12 décembre 2022

L’Étrange victoire – Macron II, l’histoire secrète par Louis Hausalter et Agathe Lambret

La réélection d’Emmanuel Macron a laissé un goût d’inachevé. Louis Hausalter et Agathe Lambret, journalistes respectivement à Marianne et BFMTV, cherchent à le dissiper en racontant l’envers du décor de sa campagne présidentielle de 2022. Économe de grandes envolées, leur récit décrit avec une abondance de détails plus d’une trentaine de moments significatifs vus de l’intérieur. Ils gardent le secret de leurs sources, à l’évidence proches du président. Les initiés s’amuseront sûrement à les deviner en découvrant des portraits plus indulgents que d’autres dans ce tableau globalement mitigé. G. s’en sort mieux que K., par exemple…

Il y a peu de petites phrases dans ce livre. En fait, la locution n’y figure qu’une fois, de manière très significative : « Désormais, Macron a peur des petites phrases. Elles ont disparu de son langage. Même à l’occasion de longs échanges sur le terrain, où la tentation est partout, le président se réfrène. Quitte à avoir l’air étrangement amorti. » (p. 177).

Les auteurs ne semblent pas remarquer, en revanche, que la demande s’est tarie. Naguère, les médias et l’opinion prélevaient des petites phrases à leur gré dans n’importe quel échange. « Je traverse la rue, je vous trouve du travail », par exemple, extrait d’un bref dialogue avec un visiteur lambda en 2018, a été érigé en critique envers tous les chômeurs. Ce phénomène a pratiquement disparu. Sans quoi, que le président se réfrène ou pas, la campagne de 2022 aurait été davantage épicée de petites phrases puisées ici ou là.

Petites phrases pas si disparues

Si la demande s’est tarie, ce n’est pas vraiment le cas de l’offre. Hausalter et Lambret consacrent même un mini-chapitre à un « concours de punchlines » : « À quelques heures du débat d’entre deux tours, l’assistance réunie autour d’Emmanuel Macron à l’Élysée cherche des formules qui feront mouche face à Marine Le Pen. Les Technos en ont tiré une de leur sac : "Arrêtez avec le chat qui cache la forêt !" Manière de plaisanter sur la passion très médiatisée de la candidate RN pour ses bêtes. »

Ce n’est pas seulement une affaire d’entourage. Le président ne se réfrène pas tant que ça, en réalité. « Avec eux, Macron rôde ses angles et teste des formules. C’est là qu’il met au point une attaque en piqué contre la baisse de la TVA sur l’énergie proposée par Le Pen. […] Lui-même a déjà forgé personnellement quelques piques, par exemple sur l’emprunt russe du RN : "Vous parlez à votre banquier quand vous parlez de la Russie". » (p. 190) Lors du débat télévisé, l’agressivité n’est pas retombée. « Soudain, au détour d’un échange aride sur les chiffres du chômage, Emmanuel Macron réveille un peu les troupes. "C’est pas Gérard Majax, ce soir, madame Le Pen !" On pouffe de rire dans la pièce. […] Place à la partie sur l’écologie, qui fait moins rire les troupes. "Elle est en train de remonter ", met en garde Sébastien Lecornu. "Il faut taper plus fort, vas-y Emmanuel, tape ! Démasque-la !" crie Richard Ferrand, bien réveillé, devant l’écran de télévision. » (p. 199)

Emmanuel Macron ne réserve pas ses piques à Marine Le Pen. « Très loin de la retenue que mettait jusqu’ici le président pour parler de ses adversaires. Macron qualifie Zemmour de "candidat malentendant", et l’invite à s’équiper à moindres frais, grâce à la réforme "100 % santé", qui permet le remboursement de certaines prothèses. Une réponse droite, un peu maladroite aussi. On imagine que le chef de l’État l’a peaufinée avec ses communicants, mais il n’en est rien. Cette riposte, il l’a préparée tout seul. » (p. 112)

Le programme ne fait pas le poids

Certains de ses proches « trouvent lunaire cette façon d’aborder le combat politique ». D’abord, un président en exercice n’a pas à descendre dans l’arène comme les autres, surtout quand une guerre fait rage depuis quelques jours en Europe. « Emmanuel Macron lui-même donne l’impression de vouloir enjamber ce début de campagne. Tant pis si, jusque dans son entourage, on s’est un peu ennuyé ce soir devant sa prestation sur TF1, lisse et consensuelle. Pour l’instant, il se tient au-dessus de la mêlée et fait presque mine d’ignorer l’existence de ses concurrents. » (p. 61)

Ensuite et surtout, beaucoup considèrent que la campagne doit être menée programme contre programme, c’est un combat d’idées. Ce point de vue, celui du clan des « Technos » élyséens paraît l’emporter au début. Leur stratégie inspire l’essentiel des interventions d’Emmanuel Macron. « L’élaboration de ce programme a été une véritable boîte noire. Certes, la garde rapprochée partageait cette idée qu’il fallait des mesures précises et fortes pour donner de la légitimité au président réélu. Qu’Emmanuel Macron, très haut dans les sondages au déclenchement de la guerre, ne devait pas se contenter d’un effet drapeau. Il fallait contrer ce phénomène, et recentrer l’attention sur les marqueurs du programme. » (p. 83)

Mais la présentation du programme par le candidat se passe mal. « L’énumération des concepts abstraits a noyé la déclinaison des mesures concrètes. Est-ce bien le même qui avait intimé à ses collaborateurs, dans les réunions préparatoires : « Je ne veux surtout pas d’un programme de techno, je veux raconter quelque chose » ? En off, un ministre de premier plan s’est désolé : "On dirait un Premier ministre qui prononce son discours de politique générale". » (p. 90) Les adversaires des « Technos » se déchaînent. Dès lors, l’aspect programmatique de la campagne sera plutôt une sorte d’os à ronger pour les bénévoles dont on ne sait que faire.

