jeudi 29 décembre 2016

Le cerveau se mobilise pour défendre ses idées politiques

La petite phrase la plus percutante du monde n’est pas suffisante pour changer des opinions contraires. C’est ce que laisse supposer un article publié par Nature voici quelques jours sous le titre « Neural correlates of maintaining one’s political beliefs in the face of counterevidence » (Corrélations neuronales de la préservation des opinions politiques face à la preuve contraire).

Les auteurs de l’article, Jonas T. Kaplan et Sarah I. Gimbel (University of Southern California Los Angeles) et  Sam Harris (Project Reason Los Angeles), ont constitué un échantillon de quarante liberals (progressistes) bon teint. Ils leur ont présenté des arguments qui contredisaient certaines de leurs opinions politiques et observé les réactions de leur cerveau à l’aide d’un IRM. À titre de comparaison, ils ont aussi effectué le même test sur des opinions non politiques du genre « Edison a inventé l’ampoule électrique ».

Opinions et contre-arguments étaient exprimés sous forme brève (environ 11 mots en moyenne pour les première, une vingtaine pour les seconds). Il n’est pas question ici de « petites phrases », mais pas non plus de raisonnements bien étayés. Après lecture des contre-arguments, les opinions politiques évoluaient moins que les opinions non politiques.

Mais surtout, les parties du cerveau activées n’étaient pas les mêmes dans les deux cas. Les arguments non politiques activaient le cortex préfrontal dorsolatéral et le cortex orbitofrontal. Les arguments contestant des opinions politiques donnaient lieu à une activité accrue dans les régions du réseau du mode par défaut (DMN) : précunéus, cortex cingulaire postérieur, cortex préfrontal médian, etc. Or des études antérieures ont montré que les mêmes régions interviennent dans les croyances religieuses fortes. Le DMN se mobilise pour la défense des opinions profondes en rapport avec l’identité sociale.

Cette étude en laisse espérer d’autres. Puisque les « progressistes » sont si réticents à modifier leurs idées, en va-t-il de même chez les conservateurs ? Et si, au lieu de formulations génériques, on soumettait au test des petites phrases politiques très connues, les résultats seraient-ils différents ?

Michel Le Séac’h
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Illustration : parchemin anglais, v. 1300, domaine public, Wikimedia Commons

mercredi 21 décembre 2016

Zsa Zsa Gabor : sa légende est aussi dans ses petites phrases

« Le meilleur rôle de  Zsa Zsa Gabor a été le sien », notait Time voici quelques jours en annonçant la mort à 99 ans de l’une des actrices les plus légendaires de Hollywood. Ses rôles au cinéma ont associé Zsa Zsa Gabor à quelques répliques fameuses, comme celle-ci, dans Moulin Rouge, le film qui a assis sa célébrité en 1952 : « J’ai eu 25 ans pendant quatre ans ».

Sa carrière professionnelle prestigieuse et sa vie personnelle tapageuse (elle a eu neuf maris et d’innombrables amants) lui ont valu de participer à des centaines d’émissions de divertissement à la radio et à la télévision. Elle y déployait une verve ravageuse rehaussée par une pointe d’accent hongrois. Les petites phrases qu’on lui prête ne sont peut-être pas toutes authentiques, mais on ne prête qu’aux riches... Voici certaines des plus fameuses :

  • « Le sexe, je n’y connais rien car j’ai toujours été mariée. »
  • « Les hommes n’aiment la profondeur chez les femmes que dans leur décolleté. »
  •  « Il est toujours plus difficile de satisfaire son mari que celui d’une autre. »
  • « Combien j’ai eu de maris ? Vous voulez dire à part les miens ? »
  • « Je suis pour les grandes familles. Une femme devrait avoir au moins trois maris. »
  • « Je sais très bien tenir une maison. Chaque fois que je quitte un homme, je garde sa maison. »
  • « Les meilleurs amis d’une femme, ce sont ses bijoux. Le meilleur ami d’un homme, c’est son chien. Vous voyez quel est le sexe le plus sensé. »
  • « Je n’ai jamais détesté un homme au point de lui rendre ses bijoux. »
  • « Mon mari m’a dit un jour : ‘c’est moi ou le chat’. Je le regrette quand même un peu. »
  •  « Je veux un homme gentil et compréhensif. Est-ce trop demander à un millionnaire ? »
  • « Le mariage, c’est du 50/50. L’homme doit avoir au moins 50 ans et 50 millions de dollars. »
  • « Une femme doit se marier par amour. Et recommencer jusqu’à ce qu’elle le trouve. »
  •  « Être aimée est une force. Aimer est une faiblesse. »
  • « Je ne fais la cuisine que quand je suis amoureuse. »
  • « Un homme amoureux est incomplet tant qu’il n’est pas marié. Après, il est fini. »
  • « Divorcer parce qu’on n’aime pas un homme est aussi idiot que de l’épouser parce qu’on l’aime. »
Michel Le Séac'h
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Illustration : Zsa Zsa Gabor dans Moulin Rouge, domaine public via Wikimedia Commons.

