais c’est Bernard Poignant qui reformule le mieux le problème d’Emmanuel Macron. « Erreur de jeunesse, si je puis dire » estime-t-il à propos des « illettrées ». « Un vieux de la vieille en politique n’aurait pas parlé comme ça. Il aurait dit : ‘dans cette entreprise que j’ai visitée il y a des gens qui sont attachés à leur travail qui le font avec un grand professionnalisme mais il y a un certain nombre pour qui il faudrait une formation complémentaire de ceci cela’. Mais le mot illettré ça donnait l’impression qu’il traitait une entreprise d’illettrée. Et… ah bien, ça lui revient dans la gueule, quoi. »

Et le vieux notable socialiste d’enfoncer le clou : « Emmanuel Macron, c’est quelqu’un qui n’a pas fait d’élection locale. On a tous connu ça quand on est élu local. Vous devez apprendre à leur parler, à ces personnes. Qu’est-ce qu’aurait fait un Mitterrand ? ‘Je vous comprends, jeune homme, je vous comprends – et à un conseiller : prenez note, écrivez-moi, je vous aiderai. Voilà. Parce que il y a du travail’. » Déprimante leçon : à défaut de régler les problèmes, la langue de bois évite qu’ils ne se retournent contre vous.

Débat

Le débat qui a suivi le documentaire s’est efforcé de quitter le terrain du commentaire politique pour revenir au sujet des petites phrases. Il associait Laurianne Rossi, députée LREM venue du P.S., Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof et Renaud Dély, éditorialiste à France Info. Ce dernier a contesté discrètement le choix des « sans-dents » pour caractériser François Hollande. « Mon ennemi c’est la finance » lui aurait paru plus représentatif. « C’est cet extrait qui va rester et le porte jusqu’à l’Élysée », estime-t-il. « C’est le marqueur qui va coller à François Hollande tout au long de son quinquennat… qui va en quelque sorte plomber le quinquennat, plutôt que les sans-dents qui est une phrase privée, une trahison personnelle. »

Bruno Cautrès a cherché à mieux qualifier la mécanique des petites phrases : « Ce que je trouve intéressant dans ces petites phrases, c’est leur côté performatif, comme disent les linguistes. La phrase fait exister les choses. » Il a aussi mis le doigt sur le sujet capital de l’intrication entre petite phrase et leader : « Mon hypothèse est que dans la crise des Gilets jaunes, le détonateur a été allumé en juillet quand Emmanuel Macron a dit : s’ils veulent un responsable qu’ils viennent me chercher. Comme aller chercher le roi à Versailles. »

Les deux parties du documentaire sont disponibles sur LCP jusqu’au 7 janvier 2023. Il sera intéressant de les revoir après l’élection présidentielle de 2022 !

Michel Le Séac’h

Illustration : capture partielle d’un écran LCP


[1] Au sens qu’Alice Krieg-Planque donne à ce mot ; voir « La notion de ‘’formule’’ en analyse du discours, Cadre théorique et méthodologique », Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté. 2009.

[2] Ainsi le documentaire le présente-t-il. On n’entrera pas dans le distinguo entre « sémiologue » et « sémioticien », mais Denis Bertrand est professeur de sémiotique générale à l’Université Paris VIII.

13 novembre 2017

Ce qu’ils disent vraiment, de Cécile Alduy (et ce qu’elle n’écrit pas vraiment)

Avant de commenter Ce qu’ils disent vraiment – les politiques pris aux mots, de Cécile Alduy, j’ai longuement tergiversé. Cet ouvrage paru au début de l’année et appuyé sur une grosse base de données de 1.300 textes politiques a été accueilli par des louanges à peu près unanimes. Pouvais-je décemment me montrer plus critique ? Car du point de vue qui m’intéresse, celui des petites phrases, le livre s’avère décevant.

