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Table des matières des livres ci-dessus :

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Index et notes

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Correspondance : mleseach@gmail.com

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12 octobre 2026

« L’esprit de défaite », une formule fréquente chez Emmanuel Macron

Si Emmanuel Macron s’est approprié la formule « en même temps » et dispute « quoi qu’il en coûte » à Mario Draghi, il n’a pu s’emparer de : « l’art d’être français ». Il a prononcée cette expression deux fois au cours de sa conférence de presse de 25 avril 2019, en s’attachant à la rendre remarquable. Mais la publication en mai 2021 de L’Art d’être français, un essai du philosophe Michel Onfray très hostile au président, a réglé la question. Par exception, le président a néanmoins publié ce tweet en 2024 : « Ambassadrice de notre cuisine traditionnelle, icône populaire, source d’inspiration pour tant de familles, Maïté, qui incarnait si bien l’art d’être français, n’est plus »(https://x.com/EmmanuelMacron/status/1870490178269421829).
Quant au « for sure » de Davos en janvier 2026, appuyé par des lunettes bleues et un accent exagéré, jamais sans doute une locution présidentielle n’a connu une telle diffusion sur les réseaux sociaux. Mais son effet sur l’ethos présidentiel est difficilement analysable. Elle relève plutôt de l’anecdote.

Une autre formule paraît en revanche typique du discours d’ Emmanuel Macron :
« l’esprit de défaite ». Avant même son élection, il l’a utilisée de manière significative dès le début de son débat télévisé du 3 mai 2017 avec Marine Le Pen. « Quel est votre état d’esprit à quelques jours du scrutin ? » demande Christophe Jakubyszyn, qui anime le débat avec Nathalie Saint-Cricq. Marine Le Pen répond la première. Quand vient le tour d’Emmanuel Macron, au lieu de répondre à la question, il attaque de front son interlocutrice : « Écoutez, vous avez donc démontré que vous n'êtes en tout cas pas la candidate de l'esprit de finesse, de la volonté d'un débat démocratique équilibré ouvert. » Puis, trois phrases plus tard : « La question qui est posée aujourd'hui à nos concitoyens c'est de savoir s'ils veulent l'esprit de défaite que vous portez, parce que ce que vous portez c'est l'esprit de défaite, c'est d'expliquer à nos concitoyens c'est trop dur la mondialisation, pour nous, c'est trop dur l'Europe donc on va se replier, on va fermer les frontières, on va sortir de l'euro, sortir de l'Europe parce que les autres y arrivent mais pas nous. » Au total, il utilise la formule quatre fois dans ce débat.
À l’esprit de défaite, il oppose parfois un « esprit de conquête ». C’est le cas lors du débat du 3 mai 2017 : « face à cet esprit de défaite, moi je porte l'esprit de conquête français. » L’expression « esprit de conquête » est fréquente chez Jacques Chirac. Mais chez Emmanuel Macron, elle désigne toujours un remède à une situation défavorable décrite préalablement. Par exemple, devant le parlement réuni en congrès à Versailles le 3 juillet 2017, le président nouvellement élu proclame : « Ce qui nous est demandé par le peuple, c’est de renouer avec l’esprit de conquête qui l’a fait pour, enfin, le réconcilier avec lui-même. »
La situation défavorable à laquelle l’esprit de conquête doit remédier est souvent décrite, comme le 3 mai 2017, par l’expression « esprit de défaite ». C’est encore le cas lors du discours du président de la République au salon BPIfrance, ce 8 octobre : « Ne cédez rien à l'esprit de défaite, ne cédez rien à l'esprit de jalousie. Continuez d'être des femmes et des hommes qui croient en vous, en vos collaboratrices, en vos collaborateurs et en notre nation. [...] Nous sommes une grande nation d'esprit de conquête, d'esprit d'entreprise et de créativité. Et donc, continuez de l'avoir chevillé au corps. »
Bloch reformulé
Cependant, l’esprit de défaite est aussi évoqué sans qu’un esprit de conquête, ni même un esprit de défense, lui soit opposé. Le 22 septembre dernier, à l’ONU, le président déclare ainsi : « le message que je suis venu porter aujourd'hui, comme je le fais depuis neuf ans, c'est celui d'une détermination, d'un optimisme de l'action, mais c'est de vous dire ne cédons pas à l'esprit de défaite, à la fatalité, au fond à ce qui est à la mode, qui serait de nous résoudre à dire cette organisation, nous y venons pour faire des discours mais elle ne sert plus à grand-chose... » Quelques phrases plus tard, il répète : « Ne rien céder à ce qui est en train de s’installer, qui est, au fond, une lente division du monde, un esprit de défaite qui s’installe et qui laisserait quelques-uns dans l’abus de pouvoir. »
« L’esprit de défaite » peut même apparaître envahissant dans le vocabulaire présidentiel. Ainsi, lors du discours pour l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, le 23 juin 2026, Emmanuel Macron déclare : « Bloch prodigue des enseignements qui nous obligent encore et pointe les raisons qui ont mené la France heureuse du Front populaire de l'été 36 au désastre du printemps 40. La perte de toute force morale de la Nation. A commencer par ses élites qui cédèrent à l'esprit de défaite par détestation des élans du peuple français. » La formule « esprit de défaite » est même répétée trois fois dans ce discours. En réalité, Marc Bloch ne l’a jamais employée.
« L’esprit de défaite » n’est pas une expression si banale. Elle est pratiquement absente des textes en français avant 1910, comme d’ailleurs le mot « défaitisme », entré dans le Dictionnaire de l’Académie française seulement dans sa neuvième édition (achevée en 2024) alors que le mot « défaite » date du 13e s. Dans l’usage qu’en fait l’Élysée, peut-être faut-il voir l’influence du conseil en communication Sylvain Fort, proche d’ Emmanuel Macron dès la campagne électorale de 2016 puis conseiller chargé des discours et de la mémoire à partir de mai 2017 et jusqu’en 2019, auteur en 2020 d’un Contre l’esprit de défaite, l’esprit de conquête publié par les Éditions de l’Observatoire.
M.L.S.