Les choses sérieuses, elles, passent entre les mains des politiques. Désormais, la campagne sera faite moins de concepts que d’images, de valeurs et de sentiments, éventuellement agressifs. Emmanuel Macron emprunte même à la concurrence. « Nos vies, leurs vies valent plus que tous les profits » (p. 119), proclame-t-il à La Défense Arena. La formule est en fait d’Olivier Besancenot ! Loin d’avoir disparu de la campagne, les petites phrases sont revenues au score sur le programme.

Michel Le Séac’h

Louis Hausalter, Agathe Lambret
L’Étrange victoire – Macron II, l’histoire secrète
Éditions de l’Observatoire, 2022
ISBN : 979-10-329-1327-7
224 pages, 19 euros

08 décembre 2022

Sécurité pour la Russie : une petite phrase internationale d’Emmanuel Macron plus remarquée à l’étranger qu’en France

 Les petites phrases d’Emmanuel Macron ont assez souvent été prononcées à l’étranger. C’est le cas par exemple de :

- « la colonisation est un crime contre l’humanité » (en Algérie)

- « le Gaulois réfractaire » (au Danemark)

- « les Français détestent les réformes » (en Roumanie)

- « l’Otan est en état de mort cérébrale » (dans un entretien avec The Economist)

Le filon n’est pas épuisé. À la fin de sa récente visite aux États-Unis, le chef de l’État est interrogé par Marie Chantrait dans le 13H00 de TF1, le 3 décembre. À propos de la guerre en Ukraine, il pose cette question rhétorique : « Qu’est-ce qu’on est prêts à faire, comment nous protégeons nos alliés et les États membres en donnant des garanties pour sa propre sécurité à la Russie le jour où elle reviendra autour de la table ? » Elle est expressément qualifiée de « petite phrase » par TF1 et Le Figaro (« encore une petite phrase » écrit même le quotidien).

Elle n’est pas vraiment nouvelle en réalité. Le président de la République a déjà manifesté son désir de ménager la Russie. « Il ne faut pas humilier la Russie », a-t-il déclaré au mois de mai dernier, déjà dans un contexte international – à Strasbourg, mais devant le parlement européen. Il a repris la formule le 3 juin devant la presse française. La formule a été qualifiée de petite phrase par Le Monde, Radiofrance, TF1 ou RFI. Elle lui a déjà valu des reproches en Europe. Cependant, il a paru changer de cap radicalement avec une intervention d’une très grande fermeté à l’égard de la Russie devant l’assemblée générale des Nations Unies le 20 septembre. Le balancier est résolument reparti dans l’autre sens.

Réactions indignées

Ces petites phrases ne sont pourtant pas très discutées en France. Les Français semblent moins en demande de petites phrases présidentielles qu’il y a cinq ou six ans. Peut-être parce qu’ils ont désormais l’impression de connaître Emmanuel Macron assez bien, ou de pouvoir puiser dans un répertoire déjà assez fourni. En revanche, son mandat l’a rendu plus audible des cercles dirigeants internationaux. Son « baffling statement » du 3 décembre soulève un grand nombre de réactions indignées en Ukraine même et dans plusieurs pays d’Europe orientale.

La plus brève et la plus éloquente est celle de Toomas Ilves, ancien président de l’Estonie, sur Twitter : « Oh FFS ». Le sigle peut désigner des tas de choses (Fédération française de ski, etc.). Ici, selon toute apparence, il est issu de l’argot anglophone et signifie « for fucks sake ». Ce dérivé de « for Christ’s sake » signifie en gros « arrête donc de déconner ». Le surlendemain, Toomas Ilves célébre l’anniversaire du « mémorandum de Budapest ». Par ce traité signé en 1994 entre l’Ukraine et la Russie, la première remettait ses armes nucléaires à la seconde, qui s’engageait en contrepartie à garantir sa sécurité. 

« M. Macron, donner des garanties de sécurité à la Russie, c’est comme fournir un garde du corps à Jack l’éventreur », s’indigne le diplomate ukrainien Olexander Scherba. Parmi les réactions les plus remarquées figure aussi celle de l’ex-champion du monde d’échecs Garry Kasparov, d’origine russe : « les Ukrainiens vivent à nouveau une journée où les missiles russes pleuvent sur leurs villes, mais Macron parle de garanties de sécurité pour… la Russie ?! Et la sécurité pour les gens innocents vraiment attaqués, alors ? »

Mais la pire réaction pour Emmanuel Macron est sans doute… celle qui lui est le plus favorable. Sa déclaration est saluée avec satisfaction par l’agence de presse officielle russe TASS (l’acronyme signifie « Agence télégraphique de l’Union soviétique »). Celle-ci préfère cependant ignorer une autre phrase du président de la République, curieusement peu remarquée en France. Elle porte sur une éventuelle reprise de la Crimée par l’Ukraine : « Est-ce que vous pensez que quand nous, Français et Françaises, nous avons eu à vivre la prise de l'Alsace et de la Lorraine on aurait aimé en pleine guerre qu'un dirigeant du reste du monde nous dise vous devez faire ceci et cela ? ». Il est douteux que la comparaison historique inspire à Vladimir Poutine un sentiment de sécurité.

Michel Le Séac’h
Illustration : copie d'écran agence Tass sur Twitter

05 novembre 2022

« Qu’il(s) retourne(nt) en Afrique » : logos, ethos, pathos

Grégoire de Fournas, jeune viticulteur bordelais et député du Rassemblement national, a acquis instantanément une notoriété démesurée. Le jeudi 3 novembre, à l’Assemblée nationale, son collègue député LFI du Val-d’Oise Carlos Martens Bilongo s’inquiète du sort de l’Ocean Viking, un navire bloqué en mer avec 234 migrants à son bord. « Qu’il retourne en Afrique », s’écrie Grégoire de Fournas. Hourvari dans l’hémicycle. « Dehors, dehors », réclament bruyamment les députés LFI (voir vidéo de LCP).

Grégoire de Fournas assure avoir visé le bateau et ses occupants. Une grande partie de la presse et des politiques considèrent néanmoins son exclamation comme un « propos raciste » adressé à un député d’origine africaine. « L’élu d’extrême droite avait lancé "qu’il retourne en Afrique !" au député LFI Carlos Martens Bilongo, qui est noir, lors de l’intervention de ce dernier au sujet d’un bateau transportant des migrants », insiste Le Monde.

