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09 octobre 2026

« En même temps » reste décidément un pilier du vocabulaire d’Emmanuel Macron

Dès avant l’élection présidentielle de 2017, en raison de sa fréquence chez Emmanuel Macron, la locution adverbiale « en même temps » est devenue un « objet politique »(1). Elle ne lui est pas propre. Saint Augustin en use volontiers, et aussi Paul Ricœur, dont Emmanuel Macron fut le collaborateur, ainsi qu’Albert Camus, qu’il admire. François Mitterrand en est familier, tout comme François Hollande, qui l’emploie huit fois dans un discours présidentiel du 21 janvier 2015 sur l'Éducation nationale(2) !

Pourtant elle est davantage remarquée chez Emmanuel Macron. Chez lui, le plus souvent, elle n’est pas un simple synonyme de « simultanément », elle ne signale pas une tentative de synthèse mais une aspiration à faire coexister des concepts contradictoires. Dès son passage au ministère de l’Économie, il recherche volontiers des compromis entre des intérêts contraires.

Illustration créée par Chat GPT
La formule intervient dans sa première « trahison » publique en avril 2016 : « J’ai une loyauté personnelle envers François Hollande. Je lui dois de m’avoir fait confiance et de m’avoir nommé au gouvernement. En même temps, lorsqu’un président nomme quelqu’un ministre, il le fait parce qu’il pense que c’est bon pour son pays, pas pour en faire son obligé. »

Puis elle figure deux fois dans sa déclaration de candidature à l’élection présidentielle le 16 novembre 2016. Il en plaisante pendant sa campagne électorale, lors de son grand meeting du 17 avril 2017, six jours avant l’élection présidentielle : « Excusez-moi, vous avez dû le noter, j'ai dit "en même temps". Il paraît les amis que c'est un tic de langage. » Il en donne alors cette explication limpide : « Je continuerai à utiliser "en même temps" dans mes phrases mais aussi dans ma pensée, parce que en même temps ça signifie simplement que l'on prend en compte des impératifs qui paraissaient opposés mais dont la conciliation est indispensable au bon fonctionnement d'une société. » Cette expression qui lui vaut de nombreux sarcasmes constitue à l’évidence une tentative de débipolarisation.

« En même temps » » culmine avec le discours prononcé par le président Macron le 21 juin 2018 sur la place Saint-Corentin à Quimper(3). Parmi neuf occurrences, on remarque en particulier :

  • « Depuis longtemps, je sais qu’ici, on est fier d’être Breton, on est fier d’être Français en même temps et on est aussi fier d’être Européen. »
  • « La Bretagne est cette terre où s’exprime à son meilleur cet "en même temps" qui m’est si cher, la synthèse du particulier qu’est l’attachement à un territoire et de l’universel qu’est l’attachement à la République. »
  • « Ce défi, ce défi breton, c’est pour moi presque une métaphore du défi français parce qu’il y a dans ces peurs, ces complexes et, en même temps, cet esprit de conquête que j’évoquais il y a un instant, toute la France. »
  • « Je veux que la France et la cohésion nationale se tiennent, que nos classes moyennes trouvent leur place et, en même temps, être à la hauteur de notre tradition d’accueil et en particulier de l’asile ! Ce qui ne veut pas dire tout et n’importe quoi. »
La formule a longtemps figuré entre guillemets, comme une sorte de slogan, sur la boutique officielle du site elysee.fr : « Qui a dit qu’il fallait choisir entre faire une bonne action et se faire plaisir ? Boule à neige, mug en porcelaine, peluche ou marinière, encouragez le 100% made in France et "en même temps" participez à la sauvegarde du patrimoine de l’Élysée ».

Mais surtout, dans l’esprit de la déclaration du 17 avril 2017, « en même temps » serait représentatif d’un mode de gouvernement. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux commentateurs y aient vu une petite phrase à part entière (dans L’Obs, Le Point, Challenge, La Croix, L’Express, etc). Mais si elle a pu, à ses débuts, intriguer, étonner ou séduire, elle prend vite un caractère de repoussoir. Y compris chez certains des macroniens les plus fervents. « Le mec a quand même tendance à sortir à son audience ce qu’elle a envie d’entendre et à aller trop loin », s’agace Marie Tanguy, rédactrice de certains discours présidentiels(4).

