mardi 30 juin 2015

Charles Pasqua, prisonnier de ses petites phrases

Charles Pasqua disparu, saura-t-on jamais s’il a vraiment dit « les promesses n’engagent que ceux qui y croient »* ? Il ne l’a jamais démenti. Ni confirmé. Certains y voient en réalité une formule du radical Henri Queuille du temps de la IVe République.

Mais on retiendra de lui une formule mieux attestée : « Terroriser les terroristes ». Elle date de
l’automne 1986. Charles Pasqua était ministre de l’Intérieur depuis peu et une série d’attentats venait de faire une dizaine de morts à Paris. Il avait découvert que la police n’avait ni les hommes, ni les renseignements nécessaires pour lutter contre les terroristes.

« À partir du moment où on n’a aucun moyen, il en reste un : il faut utiliser le verbe », a-t-il lui-même expliqué début 2015 dans un entretien avec La Chaîne parlementaire. Il n’est pas dit que les terroristes aient été réellement épouvantés. Mais la petite phrase a marqué. Elle avait tous les atouts pour cela :
  • le contenu : le doublement de la racine « terror », sonore et évocatrice,
  • le contexte : l’opinion était à cran, toute déclaration du ministre de l’Intérieur était largement répétée par les médias,
  • la culture ambiante : l’image publique de Charles Pasqua concordait avec la formule (qui aurait pu sembler grotesque dans la bouche d’un personnage considéré comme moins déterminé ou plus pondéré ; qu’on l’imagine prononcée aujourd’hui par Bernard Cazeneuve).
Dans le même ordre d’idées, une autre formule de Charles Pasqua a marqué : « la démocratie s’arrête là où commence l’intérêt de l’État ». Elle a contribué à lui donner une image d’homme à poigne peu respectueux de la légalité. Charles Pasqua jouait de cette image, assortissant souvent ses déclarations d’un sourire lourd de sous-entendus. Il l'a mise au service de ses fonctions de ministre de l’Intérieur. Mais il en a été la victime aussi : il s’est trouvé cantonné dans un personnage pas vraiment conforme à ses idées.

Charles Pasqua a fait l'apprentissage de l'illégalité en entrant dans la Résistance, puis en co-fondant le Service d’action civique (SAC) pour affronter par les armes l’OAS et les partisans de l’Algérie française. Il s’est souvent prononcé contre le racisme et l’antisémitisme (Patrick Gaubert, longtemps président de la LICRA, a été membre de son cabinet) et en faveur du droit du sol. Mais ses déclarations humanistes, peu reprises par la presse, n’ont jamais pu passer la barre de la cohérence cognitive : elles ne « cadraient » pas avec son image. Au contraire, quand il a évoqué des « valeurs communes » avec le Front national, l’opinion était disposée à croire ce qui n’était vraisemblablement qu’une manœuvre électoraliste. À force d’« utiliser le verbe », Charles Pasqua en est devenu le jouet.

Michel Le Séac'h
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Photo de Charles Pasqua en 1987 : Bundesarchiv, B 145 Bild-F076526-0027 / Engelbert Reineke / CC-BY-SA

lundi 29 juin 2015

« Si un ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal » : une petite phrase papale vouée à l'oubli ?

Le style de communication du pape François ne laisse pas indifférent : il parle volontiers par petites phrases. En matière de petites phrases comme de religion, il y a beaucoup d’appelées et peu d’élues, mais le souverain pontife choisit ses mots et ses circonstances de manière à obtenir un maximum de reprises dans les médias et les réseaux sociaux.

L’exemple vient de loin et de haut : Jésus pratiquait de même, et avec quel succès ! Collectées par les évangélistes, ses formules brèves émaillent les pages d’un best-seller mondial et sont répétées depuis près de deux millénaires. Quelques-unes d’entre elles ont une portée politique manifeste, en particulier « Rendez à César ce qui est à César » ‑ la phrase du Nouveau testament la plus souvent citée sur le web*.

Le 15 janvier 2015, le pape déclarait : « Si un ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal ». Vu les circonstances (le carnage de Charlie Hebdo avait eu lieu huit jours plus tôt), la phrase était… frappante. Les médias l’ont citée avec ensemble. Mais avec quelques mois de recul, il ne semble pas qu’elle ait durablement marqué les catholiques. Ils ont vite cessé de la reprendre sur le web et les réseaux sociaux.