Logos : exégèse de l’inaudible

Quelques médias qualifient l’exclamation de « petite phrase » ; figurent parmi eux FranceTVinfo, Sud-Ouest, Closer ou La Charente libre. Son contenu est jugé ambigu. Certains écrivent systématiquement : « qu’il(s) retourne(nt) en Afrique ». « En effet, cette phrase, exprimée à l'oral, pourrait aussi bien avoir été prononcée au singulier ("Qu'il retourne en Afrique") ou au pluriel ("Qu'ils retournent en Afrique") », explique France info. On suppute que, au singulier, elle aurait visé Carlos Martens Bilongo, et au pluriel les migrants ; grammaticalement parlant, pourtant, elle peut aussi bien concerner le navire que ses occupants.

Le compte rendu de l’Assemblée nationale renonce aux parenthèses et tranche : « qu’il retourne en Afrique ». Mais dans l’après-midi du 4 novembre, le bureau de l’Assemblée nationale propose à celle-ci de prononcer à l’encontre de Grégoire de Fournas « une censure avec exclusion temporaire, sur le fondement de l’article 70 de notre règlement, en vertu duquel peut être sanctionné un député "qui se livre à des manifestations troublant l’ordre ou qui provoque une scène tumultueuse" ». Ce choix n’est pas neutre. Car l’article 70 permet aussi de sanctionner un député « qui se livre à une mise en cause personnelle, qui interpelle un autre député ou qui adresse à un ou plusieurs de ses collègues des injures, provocations ou menaces ». Autrement dit, le bureau de l’Assemblée ne retient pas l’injure raciste.

Au surplus, si le bureau de l’Assemblée avait considéré l’exclamation du député RN comme un propos raciste, donc délictueux, l’article 78 du règlement lui aurait imposé d’informer sur-le-champ le procureur général. Implicitement, il ne reproche à Grégoire de Fournas que d’avoir provoqué une « scène tumultueuse ».

Ethos : l’Afrique des uns n’est pas l’Afrique des autres

Enjoindre à des migrants africains de retourner en Afrique pourrait être qualifié de brutal, d’inhumain, etc. Ici, cependant, la presse parle majoritairement de racisme. Car l’exclamation ne vient pas de nulle part. Un député qui parle d’Afrique parle d’Afrique. Mais quand c’est un député RN, le spectre du racisme plane sur le nom « Afrique » lui-même.

Le message réel d’une petite phrase est souvent dissocié de son contenu stricto sensu. Parce qu’elle vient d’Emmanuel Macron, l’expression « Gaulois réfractaires » est réputée méprisante. Ne l’est pas, en revanche, parce qu’elle vient du général de Gaulle, la présentation de Clemenceau comme un « vieux Gaulois acharné à défendre le sol et le génie de notre race »[1]. La réputation du locuteur, son « ethos » aurait dit Aristote, est consubstantielle à la petite phrase.

Elle peut même l’emporter sur ce qui a réellement été dit. Selon LFI, sur son compte Twitter officiel, « alors que notre député @BilongoCarlos pose sa question au gouvernement, un député RN lui lance : "Retourne en Afrique" ». La deuxième personne du singulier de l’impératif substituée ici à l’exclamation d’origine introduit une tonalité méprisante et hostile.

Pathos : des auditoires inconciliables

Sur ce point, cependant, on peut envisager l’effet du « pathos », les passions et convictions des auditeurs. Il n’est pas impossible que l’auteur du tweet ait entendu ce qu’il désirait entendre. L’URL du tweet comporte d’ailleurs cette séquence : « voici-ce-qua-dit-le-depute-rn-gregoire-de-fournas-selon-le-compte-rendu-de-lassemblee-nationale ». Son auteur, donc, aurait non seulement mal entendu l'exclamation mais mal lu le compte rendu de l’Assemblée. Le biais de confirmation est une force puissante.

Cependant, dans un monde riche en médias, il n’y a pas un auditoire mais plusieurs. Majoritairement condamné par la presse, Grégoire de Fournas trouve des défenseurs en nombre sur l’Internet. Par exemple, quand Johanna Rolland, maire socialiste de Nantes, réélue en 2020 avec 60 % des suffrages, twitte : « Cette sanction contre les propos indignes d’un député du RN s’imposait », elle s'attire en une journée une cinquantaine de réponses, toutes hostiles à deux exceptions près. « Cette polémique pourrait se retourner en faveur du parti d’extrême-droite », s’inquiète France Culture.

Bien entendu, la position du bureau de l’Assemblée renforce ce risque. Pour avoir provoqué un tumulte, Grégoire de Fournas est exclu de l’hémicycle pendant quinze jours et privé de la moitié de ses indemnités parlementaires pendant deux mois. Mais les tumultes ne manquent pas au Palais-Bourbon. Or une telle sanction n’avait été prononcée qu’une fois antérieurement, contre le député communiste dissident Maxime Gremetz, pour avoir fait scandale en commission à propos de véhicules ministériels mal garés. Le RN n’aura pas de mal à se plaindre d’une victimisation. La petite phrase de Grégoire de Fournas pourrait même en devenir le symbole.

Michel Le Séac’h


[1] Discours prononcé sur la tombe de Georges Clemenceau, 12 mai 1946.

02 novembre 2022

Soundbites et catchphrases : le vocabulaire évolue

Les dictionnaires français-anglais, on l’a dit, traduisent le plus souvent « petite phrase » par « soundbite » ou « sound bite », et inversement. Cette traduction s’est imposée dans les quinze dernières années du 20e siècle. Peut-être en raison d’un usage de la politique américaine, comme le suggère David Colon : « depuis les années 1990, le White House Office of Communications systématise l'usage de la "ligne du jour", consistant à mettre en avant, chaque jour, un aspect particulier de l'action du président ou plus largement de l'administration présidentielle, à coups de déplacements thématiques et de « petites phrases » (sound bites) glissées à l'oreille des journalistes accrédités[i]. » 

Cependant, la locution « petite phrase » n’est peut-être pas très solidement inscrite dans la langue française : si elle a remplacé le « mot » depuis quelques dizaines d’années, elle pourrait être un jour remplacée par une autre expression. « Punchline » reste un prétendant plausible, mais paraît déjà en recul, avec quelques années de retard sur les États-Unis. Car le vocabulaire anglo-saxon lui-même évolue et les dictionnaires courants ont sans doute un temps de retard.