Sauf omission, la locution « petite phrase » y figure quatre fois. Il n’ignore donc pas la catégorie mais lui accorde peu de place. Quatre fois en 400 pages : y a-t-il vraiment si peu de petites phrases dans ce que les politiques disent « vraiment » ? De plus, ces quatre occurrences donnent lieu systématiquement à des commentaires dépréciatifs :

  • Pour clarifier les enjeux et les termes du débat, il convient de dégager, derrière l’écume des petites phrases reprises par les journalistes, les structures profondes et la vision du monde et de la société française des principales figures qui façonnent le débat politique. (p. 17)
  • Ce livre […] entend éclairer [les campagnes électorales] en mettant au jour la logique profonde et les tendances lourdes de la paroles politique de ces dernières années, au delà des « coups de com’ » et petites phrases de campagne. (p. 20)
  • En lissant polémiques éphémères et variables contextuelles, cette étude entend dépasser l’écume des petites phrases médiatiques pour faire émerger les lames de fond qui ont traversé le champ politique français. (p. 21)
  • En fait, François Fillon est un identitaire calme : il a exactement les mêmes positions que Nicolas Sarkozy sur l’assimilation, sur la politique migratoire [...] mais il n’en fait ni une obsession, ni une priorité, ni un prétexte à petites phrases pour créer du « buzz » médiatique. » (p. 197)
Les petites phrases font une cinquième apparition sur la quatrième de couverture, reprise par les sites web de plusieurs libraires dont Amazon : « Cette enquête sémantique, stylistique et rhétorique dévoile derrière l’écume des petites phrases la structure profonde de la vision du monde des politiques. » La cause est donc entendue : si elles font bien partie du discours politique, les petites phrases ne sont qu’écume que le vent emporte. Délégitimées d’emblée, elles ne sont à aucun moment étudiées en tant que telles. Cécile Alduy ne précise même pas ce qu’elle entend par « petites phrases ».

Pour ma part, je me réfère volontiers à cette définition de l’Académie française : « Formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits ». Marquer les esprits, n’est-ce pas le but même du discours politique ? Et certains propos y parviennent. Qu’ont vraiment dit François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande ? Posée aujourd’hui à des électeurs moyens, une telle question ramènerait sans doute beaucoup de « laisser du temps au temps », d’« abracadabrantesque »(1), de « travailler plus pour gagner plus »(2), de « ça va mieux ». À ce compte-là, il serait à peine exagéré de dire que l’écume, ce serait plutôt tout ce qui n’est pas petite phrase !

Cécile Alduy n’est pourtant pas passée loin. Car si son travail a pour étendard une grosse base de données, elle voit bien qu’un comptage automatique des mots utilisés par les politiques n’est pas très instructif et que l’intérêt de son livre réside en réalité dans ce qu’elle appelle « une analyse discursive et littéraire fine », c’est-à-dire en fin de compte un commentaire de texte à l’ancienne – un peu convenu quelquefois, mais toujours avec élégance : la cafétéria de Stanford n’est pas le Café du Commerce. Le fait, par exemple, que le mot « liberté » soit le 12ème le plus employé par François Fillon, le 16ème par Marine Le Pen, le 40ème par Alain Juppé, le 51ème par François Hollande et le 199ème par Jean-Luc Mélenchon n’apprend pas grand chose en soi – sauf peut-être en ce qui concerne le dernier, mais Cécile Alduy, qui ne cache pas son admiration pour lui, conteste vivement qu’il éprouve « un penchant pour l’autoritarisme ».

Ce que le « ça va mieux » de François Hollande dit vraiment

À titre d’exemple de la rencontre ratée de justesse entre Cécile Alduy et les petites phrases, prenons le « ça va mieux » de François Hollande. Cette formule d’aspect anodin a marqué les esprits. Europe 1, Les Échos, Libération ou L’Obs, entre autre, l’ont explicitement qualifiée de « petite phrase ». Bien entendu, elle vole sous le seuil de détection des logiciels. Elle ne figure pas, et pour cause, dans la liste des substantifs les plus fréquents chez le candidat et le président Hollande (p. 256 du livre). Cécile Alduy s’est néanmoins penchée sur ce « ça va mieux » : « il ne pouvait que heurter de plein fouet le ressenti de nombreux Français », estime-t-elle. « Au lieu de prendre le pouls de la France, le président lui impose un ressenti qui n’est justement pas le sien au quotidien » (p. 252). Il « ne parle plus la langue de la gauche, ni celle de ses concitoyens » (p. 253). Autrement dit, « il n’est plus des nôtres », il est devenu un étranger. Il n’a pas été « pris aux mots », au contraire : ses mots n’ont pas pris.