Le pape n’a peut-être pas assez pris la mesure du désir de cohérence cognitive éprouvé par chacun de nous. Si ses petites phrases s’écartent trop des canons de sa religion, ses ouailles seront tentées de ne pas les entendre. François voulait probablement signifier que nul ne devait « parler mal » de la religion d’autrui. Mais ce message de respect était en conflit avec la violence implicite de ce coup de poing « normal », qui ne s’accordait pas à celui de l’évangile selon saint Matthieu : « si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la joue gauche ». Si une petite phrase le frappe par l’oreille droite, le public ne tendra  pas l’oreille gauche, la petite phrase ne sera pas pérennisée.

En revanche, la petite phrase pourrait bien avoir durablement marqué d’autres esprits, ressortissant d’une culture différente – ou peut-être d’une religion différente. On a remarqué par exemple l’usage qui en a été fait par le rappeur Booba, pour appuyer son commentaire à l’égard des collaborateurs de Charlie Hebdo : « T’as mal parlé, tu t’es fait plomber ». Ainsi, là où le pape cherchait à offrir aux uns un message de respect, il pourrait bien avoir inscrit chez d'autres une justification de la violence. Seul le public décide du destin d’une petite phrase, quelle que soit l’intention de son auteur.

Michel Le Séac'h
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* Voir Michel Le Séac'h, La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, Eyrolles, p. 64.

dimanche 28 juin 2015

L’INA dresse le palmarès thématique des journaux télévisés depuis vingt ans

Le dernier numéro du bulletin d’analyse statistique de l’Institut national de l’audiovisuel (INA stat, n°38, juin 2015) dresse un intéressant baromètre thématique des journaux télévisés de 1995 à 2015. Pourquoi vingt ans ? Parce que le dépôt légal de la radio-télévision a été créé cette année-là. Au cours de cette période, 620.917 sujets ont été diffusés en prime time par les chaînes historiques (TF1, France 2, France 3, Canal+, Arte et M6).

Malgré les bouleversements de toutes sortes intervenus en vingt ans dans la société comme dans l’offre et la demande d’information, « l’ancrage et la stabilité du JT dans la programmation des chaînes sont manifestes », note l’INA. En particulier, deux thèmes dominent les journaux de la tête et des épaules : l’International et les Faits de société. Le thème Politique française vient nettement derrière : environ 8 % de l’offre totale d’information, à égalité avec le Sport.

Ces statistiques ne permettent pas d’évaluer l’évolution de la place accordée aux petites phrases. Elle n’obéit sans doute pas à un souci de brièveté : la durée des journaux et des sujets aurait plutôt tendance à augmenter. Le palmarès de l’INA porte aussi sur les personnalités présentes dans les JT. En nombre absolu d’apparitions, Nicolas Sarkozy vient en tête sur toutes les chaînes. Mais François Hollande le suit à peu de distance, c’est-à-dire que, ramenée à la durée de leur exercice présidentiel à ce jour, sa présence est supérieure à celle de son prédécesseur. Du côté des personnalités étrangères, George W. Bush et Barack Obama dominent le classement… sauf sur la chaîne franco-allemande Arte où Angela Merkel et Gerhard Schröder les devancent.

Reste à noter que le comptage ne recense que la quantité d’apparitions, non leur qualité !

vendredi 26 juin 2015

Le silence, remède aux petites phrases pour Manohar Parrikar

« Kante se kanta nikalna » : Manohar Parrikar, ministre de la Défense indien, ne parvient pas à se débarrasser cette petite phrase en hindi prononcée fin mai. Elle signifie littéralement « ôter une écharde avec une écharde » mais, dans le contexte, il s’agissait de neutraliser le terrorisme par le terrorisme. On note la répétition interne kante/kanta, favorable à la naissance d’une petite phrase, renforcée par une assonance (répétition du « a »).

Ces propos prononcés par un personnage en vue sur une grande chaîne de télévision, Aaj Tak, avaient toutes les chances d’être largement diffusés. Et toutes les chances aussi de marquer, puisque le problème du terrorisme inquiète les Indiens. Mais ils rappelaient de mauvais souvenirs, les opérations anti-terroristes clandestines menées dans les années 1990, et ils ont irrité le Pakistan, refuge des terroristes visés par M. Parrikar.