Photo World Economic Forum via Wikimedia, Emmanuel Macron au Forum de Davos, janvier 2026, licence CC BY 4.0

09 octobre 2026

« En même temps » reste décidément un pilier du vocabulaire d’Emmanuel Macron

Dès avant l’élection présidentielle de 2017, en raison de sa fréquence chez Emmanuel Macron, la locution adverbiale « en même temps » est devenue un « objet politique »(1). Elle ne lui est pas propre. Saint Augustin en use volontiers, et aussi Paul Ricœur, dont Emmanuel Macron fut le collaborateur, ainsi qu’Albert Camus, qu’il admire. François Mitterrand en est familier, tout comme François Hollande, qui l’emploie huit fois dans un discours présidentiel du 21 janvier 2015 sur l'Éducation nationale(2) !

Pourtant elle est davantage remarquée chez Emmanuel Macron. Chez lui, le plus souvent, elle n’est pas un simple synonyme de « simultanément », elle ne signale pas une tentative de synthèse mais une aspiration à faire coexister des concepts contradictoires. Dès son passage au ministère de l’Économie, il recherche volontiers des compromis entre des intérêts contraires.

Illustration créée par Chat GPT
La formule intervient dans sa première « trahison » publique en avril 2016 : « J’ai une loyauté personnelle envers François Hollande. Je lui dois de m’avoir fait confiance et de m’avoir nommé au gouvernement. En même temps, lorsqu’un président nomme quelqu’un ministre, il le fait parce qu’il pense que c’est bon pour son pays, pas pour en faire son obligé. »

Puis elle figure deux fois dans sa déclaration de candidature à l’élection présidentielle le 16 novembre 2016. Il en plaisante pendant sa campagne électorale, lors de son grand meeting du 17 avril 2017, six jours avant l’élection présidentielle : « Excusez-moi, vous avez dû le noter, j'ai dit "en même temps". Il paraît les amis que c'est un tic de langage. » Il en donne alors cette explication limpide : « Je continuerai à utiliser "en même temps" dans mes phrases mais aussi dans ma pensée, parce que en même temps ça signifie simplement que l'on prend en compte des impératifs qui paraissaient opposés mais dont la conciliation est indispensable au bon fonctionnement d'une société. » Cette expression qui lui vaut de nombreux sarcasmes constitue à l’évidence une tentative de débipolarisation.

« En même temps » » culmine avec le discours prononcé par le président Macron le 21 juin 2018 sur la place Saint-Corentin à Quimper(3). Parmi neuf occurrences, on remarque en particulier :

  • « Depuis longtemps, je sais qu’ici, on est fier d’être Breton, on est fier d’être Français en même temps et on est aussi fier d’être Européen. »
  • « La Bretagne est cette terre où s’exprime à son meilleur cet "en même temps" qui m’est si cher, la synthèse du particulier qu’est l’attachement à un territoire et de l’universel qu’est l’attachement à la République. »
  • « Ce défi, ce défi breton, c’est pour moi presque une métaphore du défi français parce qu’il y a dans ces peurs, ces complexes et, en même temps, cet esprit de conquête que j’évoquais il y a un instant, toute la France. »
  • « Je veux que la France et la cohésion nationale se tiennent, que nos classes moyennes trouvent leur place et, en même temps, être à la hauteur de notre tradition d’accueil et en particulier de l’asile ! Ce qui ne veut pas dire tout et n’importe quoi. »
La formule a longtemps figuré entre guillemets, comme une sorte de slogan, sur la boutique officielle du site elysee.fr : « Qui a dit qu’il fallait choisir entre faire une bonne action et se faire plaisir ? Boule à neige, mug en porcelaine, peluche ou marinière, encouragez le 100% made in France et "en même temps" participez à la sauvegarde du patrimoine de l’Élysée ».

Mais surtout, dans l’esprit de la déclaration du 17 avril 2017, « en même temps » serait représentatif d’un mode de gouvernement. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux commentateurs y aient vu une petite phrase à part entière (dans L’Obs, Le Point, Challenge, La Croix, L’Express, etc). Mais si elle a pu, à ses débuts, intriguer, étonner ou séduire, elle prend vite un caractère de repoussoir. Y compris chez certains des macroniens les plus fervents. « Le mec a quand même tendance à sortir à son audience ce qu’elle a envie d’entendre et à aller trop loin », s’agace Marie Tanguy, rédactrice de certains discours présidentiels(4).