Un autre pas de deux inachevé concerne François Fillon et sa célèbre question rhétorique : « Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? ». Là encore, chez BFM TV, Marianne, Ouest France ou Le JDD, des commentateurs y ont vu explicitement une petite phrase, parfois qualifiée d’« assassine » – c’est dire quelle puissance on lui attribue. Cécile Alduy lui accorde de l'importance puisqu'elle la cite à trois reprises, p. 38, 56 et 192 de son livre (en trois versions et à deux dates différentes, mais là n'est pas l’important). Elle la présente chaque fois comme une attaque contre Nicolas Sarkozy, rejoignant ainsi la quasi-totalité des commentateurs. Or Nicolas Sarkozy n’est pas nommé dans cette phrase, ni autour d’elle. Ce que François Fillon a « vraiment » dit n’est pas ce qu’il a dit ! Les auditeurs ne l’ont pas « pris aux mots », ils l'ont pris aux sous-entendus. Il serait difficile de ne pas considérer cette sortie comme une petite phrase. Difficile aussi de soutenir qu'elle n'a été qu'une écume sans influence sur la campagne électorale. Il est vrai que Cécile Alduy n’a assisté qu’à la moitié de l’histoire : son livre est paru quelques jours avant que la mise en examen de François Fillon ne transforme la petite phrase assassine en petite phrase suicidaire.

Des sciences du langage aux sciences politiques

Dès l’introduction de son livre, Cécile Alduy fait une analyse du mot « burkini » qui contient des indices sur le fonctionnement des petites phrases. « Un mot, en politique, est toujours plus que ce qu’il dénote : il ‘signifie’ bien plus que la chose qu’il désigne », écrit-elle. Que signifie le mot burkini ? « Maillot de bain couvrant l’ensemble du corps et les cheveux », répond-elle. Non, cela, c’est justement « la chose qu’il désigne ». En réalité, concède-t-elle quelques lignes plus bas, il signifie « la présence et la visibilité de l’islam en France ». Le néologisme burkini, formé sur deux mots anodins, bikini et burqa, marque les esprits. Même prononcé seul, il peut avoir du sens. Tout comme le mot « détail », anodin parmi les anodins, signifie peu de choses isolément mais beaucoup plus quand on le rapproche de Jean-Marie Le Pen : il devient alors l’abréviation d’une petite phrase. Dans la bouche d’un homme politique, un seul « burkini » signifie probablement plus que mille « démocratie », mille « laïcité » ou mille « peuple », ce que les logiciels lexicographiques ne verront pas.

En définitive, une petite phrase est rarement détectable à l’état brut dans les mots des politiques, ne serait-ce que parce qu’elle est souvent involontaire. Elle ne marque les esprits qu’à partir du moment où elle est repérée comme telle et reprise par la presse et les médias sociaux. Répétée, elle est mémorisée. Il ne s’agit plus alors seulement de ce que les politique « disent vraiment » mais de ce qui en est compris et retenu (qui s’écarte souvent de ce qui a réellement été dit). Et c’est bien l’important dans un contexte de campagne électorale. Isolément, les sciences du langage sont myopes ; elles ne deviennent clairvoyantes qu’à partir du moment où elles donnent la main aux sciences politiques.

Michel Le Séac’h

Ce qu’ils disent vraiment – les politiques pris aux mots, de Cécile Alduy, Paris, Seuil, 2017. ISBN 978-2-02-131016-0. 400 pages, 21 €. Disponible en version numérique.
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(1) Voir Michel Le Séac'h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 83.
(2) Idem, p. 66.