mardi 20 décembre 2016

« Ich bin Charlie » : un double snowclone en avance sur une actualité tragique

« Ich bin Charlie », titraient voici quelques jours de nombreux journaux, dans la presse française aussi bien qu’allemande ou anglophone. Ils annonçaient la parution de la première édition internationale, en allemand, de Charlie Hebdo.

La formule vous rappelle une chose, bien sûr. Ou peut-être deux ? Elle est formée sur deux formules qui ont couru dans le monde entier :
  • « Ich bin ein Berliner » (« je suis un Berlinois »), phrase prononcée par John Fitzgerald Kennedy à Berlin en juin 1963. Il exprimait ainsi la solidarité des États-Unis avec les habitants de Berlin-Ouest soumis au blocus soviétique.
  • « Je suis Charlie », slogan créé par le graphiste Joachim Roncin en janvier 2015 après l’attentat contre Charlie Hebdo et qui a déferlé en quelques heures sur le web français puis international[1].
Ces deux petites phrases sont si connues qu’elles sont toutes deux devenues des snowclones, c’est-à-dire des formules dont ont réutilise des éléments caractéristiques pour former d’autres phrases présentant une parenté sémantique, sous la forme « Ich bin ein XXXer » pour l’une, « Je suis XXX » (avec souvent reprise du graphisme d’origine) pour l’autre. Le titre né de leur fusion bénéficie d’emblée d’une grande puissance évocatrice. L’attentat commis au marché de Noël de Berlin hier lui a donné un caractère terriblement prophétique.

Au passage, « Ich bin Charlie » donne une nouvelle illustration de la capacité de l’Agence France Presse (AFP) à imposer des petites phrases. La formule, qui figurait dans une de ses dépêches, a simplement été reprise par un certain nombre de journaux.

Michel Le Séac’h


[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, 2015, p. 228. Sur  « Ich bin ein Berliner », voir Pierrick Geais, « 'Ich bin ein Berliner', une petite phrase dont l'histoire continue de s'écrire », Vanity Fair, 20 décembre 2016.

mardi 13 décembre 2016

Fake news et petites phrases

Punir les « allégations, indications ou présentations faussées et de nature à induire intentionnellement en erreur » qui viseraient à dissuader des femmes d'avorter : tel est l'objectif de la loi « relative à l’extension du délit d’entrave à l’interruption volontaire de grossesse » adoptée voici quelques jours par l'Assemblée nationale. Spécialement visé, l’internet – car c’est là en pratique que s’exerce le militantisme anti-IVG.

Pourquoi borner cette exigence de vérité, sanctions pénales à la clé (deux ans de prison quand même) aux questions relatives à l’IVG ? Pourquoi ne pas punir tout simplement la diffusion d’allégation, indications ou présentations faussées, quelle qu'en soit l'intention ? Justement, le débat fait rage aux États-Unis. Les rumeurs et les bobards ont toujours joué un rôle en politique ; l’internet n’a fait qu’accélérer leur diffusion. On l’a bien vu pendant la campagne présidentielle américaine. Barack Obama s’est publiquement inquiété de la désinformation et des théories du complot circulant sur les réseaux sociaux. La presse écrite, très majoritairement favorable à Hillary Clinton, a critiqué certains sites web pour n’avoir pas fait le ménage dans les messages de leurs utilisateurs concernant la candidate démocrate. Depuis une quinzaine de jours, à la suite du Washington Post, certains journaux affirment même que le gouvernement russe a volontairement répandu des fausses nouvelles sur l’internet pour favoriser l’élection de Donald Trump (le complotisme serait-il en train de changer de bord ?).