Les recherches sur Google en donnent une indication. Fréquentes au début de ce siècle aux États-Unis, les recherches sur « soundbites » ont peu à peu décliné, tandis que les recherches sur « catchphrases » progressaient. Depuis 2010 environ, « catchphrases » est recherché plus souvent que « soundbites », comme on le constate sur le graphique ci-dessous. Non représenté, « buzzwords », brièvement passé en tête dans les premières années 2010, a ensuite reculé lentement.


Bien entendu, ce graphique ne permet pas de conclusions absolues. Il faudrait comparer aussi les recherches sur le singulier des deux expressions, et aussi sur leur version en deux mots. Il faut noter aussi que si « soundbites » renvoie presque toujours à un usage politique, « catchprases » et plus encore « buzzwords » ou « punchlines » appartiennent souvent au vocabulaire du spectacle, des médias ou du marketing. Mais globalement, l’évolution est claire.

Les définitions canoniques de ces différents termes ne se recouvrent pas exactement. Peu importe, car elles ne sont ni stables ni très précises. Le tout est de savoir si les expressions sont bien utilisées pour désigner des formules concises prononcées par des personnages publics et qui marquent les esprits. La petite phrase reste un concept mal identifié.

Michel Le Séac’h


[i] David Colon, Propagande – La manipulation de masse dans le monde contemporain, Paris, 2019/édition Champs Flammarion, 2021, p. 167.


28 octobre 2022

Une petite phrase a un auteur, l’Académie française n’est pas seule à l’oublier

« "Petite phrase" : La définition magistrale de l’Académie française » est à ce jour le huitième billet le plus consulté de ce blog. Sans nul doute, la définition forgée par le Quai Conti est remarquable et inégalée. Elle souffre pourtant d’une omission capitale.

En 1935, la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française ignorait la petite phrase. Celle-ci est entrée en 2011 dans le troisième volume de la neuvième édition, en cours. Les académiciens s’y sont même pris à deux fois, avec deux définitions identiques à un mot près :

  • « phrase concise qui, sous des dehors anodins, vise à marquer les esprits »
  • « formule concise qui, sous des dehors anodins, vise à marquer les esprits »

La première illustre l’un des sens de l’adjectif « petit ». La seconde, l’un des sens du nom « phrase ». L’Académie procédant par ordre alphabétique, la seconde définition est postérieure à la première. On peut considérer qu’elle la corrige.

Une correction s’imposait en effet. La première définition ci-dessus sert à éclairer cette définition de « petit » : « dont la valeur ou l'importance est faible ». Elle voisine avec d’autres exemples comme « rendre un petit service », « de petits tracas », « au petit bonheur la chance ». Pourtant, si la petite phrase doit « marquer les esprits », c’est sans doute que sa valeur n’est pas si faible ! À moins que les esprits ne le soient eux-mêmes – mais imagine-t-on l’Académie française faire preuve à ce point de… mauvais esprit ?

La seconde définition échappe à cette contradiction interne. Les académiciens l’ont mûrement soupesée puisque ils ont choisi de remplacer le mot « phrase » par le mot « formule » au moment même où ils réfléchissaient au sens du mot « phrase ». Cette dernière est une « proposition simple […] grammaticalement autonome, et qui présente une unité de sens ». La « formule », une « expression condensée, nette et frappante ». Ainsi, il y a plus d’énergie dans la formule que dans la phrase. Pour des sciences comme les mathématiques, une formule exprime de manière symbolique une règle opératoire et se suffit à elle-même. Qu’on songe à E = mc² : Einstein y concentre l’univers entier en trois lettres, un chiffre et un symbole mathématique. En effet, une petite phrase résume souvent une vaste pensée.

L’ethos toujours capital

La définition de l’Académie est remarquable à d’autres égards :

  • La petite phrase n’est pas seulement petite, c’est-à-dire brève, elle est « concise », c’est-à-dire qu’elle « fait entendre beaucoup de choses en peu de mots ». Elle contient davantage qu’elle-même.
  • La petite phrase se présente « sous des dehors anodins ». Puisqu'il y a « dehors », implicitement, il y a aussi « dedans ». Si les premiers sont « anodins », c’est que l’important, dans la petite phrase, se cache à l'intérieur.
  • La petite phrase « vise ». Autrement dit, elle est animée d’une intention. Le sujet du verbe d’action, c’est elle. Et elle atteint parfois des cibles imprévues.
  • La petite phrase est destinée à « marquer », c’est-à-dire à produire une impression durable. Elle relève plus de la mémoire que de l'intelligence.
  • La petite phrase marque « les esprits », pluriel qui dénote son caractère collectif : elle s’adresse en général à un groupe, non à une personne.

En douze mots seulement, les académiciens ont donc livré une définition pesée au trébuchet, spécialement riche de sens. Il y manque pourtant deux éléments essentiels : les médias et, surtout, l’auteur. Si la petite phrase est animée d’une vie propre, encore lui faut-il un géniteur. 

L’identité de l’auteur, autrement dit l’ethos d’Aristote, est pour beaucoup dans les dedans implicites d’une petite phrase. « Je traverse la rue, je vous trouve du travail » ou « le Gaulois réfractaire » ne signifieraient rien si ces phrases n’étaient d'Emmanuel Macron. La différence capitale entre « L’État c’est moi » et « La République c’est moi » n’est pas entre l’État et la République mais entre Louis XIV et Jean-Luc Mélenchon.