29 novembre 2016

Martine Aubry déteste les petites phrases – du moins celles des autres

La plus récente condamnation des petites phrases vient d’où on ne l’attendait pas : « Les petites phrases, c’est ce que je déteste », a déclaré Martine Aubry ce week-end. Organisatrice à Bondy d’un Carrefour des gauches et de l'écologie, elle faisait allusion à une déclaration de Claude Bartolone : « Je souhaite que Valls participe à la primaire, je souhaite que Hollande participe à la primaire ».

Telle était alors la tension supposée entre les deux premiers personnages de l’État que cette prise de position du quatrième ne pouvait que compliquer la situation. Agacée, la maire de Lille a commenté : « Il a le droit de dire ce qu'il veut, chacun a son opinion, les petites phrases c’est ce que je déteste, voilà, je n'envoie jamais des scud contre les gens, je me bats sur des idées, voilà. »

Martine Aubry et Claude Bartolone.
Mais c'était en 2011...
Admettre la liberté de parole tout en la contestant dans le même mouvement, n’est-ce pas l’occasion d’invoquer ce précepte fameux : « Quand c’est flou, il y a un loup » ? Il est de Martine Aubry elle-même ! Circonstance aggravante, il était dirigé contre… François Hollande. Candidats à la primaire de la gauche avant l’élection présidentielle de 2012, tous deux venaient de s’affronter dans un débat. Martine Aubry poursuivait le débat par médias interposés. « Je ne veux pas être dans la dévalorisation, je n'ai pas besoin, moi, de dénigrer, de dévaluer, de dénoncer », avait répondu François Hollande, qui lui aussi « n’envoie jamais de scud ».

Ce loup n’est pas une petite phrase unique dans la bouche de Martine Aubry, classée l'an dernier au 11e rang de notre palmarès des personnages politiques associés à une petite phrase. D’elle, on retient aussi :

  • « Que M. Blondel m'explique enfin sa position sur les 35 heures, je ne la sens pas. » (1998)
  • « Quand Nicolas Sarkozy nous donne des leçons de maîtrise budgétaire, c'est un peu M. Madoff qui administre quelques cours de comptabilité. » (2010)
  • « Mais oui mais bon, elle est un petit peu impatiente la Ségolène. » (2011)
  • « Macron ? Comment vous dire… ras-le-bol. » (2015)
  • « Je ne suis pas Monsieur Estrosi, je prends mes responsabilités. » (2016)
Faut-il voir dans ces petites phrases des débats d’idées qui volent haut ou des « scud contre les gens » qui volent bas ? La question peut en tout cas se poser.

Michel Le Séac’h
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24 octobre 2016

« Ça va mieux » : la petite phrase pas assez crédible de François Hollande

François Hollande est plus réputé pour ses petites blagues (« Gouverner c’est pleuvoir »….) que pour ses petites phrases[1]. Il s’essaie néanmoins à celles-ci. Gérard Davet et Fabrice Lhomme racontent dans Un président ne devrait pas dire ça… (Stock) la genèse de son « ça va mieux », qu’ils qualifient eux-mêmes de « petite phrase ». La formule date du 14 avril dernier. Le président de la République cherchait à défendre son bilan au cours de l’émission Dialogues citoyens sur France 2.

Ce n’était pas une parole en l’air : elle avait été pensée avec soin. Davet et Lhomme assurent que le président de François Hollande l’avait testée auprès d’eux dès le mois de juin 2015 puis, à quatre reprises, lors d’un même entretien en octobre 2015. « Avec le recul, il est permis de se demander si, bien involontairement, on ne lui a pas permis, ce jour-la, de synthétiser son discours positif en une formule », conjecturent-ils.