L’Oxford English Dictionary vient de valider l’expression « post-truth » (post-vérité), qui désigne « les circonstances dans lesquelles les faits objectifs exercent moins d’influence sur la formation de l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances individuelles ». Les grands de l’internet, Google et Facebook en tête ont annoncé leur intention de priver de publicité les sites qui contiennent des fausses nouvelles. Pendant la campagne électorale américaine, le compte Twitter de Donald Trump était intitulé @realDonaldTrump pour tenter de se distinguer de tous les faux Trump.

Les petites phrases fausses ont parfois l'air plus vraies que nature

Mais en quoi consistent les fake news ? Dans le New York Times, un professeur de philosophie, Michael P. Lynch, a tenté un distinguo entre « mensonge » et « tromperie ». « Mentir », selon lui, « c’est délibérément dire ce que vous pensez faux avec l’intention de tromper votre auditoire. Je peux vous tromper sans mentir (un silence à un moment clé, par exemple, peut être trompeur). Et je peux vous mentir sans tromperie. Cela peut être parce que vous êtes sceptique et ne me croyez pas, mais aussi parce que mon propos se trouve par hasard être vrai. » Cette manière de couper les cheveux en quatre annonce d’intéressants débats à venir !

L’observation des petites phrases pourrait apporter des éléments à ces débats. Une petite phrase qui réussit est largement répétée, mais pas toujours comme elle a été prononcée (d’ailleurs, comme le dit le professeur Lynch, un silence peut être trompeur, or la petite phrase n'en rend pas compte). Il est difficile aujourd’hui de vérifier que Marie-Antoinette a dit, ou pas : « s’ils n’ont plus de pain, qu’ils mangent de la brioche »[1]. Mais il n’est pas difficile de vérifier qu’Emmanuel Macron a dit « la vie d'un entrepreneur est bien plus dure que celle d'un salarié » : la petite phrase ne date que de janvier dernier. Et alors là, surprise : le voyant rouge « fake news » se met à clignoter. En réalité, Emmanuel Macron a dit : « la vie d'un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d'un salarié ». L’omission du mot « souvent » change beaucoup la tonalité de la phrase – s’agirait-il du silence trompeur dont parlait Michael P. Lynch ? Or la première formule (fausse) est dix fois plus fréquente sur l’internet que la seconde (vraie) !

La presse américaine n’est pas à l’abri de ce genre de fantaisies, volontaires ou pas. Washington Post et New York Times en tête, en dépit de leur hostilité aux « fake news », de nombreux journaux ont tronqué une déclaration de Donald Trump (« I will accept the results of the election – if I win »), lui donnant ainsi une tonalité putschiste. Le « sound bite » a fait un tabac sur l’internet. On voit plus aisément une paille dans l’œil du voisin que le fake qui est dans son œil à soi.

Michel Le Séac’h


[1] Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, 2015, p. 95.

vendredi 9 décembre 2016

« Wir schaffen das » : Angela Merkel est-elle débarrassée de sa petite phrase ?

Angela Merkel a été réélue cette semaine à la tête de la CDU après avoir tourné la page de son « wir schaffen das! » (« nous y arriverons »). Cette petite phrase date d’une conférence de presse du 31 août 2015. Très affectée, dit-on, par la découverte en Autriche, quelques jours plus tôt, de 71 cadavres de clandestins dans un camion frigorifique, la chancelière allemande avait décidé d’accueillir sans réserve les migrants qui affluaient via les Balkans. L’Allemagne est un pays puissant, avait-elle dit, « wir haben so vieles geschafft – wir schaffen das » (« Nous avons déjà tant fait – nous y arriverons »).

Pendant des mois, ce  « wir schaffen das » lui a été reproché par ses opposants – et par une opinion allemande qu’un sondage disait hostile à 82 %. Cité par Politico, Joachim Scharloth, professeur de linguistique à l’université technique de Dresde, assure que c’était inévitable car la formule d’Angela Merkel renvoyait à « une référence complètement obscure ». Arriver à quoi ? On n’en savait rien.