Le locuteur souvent oublié

Pourquoi cet oubli de l’auteur ? Probablement parce que sa présence paraît évidente : toute phrase a un auteur. Ce qui est trop visible reste parfois inaperçu – c’est l’éléphant dans la pièce ! L’Académie française n’est pas seule à négliger le locuteur. Il est intéressant de comparer sa définition en douze mots à celle de dictionnaires et encyclopédies contemporains. C’est l’objet du tableau ci-dessous.

On remarquera spécialement la définition de l’encyclopédie libre Wikipedia, alimentée par les internautes. L’article « petite phrase » a été créé en décembre 2007. Il proposait la définition suivante : « un court extrait de discours ou une brève citation, destinée à marquer les esprits et être reprise dans les médias du fait de son effet percutant ». Cette définition est restée à peu près inchangée (seuls les six derniers mots ont été supprimés) pendant près de quinze ans. C’est seulement en juillet 2022 qu’un contributeur signant WikipSQ y a introduit la mention d’un « acteur médiatique et le plus souvent politique ».

 La petite phrase et ses protagonistes dans les dictionnaires usuels

Source

Définition

Auteur

Médias

Public

Trésor de la langue française (1988, 2021 en ligne)

« propos bref d’un homme politique qui sert à frapper l’opinion »

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Petit Robert (1993, 2017)

« petite phrase, extraite des propos d'un homme public et abondamment commentée par les médias »

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Maxidico (1996)

« propos d’une personnalité, gén. politique, repris par les médias qui en amplifient l’importance ou l’effet sur l’opinion « 

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Le Grand Robert de la langue française (2001)

« expression ou phrase, faisant formule et prononcée dans un contexte politique »

 

 

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Le Robert, Dictionnaire culturel en langue française (2005)

« v. 1980, expression ou phrase, faisant formule et prononcée dans un contexte politique »

 

 

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Le Grand Larousse illustré (2018)

« élément d’un discours, notamm. politique, repris par les médias pour son impact potentiel sur l’opinion »

 

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CNRTL (2022, en ligne)

« propos bref d'un homme politique, qui sert à frapper l'opinion »

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Larousse (2022, en ligne)

« courte phrase détachée des propos tenus en public par une personnalité et censée révéler la pensée profonde de l’auteur »

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The Free Dictionary (2022, en ligne)

« élément d’un discours, en particulier politique, repris par les médias pour son impact potentiel sur l’opinion »

 

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*

Wikipedia (2022, en ligne)

« un court extrait de discours ou une brève citation publique, d'acteurs sociaux (acteur médiatique et le plus souvent politique), destinée à marquer les esprits et être reprise dans les médias »

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Wiktionary (2022, en ligne)

« courte phrase ou citation, volontaire ou non, qui marque les esprits parce qu’elle est facilement détachée de son contexte »

 

 

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Michel Le Séac’h

Illustration : Anonyme, La mort de Démosthène, 1805, Nancy, musée des Beaux-Arts (extrait). Photo VladoubidoOo via Wikipedia Commons, licence CC AS 4.0

11 octobre 2022

C’est une bonne situation, ça, ministre ? : Marlène Schiappa, entre féministe et « sex symbol »

Mais comment fait-elle ? À 39 ans, Marlène Schiappa revendique plus de trente livres, dont une dizaine publiés depuis 2017 ! Dans C’est une bonne situation, ça, ministre ?, seule parution de 2022 à ce jour, elle décrit sa vie de secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations (2017-2020) puis de ministre déléguée chargée de la Citoyenneté (2020-2022).

Comme Marlène Schiappa lit aussi un livre par jour (p. 264), sans préjudice de la liste quotidienne des « SMS d’alertes police », liste de tout ce qui s’est passé dans le pays au cours de la nuit (p. 277), cet ouvrage de 368 pages a été écrit vite, forcément. Trop vite parfois. « On m’a plongée d’emblée, comme Blandine dans la fausse [sic] aux lions, dans le grand bain médiatique » (p. 186), assure l’auteure, qui n’a pas pris soin de vérifier : les lions du cirque (la fosse, c’est Daniel) se sont inclinés devant sainte Blandine, finalement livrée à un taureau furieux.

Elle connaît mieux le métier de ministre que la vie des saints, bien sûr, mais cela ne signifie pas que son livre soit si riche en informations sur le premier. Il empile des anecdotes qui divertissent sans être très informatives. Il glisse parfois vers le livre politique classique et rasoir avec des déclarations de principe et des listes de mesures prises ou à prendre. Il dit du bien d’Emmanuel Macron, d’Édouard Philippe, de Jean Castex, de Gérald Darmanin et, à la dernière page, comme pour réparer un oubli, de Brigitte Macron. Surtout, il parle beaucoup, avec chaleur, de Marlène Schiappa. 

Sous couvert de citation, quelquefois, ou en parlant d’elle-même à la troisième personne. Mais le plus souvent franco, sans circonlocutions ni fausse modestie : puisqu’elle est satisfaite d’elle-même, pourquoi ne pas le dire ? Ce premier degré est plutôt sympathique, d’ailleurs : professionnelle de la politique pour ainsi dire depuis sa petite enfance, l’auteure semble s’émerveiller sincèrement de ce qui lui arrive, à elle, fille de prolo élevée en HLM qui n’a pas fait d’études (trois détails pas totalement faux mais loin d’être totalement vrais). D’autres, à sa place, pourraient se sentir blasés.

Répliques culte et petites phrases

Marlène Schiappa, dans ce livre, ne parle guère de politique politicienne ni de campagnes électorales. Les petites phrases y occupent donc peu de place. En fait, elles ne sont expressément évoquées que… par sa sœur Carla, préfacière du livre : « Nous avons le cuir solide, mais j’avoue avoir parfois eu envie d’en découdre quand il y a eu trop de méchanceté ou de jalousie. Les petites phrases détournées, les vidéos tronquées, l’intrusion dans la vie privée, les moqueries font partie du package » (p. 12).