Ces réactions négatives expliquent sans doute qu’Emmanuel Macron ait employé la formule moins souvent ces dernières années. Elle continue néanmoins à intriguer : Google Trends dénombre 3,5 fois plus de recherches sur « en même temps » en décembre 2025 qu’en décembre 2015.

Et elle n’a pas disparu. On a souvent remarqué que le chef de l’État avait tendance à prononcer à l’étranger ses petites phrases les plus contestées (« la colonisation est un crime contre l’humanité », « le Gaulois réfractaire », etc). On peut se demander si, désormais, consciemment ou non, il ne réserve pas « en même temps » aux contextes internationaux. Dès 2018, il évoque « the famous "en même temps" » à Davos. De nos jours, la formule réapparaît surtout à l’étranger ou dans des circonstances multinationales, comme au cours de l’événement Bpifrance Inno Génération (BIG), ce jeudi 8 octobre 2026 : « en même temps, durant cette décennie, on a su créer plus d'entreprises » a-t-il dit.

On l’avait remarquée précédemment : 

  • à Madrid, lors d’une visite d’État le 29 septembre 2026 : « on a à traiter ensemble d'une crise de modèle économique, d'une crise démographique de notre Europe, d'une crise d'efficacité démocratique, de notre capacité à aller plus vite et à être plus efficaces, et en même temps d'une crise un peu, que je dirais, anthropologique... […] Réhumaniser la technologie et donc la maîtriser par de la régulation intelligente, mais en même temps être dans la technologie. […] en même temps, et on le voit encore dans les derniers tests de PISA, vous avez un effondrement de la capacité à apprendre et de la lecture dans tous nos pays... […] En même temps que la responsabilité des plateformes, il faut en effet des tiers de confiance... […] Diversification de nos accords commerciaux, donc ça, pour justement avoir d'autres économies export, il faut garder ce modèle. Mais en même temps préserver notre marché unique et nos acteurs. » 
  • à New York, à la tribune de l’ONU, le 22 septembre 2026 : « Le Hamas n'a jamais sévi en Cisjordanie. C'est construire chaque jour l'impossibilité d'un projet qui est le respect des droits légitimes du peuple palestinien à exister. Mais c'est en même temps les conditions mêmes de la sécurité d'aujourd'hui et de demain pour Israël et son peuple. »
  • au Sommet international sur l’espace, le 10 septembre 2026 : « Être compétitifs […] , ça veut dire garantir des volumes et, en même temps, lancer des compétitions où la finalité est claire et les flexibilités sont données. »
  • à Gdansk, lors du premier sommet bilatéral franco-polonais en compagnie du Premier ministre Donald Tusk, le 20 avril 2026 : « la première édition du Prix Geremek permettra aussi de continuer de renforcer ce lien, en même temps que nous bâtissons ensemble de manière affinitaire une politique pour mieux réguler les réseaux sociaux... »

Abondamment commenté(5), pas toujours avec bienveillance(6), cet « en même temps » assumé joue un rôle certain dans la construction de l'ethos présidentiel. Ce qui ne va pas sans risque : il a pu brosser en trois mots le portrait d’un président conciliant… ou d’un dirigeant imprécis et indécis. Ou les deux en même temps (simultanément), selon les publics.

Michel Le Séac'h

(1) Adrien Gaboulaud et Anne-Sophie Lechevallier, Le Poids des mots du président – ce que la parole de Macron dit de lui, Éditions de l’Observatoire, 2018.

(2) Voir https://www.elysee.fr/francois-hollande/2015/01/21/declaration-de-m-francois-hollande-president-de-la-republique-sur-le-role-de-leducation-nationale-dans-la-transmission-des-savoirs-et-des-valeurs-de-la-republique-a-paris-le-21-janvier-2015

(3) Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/06/21/discours-du-president-de-la-republique-emmanuel-macron-place-saint-corentin-a-quimper.

(4) Eliot Blondet et Paul Larrouturou, Élysée confidentiel, Paris, Flammarion 2021, p. 173

(5) Voir par exemple Julien Longhi, « Quand le "en même temps" d’Emmanuel Macron pose question aux linguistes », The Conversation, 25 novembre 2020, https://theconversation.com/quand-le-en-meme-temps-demmanuel-macron-pose-question-aux-linguistes-150869.

(6) Voir par exemple Michel Eltchaninoff, « Emmanuel Macron : "en même temps" ou en méli-mélo ? » », Philosophie magazine, 4 janvier 2021, https://www.philomag.com/articles/emmanuel-macron-en-meme-temps-ou-en-meli-melo. Voir aussi Raffi Duymedjian et Jean-Marc Pistorello, « "En même temps" : une pensée macronnienne de la complexité », The Conversation, 18 mai 2017, https://theconversation.com/et-en-meme-temps-une-pensee-macronnienne-de-la-complexite-77917.