Ce dernier s’est empressé de faire en partie machine arrière, assurant dans les jours suivants que neutraliser les terroristes ne signifiait pas forcément les tuer. Mais la presse n’a pas tenu quitte un ministre qui a aussi déclaré « on n’entretient pas une armée de 1,3 millions d’hommes pour prêcher la paix ». Depuis un mois, chaque fois qu’il rencontre un journaliste, Manohar Parrikar est systématiquement interrogé sur l’achat de Rafale français… et sur sa petite phrase. Et quoi qu’il dise, ses réponses sont prises en mauvaise part. « Dès que je m’exprime, les gens se mettent à chercher des choses », s’est-il plaint.

En désespoir de cause, il a annoncé samedi dernier qu'il allait se soumettre à un traitement radical : l'amutation de parole. Il ne parlera plus à la presse pendant six mois.

Photo Joel's Goa Pics, Flickr, cc-by-sa-2.0

jeudi 25 juin 2015

Non, Philippe Labro, la petite phrase n’est pas si simple

« Nous vivons dans un monde où le simple mot, la simple petite phrase semblent peser plus lourd qu’un long et grand discours », écrivait Philippe Labro sur DirectMatin voici quelques jours. C’est sûrement vrai, mais les petites phrases sont-elles vraiment si simples ? Comme le dit l’écrivain, elles « définissent parfois un homme politique ou résument un moment de l’Histoire » : pour parvenir à un tel degré de concentration, elles ont nécessairement suivi un processus de distillation – celui que j’ai essayé de décrire dans La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ? .

« Il est vrai que ce sont les grands événements qui les transforment en légendes », dit Philippe Labro de formules comme « la France a perdu une bataille mais la France n’a pas perdu la guerre » ou « Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur ». Cela ne dit pas pourquoi ces phrases-là ont été retenues alors que tant d’autres prononcées elles aussi pendant la Seconde guerre mondiale se sont perdues.

À propos de la phrase de Churchill, Philippe Labro a tenu à rappeler les mots exacts prononcés par le Premier ministre britannique. Mais le moteur de recherche Google trouve « du sang, de la sueur et des larmes » presque cinq fois plus souvent que « du sang, de la peine, des larmes et de la sueur »*. La postérité a spontanément reformulé la petite phrase, elle a éliminé l’intrus conceptuel (la peine, qui n’est pas un liquide biologique) et réordonné les mots pour mettre en valeur une allitération en « S ». Cela pour la version française. Phénomène remarquable, il en va de même en anglais : l’écart est du même ordre entre « blood, toil, tears and sweat » et « blood, sweat and tears ». Cette mutation confirme que le processus mémoriel n’est assurément pas si « simple » !

Michel Le Séac'h
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* Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ? , p. 74

Photo Philippe Labro : Thesupermat, Wikimédia France

mercredi 24 juin 2015

« Fuite d’eau » (ter) : Sarkozy déjà diabolisé ?

Pour qu’une petite phrase prononcée soit propagée au point de proliférer et de s’inscrire dans un grand nombre de cerveaux, il faut un alignement entre trois « C » : son contenu, son contexte (qui la prononce, dans quelles circonstances, etc.) et la culture de son public. Cet alignement n’est pas à sens unique : la culture peut retentir sur le contenu.

On le voit avec la « fuite d’eau » de Nicolas Sarkozy, une petite phrase pas dite mais entendue quand même et qui n'est probablement pas le fruit du hasard. Ce qui a été propagé par les médias et le web et retenu par le public n’est pas ce qu’il a dit mais ce qu’on attendait qu’il dît. Sa formule médisante à l’égard de la Commission européenne a été perçue comme méprisante pour les immigrés. À défaut d’être exacte, la « fuite d’eau » était plausible. Ne rappelait-elle pas certain « Kärcher » ?