Le titre du livre, cependant, recycle une réplique culte du film Astérix et Obélix : Mission Cléopatre : « C’est une bonne situation, ça, scribe ? » Marlène Schiappa aime bien ce genre de clin d’œil. Une citation détournée de Spiderman (« Un grand pouvoir induit de grandes responsabilités ») lui a valu un « lynchage » sur les réseaux sociaux (p. 264). L’un des chapitres de son livre est intitulé « No women no cry », titre d’une chanson de Bob Marley (p. 153). Un autre reprend l’adage latin « De minimis non curat praetor » (p. 258). Un troisième, « Jamais sans son gilet » (p. 281), évoque Jamais sans ma fille au temps des « gilets jaunes ».

Tout de même, la ministre a aussi ses propres petites phrases et consacre un chapitre à la plus fameuse d’entre elles : « On ne va pas s’interdire les plans à trois » (p. 205). Cette gaillardise, à l’occasion du vote d’une loi contre la polygamie, lui a valu un prix de l’Humour politique. L’humour n’est pas sans risque en politique. Le sexe non plus. Marlène Schiappa se rassure en disant que « la France reste le pays du marivaudage et du libertinage » (p. 205). Mais le danger pour elle serait de s’imposer comme un sex symbol plutôt que comme une personnalité politique.

Invitation à la caricature

Elle a résolument fait du féminisme son territoire politique. Elle a le sentiment de l’incarner. Au point d’en créer le vocabulaire, elle le dit modestement via un témoin, d’autant plus sincère qu’il ne l’aime pas : « "Féminicide, c’est quoi ce mot ? Encore un truc de féministe inventé par Schiappa ! Personne ne l’utilisera !", lance avec une clairvoyance remarquable un chroniqueur des Grandes Gueules sur RMC » (p. 229). (Clairvoyance limitée cependant vers l’arrière, puisque « féminicide » était déjà utilisé au 20e siècle par René Dumont, et même au 19e s. à propos de Barbe-Bleue.)

Or son féminisme est très sexué. Son image publique s’en ressent. Communication oblige, elle assure éprouver « respect et considération » pour les journalistes. Mais elle ne dissimule pas tout le mal qu’elle en pense. Elle ne peut donc pas trop compter sur leur bienveillance. « Des centaines d’articles dans la presse en ligne écrivent tout et n’importe quoi, de préférence n’importe quoi », s’afflige-t-elle. « Tout est bon pour me faire passer pour une bimbo » (p. 187). Autrement dit, c’est sur le thème du sexe que son image publique se construit.

Elle l’a plus qu’un peu cherché. Elle a publié une douzaine d’ouvrages érotiques. Elle a joué sur scène Les Monologues du vagin. Elle ne recule pas devant des références lestes : « Alors, comme disait Arletty : "Mon cœur est français… ", vous connaissez la suite ! » (p. 207). Son point d’exclamation semble plus un clin d’œil complice qu’un geste de pudeur tardive (pour qui ne connaîtrait pas « la suite », Arletty ajoutait : « mon cul est international »). Si sa sortie sur les « plans à trois » a marqué, c’est justement parce qu’elle cadrait bien avec son personnage.

Marlène Schiappa a de bons arguments à faire valoir sur ce terrain. Le tout est d’en faire un élément d’image sans s’y laisser enfermer, d’être sex symbol ET leader politique à la fois. C’est une voie étroite…

Michel Le Séac’h

Marlène Schiappa, C’est une bonne situation, ça, ministre ? -- Éditions de l’Observatoire/Humensis, Paris, 2022 -- ISBN 979-10-329-2071-8 -- 368 pages, 22 euros.

06 octobre 2022

Sandrine Rousseau : la notoriété par les petites phrases

« Il faut changer de mentalité pour que manger une entrecôte cuite sur un barbecue ne soit plus un symbole de virilité » a déclaré voici quelques jours Sandrine Rousseau, députée Europe-Écologie-Les Verts (EELV). La sortie a été qualifiée de petite phrase par, entre autres, Le Monde, TF1, (« une énième petite phrase qui a déchaîné les passions ») ou Gala (« Une petite phrase qui a fait grand bruit et qui a valu une salve de critiques à la femme politique »).

Sandrine Rousseau pouvait-elle ignorer ce qui allait se passer ? C’est douteux. Elle défraie la chronique politique depuis un bout de temps, presque toujours de la même manière. La presse désigne souvent ses déclarations comme des « petites phrases ». Quelques exemples :

Ses soutiens s’en désolent. « Face à l’irruption de Sandrine Rousseau dans le débat public (…), aucune méthode de disqualification ne lui sera épargnée : focales sur ses "petites phrases" dites "polémiques" et psychologisation de son combat politique tracent les grandes lignes », écrivait Sophie Eustache chez Acrimed[i]. « A contrario, ses propositions (…) ne sont pas (ou si peu) discutées. » Autrement dit, la presse s’intéresse moins à ce qu’elle promet qu’à ce qu’elle dit, et considère que ce qu’elle dit révèle qui elle est. « Je ne suis pas reconnue comme autre chose qu’une femme ayant parlé de son vécu personnel », estime Sandrine Rousseau elle-même.

Jacques Julliard, qui ne l’aime pas, dit finalement la même chose dans Le Figaro[ii] : les médias « ont repéré en elle la "bonne cliente", celle qui fait de l’écoute, en raison même de l’énormité de ses propos. (…) Ainsi va de nos jours le système médiatique : ce n’est pas la nature de son contenu qui fait la valeur de l’information mais la personnalité de l’informateur. » La réciproque est vraie : c’est l’information qui fait la personnalité de l’informateur pour un public qui ne le rencontrera d’aucune autre manière.

Qui imagine l’entrecôte grillée mise en examen ?

Or Sandrine Rousseau n’est pas n’importe quel « informateur ». L’an dernier, elle dispute la primaire de l’élection présidentielle chez EELV. Quand elle se déclare, les observateurs la donnent largement battue par Yannick Jadot, Éric Piolle et Delphine Batho, beaucoup plus connus et titrés qu’elle. Elle est finalement qualifiée pour le second tour, auquel elle obtient 49 % des voix ! Malgré une campagne très virulente ‑ ou justement grâce à cette campagne virulente ?