Certes, mais on pourrait en dire autant du « Yes we can » de Barack Obama lors de sa campagne présidentielle de 2008[1]. Or cette petite phrase-ci, au contraire, a été reçue positivement en Amérique et dans le monde occidental – alors que peu de gens pourtant auraient pu dire qui était « nous » et surtout ce que ce nous pouvait.

Dès leurs débuts, les deux petites phrases ont connu des sorts différents[2]. Celle de Barack Obama a été instantanément plébiscitée par le public, au point de supplanter le slogan officiel de la campagne (« Change we can believe in »). Celle d’Angela Merkel est d’abord passée inaperçue. Les statistiques de Google Search ne révèlent aucun intérêt particulier pour elle dans la semaine du 30 août au 5 septembre 2015 (voir le graphique Google Trends ci-dessous).


Pour qu’une petite phrase marque les esprits, il faut qu’elle soit répétée. Angela Merkel s’en est chargée elle-même. Elle a réitéré sa formule, et les résultats n’ont pas tardé : les manifestations hostiles se sont multipliées et le parti anti-immigration Alternativ fûr Deutschland a décollé dans les sondages, puis dans les urnes.

Angela Merkel en a tiré les conséquences : elle a fait machine arrière. Mais peut-on effacer à volonté la marque laissée par une petite phrase ? Michel Rocard n’a jamais pu faire oublier « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » (autres temps, autres petites phrases !). Il avait tenté sans grand succès d’y ajouter après coup un appendice (« mais elle doit en prendre sa part »)[3]. Angela Merkel a fait plus direct et plus radical : au mois de juillet elle a répudié expressément son « wir schaffen das » devenu selon elle une « formule creuse ».

Il semble que ses partisans ne lui en tiennent pas rigueur : la CDU l'a réélue par 89,5 % des voix – une élection de maréchal, même si son score avait atteint 96,7 % en 2014. Est-ce à dire que la petite phrase est oubliée, alors que plusieurs centaines de migrants sont entrés en Allemagne dans l'intervalle ? Il faudra attendre des résultats électoraux grandeur nature. Mais ce n’est pas impossible : la dissonance était telle entre une personnalité populaire et une position impopulaire que cette dernière pourrait avoir disparu comme si elle n’avait jamais existé.

Michel Le Séac'h


[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, 2015, p. 121.
[2] « Wir schaffen das » n’est pas la traduction exacte de « yes we can » mais, curieusement, elle pourrait avoir la même origine : un personnage de dessins animés pour enfant, Bob le Bricoleur (Bob the Builder aux États-Unis, Bob der Baumeister en Allemagne). À son équipe d’ouvriers, Bob demande rituellement : « Pouvons-nous le faire ? ». Et les autres de répondre « Yes we can » dans la version en anglais… et « Yo ! wir schaffen das » dans la version allemande.
[3] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, 2015, p. 101.

Photo : copie partielle d'écran Phoenix

mercredi 7 décembre 2016

Ségolène Royal, de la « bravitude » à la « castritude »

« Les Cubains se sont inspirés de la Révolution française sans pour autant connaître la Terreur » : si elle avait été prononcée par Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères, cette déclaration aurait probablement été reçue dans l’indifférence habituelle. On y aurait vu un de ces hommages forcés qu’il est usuel de prononcer aux funérailles des grands de ce monde, en l'occurrence celles de Fidel Castro. Au pire, un effet du décalage horaire.

Pour Ségolène Royal, au contraire, aucune mansuétude, tout de suite un soupçon de turpitude, si ce n’est de « cruchitude », comme elle dit elle-même, depuis ce jour funeste de janvier 2007 où,  frigorifiée au pied de la Grande muraille de Chine, elle déclara face aux caméras : « Comme le disent les Chinois : qui n’est pas venu sur la Grande muraille n’est pas un brave, et qui vient sur la Grande muraille conquiert la bravitude »[1].