Ces réactions négatives expliquent sans doute qu’Emmanuel Macron ait employé la formule moins souvent ces dernières années. Elle continue néanmoins à intriguer : Google Trends dénombre 3,5 fois plus de recherches sur « en même temps » en décembre 2025 qu’en décembre 2015.

Et elle n’a pas disparu. On a souvent remarqué que le chef de l’État avait tendance à prononcer à l’étranger ses petites phrases les plus contestées (« la colonisation est un crime contre l’humanité », « le Gaulois réfractaire », etc). On peut se demander si, désormais, consciemment ou non, il ne réserve pas « en même temps » aux contextes internationaux. Dès 2018, il évoque « the famous "en même temps" » à Davos. De nos jours, la formule réapparaît surtout à l’étranger ou dans des circonstances multinationales, comme au cours de l’événement Bpifrance Inno Génération (BIG), ce jeudi 8 octobre 2026 : « en même temps, durant cette décennie, on a su créer plus d'entreprises » a-t-il dit.

On l’avait remarquée précédemment : 

  • à Madrid, lors d’une visite d’État le 29 septembre 2026 : « on a à traiter ensemble d'une crise de modèle économique, d'une crise démographique de notre Europe, d'une crise d'efficacité démocratique, de notre capacité à aller plus vite et à être plus efficaces, et en même temps d'une crise un peu, que je dirais, anthropologique... […] Réhumaniser la technologie et donc la maîtriser par de la régulation intelligente, mais en même temps être dans la technologie. […] en même temps, et on le voit encore dans les derniers tests de PISA, vous avez un effondrement de la capacité à apprendre et de la lecture dans tous nos pays... […] En même temps que la responsabilité des plateformes, il faut en effet des tiers de confiance... […] Diversification de nos accords commerciaux, donc ça, pour justement avoir d'autres économies export, il faut garder ce modèle. Mais en même temps préserver notre marché unique et nos acteurs. » 
  • à New York, à la tribune de l’ONU, le 22 septembre 2026 : « Le Hamas n'a jamais sévi en Cisjordanie. C'est construire chaque jour l'impossibilité d'un projet qui est le respect des droits légitimes du peuple palestinien à exister. Mais c'est en même temps les conditions mêmes de la sécurité d'aujourd'hui et de demain pour Israël et son peuple. »
  • au Sommet international sur l’espace, le 10 septembre 2026 : « Être compétitifs […] , ça veut dire garantir des volumes et, en même temps, lancer des compétitions où la finalité est claire et les flexibilités sont données. »
  • à Gdansk, lors du premier sommet bilatéral franco-polonais en compagnie du Premier ministre Donald Tusk, le 20 avril 2026 : « la première édition du Prix Geremek permettra aussi de continuer de renforcer ce lien, en même temps que nous bâtissons ensemble de manière affinitaire une politique pour mieux réguler les réseaux sociaux... »

Abondamment commenté(5), pas toujours avec bienveillance(6), cet « en même temps » assumé joue un rôle certain dans la construction de l'ethos présidentiel. Ce qui ne va pas sans risque : il a pu brosser en trois mots le portrait d’un président conciliant… ou d’un dirigeant imprécis et indécis. Ou les deux en même temps (simultanément), selon les publics.

Michel Le Séac'h

(1) Adrien Gaboulaud et Anne-Sophie Lechevallier, Le Poids des mots du président – ce que la parole de Macron dit de lui, Éditions de l’Observatoire, 2018.

(2) Voir https://www.elysee.fr/francois-hollande/2015/01/21/declaration-de-m-francois-hollande-president-de-la-republique-sur-le-role-de-leducation-nationale-dans-la-transmission-des-savoirs-et-des-valeurs-de-la-republique-a-paris-le-21-janvier-2015

(3) Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/06/21/discours-du-president-de-la-republique-emmanuel-macron-place-saint-corentin-a-quimper.