Son cas n’est pas sans rappeler celui de François Fillon lors de la primaire de la droite en 2016. Classé quatrième dans les sondages au début de la campagne, il s’impose finalement. Entre-temps, il y a eu sa petite phrase « Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? »

Consciemment ou non, les électeurs se disent sans doute que la personnalité d’un président compte finalement davantage, face à l’adversité, que des « propositions » soumises à bien des aléas. Et si pour eux ses petites phrases résument son caractère, il est légitime qu’ils y prêtent attention. Surtout si le personnel politique les y incite. « La députée écologiste Sandrine Rousseau est devenue l’une des cibles favorites de cercles conservateurs en raison de ses propos mêlant écologie et féminisme », note Le Monde. Cela « démontre » implicitement son importance pour eux. S’ils la critiquent, c’est qu’elle compte !

Emmanuel Macron a probablement bénéficié d’un phénomène analogue en 2014 à la suite de sa petite phrase sur les « illettrées de Gad » : l’opposition saisit l’occasion pour s’en prendre vivement au jeune ministre de l’économie. Ce faisant, elle lui confère d’emblée une stature spéciale.

Cela n’a probablement pas échappé à la députée écologiste. « Faire évoluer les mentalités par des punchlines bien huilées, telle est la stratégie que Sandrine Rousseau a décidé d’adopter », assure Anastasia Wolfstirn dans Gala, en rubrique « News de stars »[iii]. S’agit-il d’ailleurs de « faire évoluer les mentalités » ou d’assurer sa notoriété ? Sa phrase sur la virilité de l’entrecôte n’est pas originale. Comme l’a observé Frédéric Mas, on en lit davantage chez Pierre Bourdieu et Roland Barthes (« le bifteck participe à la même mythologie sanguine que le vin », etc.)[iv]. L’importance de cette petite phrase n’est pas dans ce qu’elle dit de la viande mais dans ce que les électeurs comprennent de Sandrine Rousseau.

Michel Le Séac’h

 Photo Wikimedia Commons par Tilou90, licence CC-AS 4.0


[i] Sophie Eustache, « Sandrine Rousseau, la candidate qui n’a pas plu aux médias », Acrimed, 4 octobre 2021. https://www.acrimed.org/Sandrine-Rousseau-la-candidate-qui-n-a-pas-plu

[ii] Jacques Julliard, « Au secours, Monsieur Xi Jinping ! », Le Figaro, 3 octobre 2022. https://www.lefigaro.fr/vox/politique/jacques-julliard-au-secours-monsieur-xi-jinping-20221002

[iii] Anastasia Wolfstirn, « Sandrine Rousseau “caricature de ses idées” ? Pourquoi ses adversaires l’apprécient… », Gala, 10 septembre 2022. https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/sandrine-rousseau-caricature-de-ses-idees-pourquoi-ses-adversaires-lapprecient_501821

[iv] Frédéric Mas, « Sandrine Rousseau : le steak qui cache la forêt », Contrepoints, 1er septembre 2022. https://www.contrepoints.org/2022/09/01/437955-sandrine-rousseau-le-steak-qui-cache-la-foret

03 octobre 2022

De quoi les petites phrases sont-elles le nom ?

 What's in a name? That which we call a rose
By any other name would smell as sweet
‑ William Shakespeare

Étrangement peu étudiées par les sciences politiques et les sciences cognitives, les petites phrases le sont davantage par les sciences du langage – du moins en français. Pour le 8e Congrès mondial de linguistique française, Damien Deias, de l’Université de Lorraine, a cherché à cerner les usages de la dénomination « petite phrase » et à comprendre comment elle est reconnue et comprise par le grand public. Il s’est appuyé sur un questionnaire auprès de 203 participants[i].

Dans son intervention, Damien Deias souligne entre autres que l’expression « petite phrase » n’a pas de « strict équivalent repéré dans d’autres langues » pour désigner « les énoncés médiatiques retentissants en circulation ». Comme je l’ai moi-même noté[ii], la traduction « petite phrase = sound bite » retenue par Le Grand Robert & Collins, le Harrap’s Unabridged Dictionary ou le Harrap’s Shorter est une facilité illusoire. En réalité, le « sound bite » est attaché au discours par l’homme politique alors que la « petite phrase » en est plutôt détachée par les médias ou le public[iii] !

Dans la pratique, les mots ou locutions anglaises associées à « petite phrase » sont très divers. Sur le site de traduction automatique Linguee, par exemple, « sound bite » ou « soundbite » vient en tête, mais une quinzaine d’autres sont proposés, issus de textes bilingues provenant souvent de l’administration canadienne ou des institutions européennes. De l’anglais au français, la variété est encore plus grande. Le consensus est donc loin de régner chez les traducteurs, et c’est moins la pénurie que l’abondance qui menace. 

En allemand, en espagnol, en italien, en portugais, la plupart des dictionnaires bilingues ignorent tout simplement l’expression « petite phrase ». Quelques-uns tentent des approximations. Le Gran diccionario Español-Francès Francès-Español Larousse (2018) traduit « petite phrase » par « frase lapidaria »… mais « frase lapidaria » par « formule lapidaire ». À l’article « petit », mais non à « phrase », le Grand dictionnaire français-italien italien-français de Larousse(2006) indique : « dichiarazoni, frasi (di un personnaggio publico commentate dai giornali) ». En revanche, « petite phrase » n’apparaît pas dans les traductions de « dichiarazone » et « frase ». L’expression anglo-saxonne sound bite est parfois utilisée sans traduction, comme au Portugal[iv]. Le mot latin « elocutiuncula » ne semble pas avoir de successeur. Le chinois possède un idéogramme (提法) pour désigner une formulation ne varietur, mais il peut s’appliquer à d’autres concepts.

L’avenir au punchline ?