Ce lapsus était né sous des auspices favorables : Ségolène Royal était alors candidate à l’élection présidentielle de 2007. Selon un sondage, elle était même en passe de la remporter avec 50,5 % des voix au second tour. Ses faits et gestes étaient donc observés avec attention. Pire : au lieu de se placer du côté des rieurs, son entourage a tenté d’expliquer sa « bravitude » comme un néologisme signifiant « plénitude d’un sentiment de bravoure ». Les moqueries ont évidemment redoublé, relayées par des réseaux sociaux en plein essor. L’avenir présidentiel de Ségolène Royal s’en est trouvé instantanément compromis.

Depuis lors, la « bravitude » poursuit la ministre de l’Environnement. C’est devenu une petite phrase en un seul mot : sous des dehors anodins, elle a incontestablement marqué les esprits. C’est même devenu un « snowclone » : le suffixe « tude » suffit à l’invoquer. On a parlé de ridiculitude, de ségolénitude… (et ce blog est intitulé Phrasitude). Les petites phrases se nourrissent de la répétition : chaque position contestée de Ségolène Royal lui vaut une réactivation de cette « bravitude » qui signifie implicitement quelque chose comme « Ségolène dit n’importe quoi ».  Sa déclaration du 3 décembre à Santiago de Cuba a relancé la mécanique. « Castritude » a titré Le Figaro en Une lundi dernier : d’un mot, tout était dit, le reste de l’éditorial était superflu. Depuis lors, le mot roule aux quatre coins de l’internet.

On compare souvent les petites phrases auto-dommageables au sparadrap du capitaine Haddock. Dans certains cas, c’est très au-dessous de la vérité.

Michel Le Séac’h


[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, 2015, p. 85.

Photo : Ségolène Royal à la COP21, Flickr, domaine public

lundi 5 décembre 2016

Quelle petite phrase pour annoncer la candidature de Manuel Valls ?

Manuel Valls doit annoncer ce soir sa candidature à la présidence de la République. Dans sa déclaration on cherchera « la » petite phrase. La sortie soupesée pour une entrée en campagne, qui fera les titres et les tweets des heures suivantes. Car Manuel Valls est un virtuose des petites phrases, il en joue comme Mme Valls de son archet. Il connaît la puissance de ces « formules concises qui sous des dehors anodins visent à marquer les esprits », pour reprendre l’excellente définition de l’Académie française.

Avant même les phrases, Manuel Valls s’intéresse aux mots. Il a préconisé en juin 2009 de changer le nom de son parti, « car le mot socialisme est sans doute dépassé »‑ et à partir d’un seul mot voilà déjà une petite phrase. Peu de politiques oseraient manier comme lui les mots apartheid (« il y a un apartheid territorial, social, ethnique qui s’est imposé à notre pays »), guerre (« le FN peut conduire à la guerre civile »), antisionisme (« l’antisionisme, c’est-à-dire tout simplement le synonyme de l’antisémitisme et de la haine d’Israël »).

Ses discours officiels comportent souvent une phrase destinée à être reprise par les médias et les réseaux sociaux. Son premier discours de politique générale, après sa nomination à Matignon en 2014, commençait ainsi : « Trop de souffrance, pas assez d’espérance, telle est la situation de la France ». La triple rime était habile : les sciences cognitives ont montré que les rimes donnent un sentiment de vérité. En l’occurrence trop habile, peut-être : quatorze mots étaient déjà trop pour faire un titre. Raccourcie à « Trop de souffrance, pas assez d’espérance » dans le titre d’une dépêche AFP, la phrase a souvent été reproduite dans cette version croupion.

Petite phrase en attaque ou en défense

Manuel Valls sait aussi qu’une phrase sans malice peut devenir une petite phrase proprio motu[1] – le plus souvent défavorable à son auteur – y compris sur les thèmes les plus inattendus. Il a éprouvé lui-même le phénomène au mois de mars 2016 après avoir déclaré sur RTL que « les conditions ne sont pas réunies pour que Karim Benzema revienne en équipe de France ». Cette opinion avait soulevé la fureur de l’intéressé et un certain émoi chez les passionnés de football. Il avait fait de son mieux pour la déminer quelques jours plus tard sur Stade 2 (on note le choix d’une émission sportive pour éviter d’élargir le débat) en déclarant : «Je ne veux absolument pas polémiquer avec Benzema. C'est par ailleurs un formidable footballeur». Lors de la même émission, il avait aussi cherché à faire oublier sa première petite phrase par une seconde, positive : « L’Euro 2016 doit se tenir et il va se tenir ».