(4) Eliot Blondet et Paul Larrouturou, Élysée confidentiel, Paris, Flammarion 2021, p. 173

(5) Voir par exemple Julien Longhi, « Quand le "en même temps" d’Emmanuel Macron pose question aux linguistes », The Conversation, 25 novembre 2020, https://theconversation.com/quand-le-en-meme-temps-demmanuel-macron-pose-question-aux-linguistes-150869.

(6) Voir par exemple Michel Eltchaninoff, « Emmanuel Macron : "en même temps" ou en méli-mélo ? » », Philosophie magazine, 4 janvier 2021, https://www.philomag.com/articles/emmanuel-macron-en-meme-temps-ou-en-meli-melo. Voir aussi Raffi Duymedjian et Jean-Marc Pistorello, « "En même temps" : une pensée macronnienne de la complexité », The Conversation, 18 mai 2017, https://theconversation.com/et-en-meme-temps-une-pensee-macronnienne-de-la-complexite-77917.

01 novembre 2020

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde »

 « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » : cette citation de Camus aux allures de dicton est aussi devenue une petite phrase politique. Elle rejaillit chaque fois que le débat politique achoppe sur une question de vocabulaire. En 1987, par exemple, du temps de Jospin, fallait-il dire « adaptation » au lieu de « privatisation »[1] ? Ces jours-ci, faut-il parler d’islamisme, d’islam politique, de radicalisme musulman, de séparatisme, etc. ?


Chaque fois, certains citent de travers et d’autres le leur reprochent. Il est vrai que l’erreur est fréquente. Une recherche Google sur « mal nommer les choses » + camus retourne environ 18.400 résultats. Une recherche sur « mal nommer un objet » + camus, environ 3.120. La formule exacte est pourtant la seconde ! « Mal nommer les choses ajoute à la misère du monde », écrivait cette semaine Le Canard enchaîné, souvent pointilleux pourtant[2]. Circonstance atténuante : en l’absence de guillemets, sa formule était une allusion plutôt qu'une citation.

La philologue Michaela Heinz[3] recensait en 2012 les variantes suivantes : « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur des hommes / ...c'est ajouter aux malheurs du monde / ...c'est, volontairement ou non, ajouter au malheur du monde / ...c'est contribuer au malheur du monde / ...c'est rajouter aux malheurs du monde / ...c'est ajouter au malheur d'autrui  / ...c'est ajouter à la misère du monde / ...c'est participer à la régression du monde / ... c'est ajouter au malheur de l'autre. »

Une citation de 1944 pour un débat « aussi vieux que l’homme »

Cependant, le point vraiment contestable est l’attribution de la formule à Albert Camus ! Cette phrase est extraite d’un commentaire qu'il a consacré au philosophe Brice Parain (1897-1971). Elle résume une partie des réflexions de celui-ci sur le langage[4]. Évidemment, il est plus chic de citer Camus qu'un quasi-inconnu. Plus politiquement correct aussi : ancien communiste définitivement vacciné par un long séjour en URSS, Brice Parain fut très proche des écrivains collaborationnistes Pierre Drieu La Rochelle et Jean Fontenoy.

Quant au fond, Camus ne prend pas vraiment position. Il note surtout que le débat ne date pas d’hier et que le propos de Parain est de « marquer avec des arguments nouveaux un paradoxe aussi vieux et aussi cruel que l’homme. […] Car l’originalité de Parain, pour le moment du moins, c’est de maintenir le dilemme en suspens. Il affirme sans doute que, si le langage n’a pas de sens, rien ne peut en avoir et que tout est possible. Mais ses livres montrent en même temps [c’est Camus qui souligne] que les mots ont juste assez de sens pour nous refuser cette ultime certitude que tout est néant. » Allons bon, doit-on aussi ranger « en même temps » au rayon des petites phrases empruntées à Camus ? 


Photo d’Albert Camus en 1957 par Robert Edwards,
Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 30.