Cependant, les phrases détachées, immédiatement reconnaissables et associées à un homme politique paraissent être un phénomène universel, quel que soit le nom qu’on leur donne. Et sans barrière linguistique. L’anaphore « I have a dream » de Martin Luther King sera définie par exemple comme « frase » en espagnol, « parole » en italien, « redefragmenten » (fragment de discours) en allemand, etc., mais le fait important est qu’elle est internationalement reconnue et que partout on la considère comme « quatre mots à part » auxquels on accorde un sens implicite assez homogène. C’est un phénomène cognitif et non linguistique.

La langue française dispose d’une expression assez bien identifiée pour le désigner : en cela réside peut être son originalité. Mais les petites phrases elles-mêmes s’expriment en toutes langues. Le professeur David McCallam a pu étudier « Les "petites phrases" dans la politique anglo-saxonne »[v] en traitant des « sound bites » sans être moins compréhensible ou moins convaincant pour autant. Pour le lecteur français, la locution est appliquée justement aux exemples cités.

Elle n’a pourtant pas le monopole du concept en français. En particulier, l’usage de l’anglais « punchline » lui fait concurrence. Il désigne à l’origine la formule frappante (punch) qui conclut un morceau de rap. Et il tend à se répandre sur l’internet pour désigner n’importe quelle formule bien sentie. Une « petite phrase assassine » est parfois raccourcie en « scud ». Quelquefois apparaît un néologisme formé sur le nom d’un homme politique, comme « raffarinade ». Les jours de l’expression « petite phrase » sont peut-être comptés, pas ceux du concept. Un successeur de McCallam pourra sûrement étudier sans difficulté « Les "punchlines" dans la politique anglo-saxonne ».

Anachronismes invisibles

Le passé est témoin de l’évolution du vocabulaire : avant d’être appelées « petites phrases », les petites phrases étaient appelées autrement ! La première publication universitaire consacrée aux petites phrases est notoirement « Petites phrases et grands discours (Sur quelques problèmes de l'écoute du genre délibératif sous la Révolution française) » de Patrick Brasart[vi]. Ce titre paraît si naturel que personne ne semble remarquer son caractère délibérément anachronique. Bien entendu, la locution « petite phrase » n’était pas en usage à l’époque de la Révolution. On parlait systématiquement de « mots » : autre temps, autre terme, mais concept identique – au point que le passage du « mot » à la « petite phrase » est transparent. Sous une expression du 20e siècle, Patrick Brasart traite sans difficulté de la communication politique du 18e siècle, avant la radio, la télévision et l’internet. Surtout, il montre que même si la culture rhétorique des acteurs a évolué, les petites phrases d’alors ressemblent beaucoup à celles d’aujourd’hui. Y compris dans leur versant négatif, « la malveillance des adversaires politiques d'un orateur pour pratiquer les abréviations les plus rudes, la plus radicale étant la réduction de l'ensemble du discours public d'un orateur à une seule phrase » [vii].

Un anachronisme analogue ne choque pas davantage dans le titre d’un colloque organisé en 2019 par la MSHS de l’Université de Poitiers : « Petites phrases et art de la pointe dans l'Europe des XVIe et XVIIe s. »[viii], consacré à « la place et [au] rôle des pointes, mots d’esprit, concetti et autres petites phrases dans le contexte des livres ou des pièces théâtrales ». Très conscients de jouer avec les mots et les époques, les organisateurs ajoutent : « À travers ces jeux littéraires d’une Renaissance que l’on entendra résonner dans notre actualité, c’est aussi l’écho de l’Antiquité, avec notamment la tradition de ses épigrammes, qui nous parviendra. Autant d’allers-retours dans l’histoire de la petite phrase aiguisée ». Nancy Freeman Regalado, spécialiste américaine de la littérature médiévale, affirme pour sa part avoir repéré « une petite phrase à résonance politique, qui semble avoir eu cours dans les couloirs du palais de Philippe le Bel, […] entre les pages de cinq textes datant de 1313 à 1359 : "Porchier mieus estre ameroie que Fauvel torchier". » Elle use de l’anachronisme en toute connaissance de cause et s’en explique de manière convaincante[ix].

Ainsi, l’apport de la linguistique pourrait être tout à la fois de montrer le caractère singulier de l’expression « petite phrase » et la plasticité de la langue quand il s’agit de désigner un concept qui, lui, paraît immuable.

Michel Le Séac’h


[i] Damien Déias, « La reconnaissance sociale de la dénomination ”petite phrase” », Congrès mondial de linguistique française, Jul 2022, Orléans, France. ffhal-03717772f

[ii] Michel Le Séac’h, « Comment dit-on "petite phrase" en anglais ? », blog Phrasitude, 26 juillet 2021.

[iii] On peut noter aussi que si la « petite phrase » est de l’ordre du texte, le « sound bite » est de l’ordre du son. Quand il était question de « petite phrase » au début du 20e s., on faisait en général référence au passage de la sonate de Vinteuil évoqué par Marcel Proust dans La Recherche. Voir Michel Le Séac’h, « Une brève histoire des petites phrases », blog Phrasitude, 2 juin 2020.

[iv] Francisca Gonçalves Amorim, « O soundbite – Fenómeno comunicacional de (in)visibilidade política », Estudos em Comunicação, nº 26, vol. 2 (mai, 2018).

[v] David McCallam, « Les "petites phrases" dans la politique anglo-saxonne », Communication & Langages, n°126, 4ème trimestre 2000. pp. 52-59, http://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_2000_num_126_1_3040

[vi] Patrick Brasart, « Petites phrases et grands discours (Sur quelques problèmes de l'écoute du genre délibératif sous la Révolution française) », Mots, septembre 1994, n°40. p. 106-112.

[vii] Idem.

[viii] Journée d’étude organisée par Étienne Boillet. Voir https://www.fabula.org/actualites/petites-phrases-et-art-de-la-pointe-dans-l-europe-des-xvie-et-xviie-siecles_92683.php

[ix] Nancy Freeman Regalado, « Le porcher au palais : Kalila et Dimma, le Roman de Fauvel, Machaut et Boccace », Études littéraires, vol. 31, n°2, hiver 1999, https://id.erudit.org/iderudit/501238ar.