Manuel Valls apprécie aussi les petites phrases chez les autres. Dans Pour en finir avec le vieux socialisme et être enfin de gauche (2008), il a dit son admiration pour Clemenceau, grand spécialiste des formules qui font mouche. De Robert Badinter et Antoine Lyon-Caen, il a cité dans un discours officiel : « le Code du travail se veut protecteur et rassurant, il est devenu obscur et inquiétant ». Et il sait qu’il faut parfois intervenir, au cas où une phrase menacerait de devenir trop marquante. Ce fut le cas fin janvier 2016. Christiane Taubira venait de démissionner en lançant : « Parfois résister c’est partir », formule reprise à l’envi par la presse et les médias sociaux. Dès le lendemain, profitant d’une réception de la presse, Manuel Valls avait répliqué : « Résister aujourd’hui, ça n’est pas proclamer, ça n’est pas faire des discours, résister c’est se confronter à la réalité du pays ».

Une petite phrase pour l’appareil ou pour l’opinion ?

D’après les moteurs de recherche, Manuel Valls est le troisième homme politique français le plus souvent associé à l’expression « petite phrase », derrière les deux derniers présidents de la République. Nul n’illustre mieux que lui la différence entre langue de bois et petite phrase : ses formules ne sont pas destinées à être aussitôt oubliées, elles visent à marquer les esprits. Plus d’une fois, il a heurté les adhérents de son parti avec des formules comme « la gauche peut mourir », « je suis contre l’instauration de quotas de migrants », « la TVA sociale est une mesure de gauche » ou « nous devons déverrouiller les 35 heures ». Délibérément. Jouer l’opinion contre l’appareil socialiste, c’est ce que deux biographes appellent la « méthode vallsiste »[2]. Ils citent ainsi Manuel Valls : « Le jeu médiatique a une fonction d’existence. Exister, c’est un bouclier. Ça vous protège. Si vous n’êtes pas fort dans l’appareil, il faut être fort dans les médias. J’ai donc bâti une construction dans l’opinion. »

Cette méthode est-elle valable pour une élection primaire ? Là, il s’agit de satisfaire les électeurs socialistes et sympathisants. Or la proportion des « durs » a progressé dans le parti tandis que les modérés s’en détournaient. Il est vrai aussi que la proportion relative des élus et de leurs entourages qui ont des postes à défendre s’est aussi accrue – et ceux-là devraient être plus enclins à suivre un candidat qui « joue l’opinion », si cela peut sauver l’appareil. Laquelle de ces deux logiques Manuel Valls aura-t-il choisie ? La petite phrase phare de sa déclaration de ce soir devrait en dire beaucoup sur la stratégie retenue.

Michel Le Séac'h


[1] Mais parfois avec l’aide de certains médias. En l’occurrence, la petite phrase de Manuel Valls avait été reprise par l’AFP dans un titre de dépêche.
[2] David Revault d’Allonnes et Laurent Borredon, Valls à l’intérieur, Robert Laffont, 2014.

Photo : [c] Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons


Note d’après discours : Finalement, Manuel Valls n’a pas vraiment choisi ! Sa petite phrase, sur laquelle il a conclu sa déclaration de candidature, n’est autre que le slogan qu’on pouvait lire dès la première seconde sur son pupitre : « Faire gagner tout ce qui nous rassemble ». Habitué des formules clivantes, il change de personnage pour devenir consensuel. Cette mutation suffit-elle à susciter l’émotion et marquer les esprits ? On peut en douter. À ce discours, il manquait quelque chose. Même les meilleurs communicants ont parfois des passages à vide – mais le moment, en l’occurrence, était malencontreux. À défaut de texte, Manuel Valls a-t-il soigné l’image, nouant sa cravate de travers en signe de continuité avec le président de la République ? On note aussi que les « minorités visibles » formaient environ un tiers de la brigade d’acclamations réunie autour de Manuel Valls. Mais peut-être était-elle simplement représentative de la population d’Évry et non porteuse de quelque message politique. (Illustration : copie partielle d'un écran BFM TV)