[1] Voir Laurent Mauduit, Prédations : Histoire des privatisations des biens publics, Paris, La Découverte, 2020.

[2] J.-M. Th. « Isla… maux de tête », Le Canard Enchaîné, 28 octobre 2020, p. 8.

[3] Michaela Heinz, Dictionnaires et Traduction, Berlin, Frank & Timme GmbH, 2012.

[4] Albert Camus, « Sur une philosophie de l’expression », in Essais, Paris, Bibliothèque de La Pléïade, 1965, p. 1679.

18 mai 2017

« En même temps » : du tic de langage à la petite phrase chez Emmanuel Macron ?

Emmanuel Macron, on le sait, a des tics de langage, dont le plus fréquent est « en même temps ». La locution adverbiale figurait deux fois dans sa déclaration de candidature du 16 novembre 2016 (à 4:03 et 5:05).

Longtemps avant qu’Emmanuel Macron ne se présente à l’élection présidentielle, ces « en même temps » avaient pu être repérés dans ses interventions publiques. Trois fois dans un seul discours sur les taxis devant l’Assemblée nationale le 28 janvier 2015, par exemple. Ils ont ponctué à maintes reprises sa campagne électorale au point de susciter quelques moqueries. Emmanuel Macron lui-même en a plaisanté lors de son grand meeting de Bercy, le 17 avril : « Excusez-moi, vous avez dû le noter, j'ai dit en même temps. Il paraît les amis que c'est un tic de langage. »

Emmanuel Macron n’est pas le premier à cultiver cette locution : Albert Camus, qu’il cite volontiers, en faisait grand usage. « En même temps » figure quarante-cinq fois dans L’Homme révolté, dix fois dans La Chute, vingt-trois fois dans L’Exil et le royaume, etc. Mais sous la plume de Camus, elle signifie le plus souvent « simultanément ». Or, dans un sens figuré et plus populaire, elle peut signifier aussi « cependant », « en revanche », « d’un autre côté ».

Quel sens a-t-elle chez Emmanuel Macron ? Il s’en est expliqué lui-même le 17 avril à Bercy (c’est moi qui souligne) :

« Je continuerai à utiliser 'en même temps' dans mes phrases mais aussi dans ma pensée, parce que en même temps ça signifie simplement que l'on prend en compte des impératifs qui paraissaient opposés mais dont la conciliation est indispensable au bon fonctionnement d'une société. »

Explicitement, les « en même temps » d’Emmanuel Macron renvoient ainsi à une résolution des contradictions. Le président de la République pense pouvoir satisfaire tout le monde à la fois au lieu de trancher en faisant des mécontents. Ces trois mots seraient représentatifs d’un mode de gouvernement. Il n’est donc pas étonnant que plusieurs éditorialistes les aient traités comme une petite phrase, sur France Culture, dans L’Obs, Le Point, Challenge, La Croix, L’Express, etc. Avec une tonalité généralement négative. « Sous vos airs polis, vous avez dit beaucoup de choses et leurs contraires », lui disait Alba Ventura sur RTL. Ce jeune président serait aussi capable qu’un vieux politicien de tout promettre à tout le monde.

Pour Emmanuel Macron, le risque est clair : transformé en petite phrase dans l’esprit du public, « en même temps » pourrait brosser en trois mots le portrait d’un président conciliant… ou d’un dirigeant imprécis et indécis. Ou les deux en même temps (simultanément), selon les publics.

En même temps (cependant), la chance sourit à Emmanuel Macron : il ne semble pas que cette idée plutôt négative ait marqué l’électorat à ce jour. Google Trends ne révèle pas une envolée des recherches sur « en même temps » au cours des derniers mois. Sans doute la petite phrase n’a-t-elle pas dépassé le stade des médias, elle ne s’est pas inscrite dans l’esprit du public. Mais le risque demeure, car les bases sont posées. Une décision gouvernementale conflictuelle pourrait transformer la locution adverbiale en petite phrase toxique. Le président de la République aurait tout intérêt à la bannir désormais de son vocabulaire.

Michel Le Séac’h