Ils reproduisent ensuite le commentaire livré par François Hollande lui-même : « Je ne l'improvise pas, je l'avais préparée, nous confirme-t-il quelques semaines plus tard. On dit : "Comment ça va ?" Et on répond : "ça va mieux." J'ai eu conscience que cela pouvait heurter, une formule comme celle-là, notamment pour beaucoup, la majorité peut-être, qui considèrent que ça ne va pas forcement mieux pour eux. Ce n’est pas "vous allez mieux", qui là aurait été inopportun, c'est "ça", quelque chose de plus global, de plus impersonnel. La politique, c'est un message. Un slogan Le meilleur slogan, c'est celui qu'on trouve tout seul, qui correspond à ce que l’on ressent. »

Une petite phrase sert à marquer les esprits. Tel était bien l’objectif de François Hollande, cité à nouveau par Davet et Lhomme : « Qu'est-ce qu'on retiendra de cette émission ? Le "ça va mieux", se félicite-t-il encore. Et le fait est que c'était un point de départ Ce que je voulais, c'est que cette émission corresponde à une séquence. » Mais avait-il vraiment lieu de s’en féliciter ?

Une petite phrase bien répétée mais mal acceptée

Pour qu’une petite phrase s’impose dans l’opinion, il faut d’abord qu’elle soit répétée. François Hollande le sait : dans les semaines suivantes, il a repris la sienne à plusieurs reprises, par exemple le 17 mai sur Europe 1, et l’a fait propager par ses proches et le parti socialiste. Cela n’a pas échappé à BFM TV, qui y a vu « une phrase-clé de la stratégie du Président » et même « le nouvel axe de campagne de François Hollande ».« Cette phrase s’est muée en leitmotiv gouvernemental », notait à son tour Europe 1 début septembre.

François Hollande a en revanche oublié une autre condition : pour qu’une petite phrase s’impose, il faut aussi qu’elle soit compatible avec l’état d’esprit du public. Comme le révèle son commentaire à Davet et Lhomme (voir plus haut), il savait que sa formule allait choquer. Il est quand même allé au casse-pipe la fleur au fusil ! La dissonance cognitive est fatale. Là était bien le défaut originel du « ça va mieux » : un sondage BVA révélait fin mai que 84 % des Français n’y croyaient pas. Peut-on à l’aide d’une petite phrase inverser un tel score, même avec l’aide de faits objectifs ? « Retrouver collectivement le goût de l'avenir, ce n'est pas dire aux Français qu'ils ont une perception fausse de leur présent », soulignait à juste titre Emmanuel Macron dans un entretien avec le Journal du Dimanche début septembre.

Il s’en est même fallu de peu que la petite phrase devienne une « petite antiphrase ». « La phrase "Ça va mieux" est-elle devenue un slogan contre le président de la République ? » demandait rhétoriquement Marie-Pierre Haddad sur le site de RTL. « Les Français ne sont pas de son avis. Quelques instants après son intervention à la télévision, le hashtag #Cavamieux est apparu sur les réseaux sociaux. La phrase a été détournée par les internautes qui se sont empressés de rappeler les débordements dus à la loi Travail avec la photo d'un CRS frappant au ventre une femme, mais aussi les chiffres du chômage. Fabrice Luchini qui se définit comme quelqu'un de "centre droit",  confie dans un entretien au Journal du Dimanche qu'"il faut qu'Hollande arrête de dire que ça va mieux, parce que les gens ne le vivent pas comme ça". »

Heureusement pour François Hollande, cet effet négatif n’a pas été très prononcé – tout simplement parce que sa petite phrase n’a guère été remarquée au-delà du cénacle des commentateurs politiques. Google Trends (ci-dessous) ne révèle qu’une faible hausse des recherches sur l’expression « ça va mieux » dans les semaines suivant le 14 avril, avec un point culminant seulement un mois plus tard et un net recul ensuite. Lui qui déplore n’avoir « pas eu de bol », il a plutôt eu de la chance de s’en tirer cette fois à si bon compte.


Michel Le Séac'h 


[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, Paris, 2015, p. 59 s.