« La gauche aimerait réussir une opération de "diabolisation" de l'ancien président », estime Guillaume Tabard dans Le Figaro. C’est pourquoi François Hollande se serait emparé de l’affaire, invitant Nicolas Sarkozy à la « maîtrise ». Mais si la version diffusée était plausible, c’est parce qu’elle s’accordait avec l’image de l’ancien président auprès d’une partie du public. La diabolisation est déjà là ! Il ne s’agit plus de la « réussir », simplement de l’entretenir et de l'exploiter.

Nicolas Sarkozy le sait certainement. Il sait aussi que la dédiabolisation est une voie délicate : qui fait l’ange fait la bête. Mais pourquoi aller en rajouter avec une formule qui risquait de mal tourner – et qui, de fait, a mal tourné ? Le Malin se serait-il à ce point emparé de lui ? Plus probablement, il se dit que la majorité des électeurs, lassée de l’angélisme, est désormais prête à aller voir si l’enfer mérite sa mauvaise réputation.

Michel Le Séac'h
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lundi 22 juin 2015

« Fuite d’eau » (bis) : Sarkozy victime d’un effet Match Point ?

On l’a vu samedi, Nicolas Sarkozy n’a pas prononcé l’expression « fuite d’eau » dans sa déclaration du 18 juin. Sa charge visait la Commission européenne, comparée à un « réparateur » incompétent. L’analogie entre l’afflux de migrants et une fuite d’eau était un sous-produit implicite de cette comparaison initiale. Pourtant, l’attention de la presse et du net s’est focalisée exclusivement sur cette seconde analogie.

Est-ce l’effet du hasard, tel qu'illustré par Woody Allen dans Match Point : la balle de tennis heurte le filet et retombe du bon côté – ou pas ? Blessé dans ses sentiments altruistes, le public se serait-il focalisé sur le second degré de la déclaration (les immigrés) de préférence au premier (la Commission) ? Cette hypothèse n’est guère plausible. Très peu de gens ont entendu la déclaration en direct et aucun d’eux ne semble en avoir été choqué. En revanche, l’émotion des citoyens se manifeste largement sur le web par partage d’articles de presse.

En réalité, le hasard n’y est pour rien. Cette « fuite d’eau » a son origine dans une dépêche AFP diffusée le 18 juin en fin de journée. Elle annonçait : « Nicolas Sarkozy, président du parti Les Républicains, a comparé jeudi l'afflux de migrants en Europe à une grosse fuite d'eau ». Dans les heures suivantes, cet angle était repris en titre par Le Point, Ouest France, Libération, L’Express, Le Parisien, Le Figaro et d’autres. Par la suite, beaucoup ont pensé que la « fuite d’eau » était une citation littérale du discours.

Pourquoi avoir choisi cet angle ? L’hypothèse de la malveillance n’est pas à exclure. Car l’information n’était pas nouvelle. Cinq jours plus tôt, devant les nouveaux adhérents de son parti, Nicolas Sarkozy avait tenu des propos quasiment identiques, comme le signale Libération et comme le montre (à partir de 19:20) une vidéo déposée sur YouTube par Les Républicains (copie d'écran ci-contre) :
« C'est un peu comme la maison où il y a une canalisation qui se déverse dans la maison, elle se déverse dans la cuisine, et le type qui a réfléchi, il dit, attention, on va répartir la fuite, on va mettre une partie de la canalisation qui est dans la cuisine, on va la mettre aussi dans la salle à manger, puis dans le salon », etc.
La différence la plus notable entre cette déclaration du 13 juin et celle du 18 juin est que le mot « fuite » figurait dans la première et pas dans la seconde. Or c’est lui qui a fait les titres au lendemain du 18 juin ! Il était en revanche passé inaperçu après le 13 juin. Il faut dire que Nicolas Sarkozy avait ménagé ses arrières en déclarant : « il s’agit d’êtres humains et nous sommes tous bouleversés, et c’est normal » ‑ une précaution rhétorique qu’il n’a pas prise le 18. Ses adversaires, qui avaient manqué la première occasion, n’ont pas laissé passer leur seconde chance.

Michel Le Séac'h
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samedi 20 juin 2015

« Fuite d’eau » : la petite phrase pas dite mais entendue quand même

Les petites phrases politiques sont des feux-follets, la vie politique française vient de nous en donner un nouvel exemple remarquable.

« La petite phrase fait bondir » écrivent Le Progrès, Vosges matin, Les Dernières nouvelles d’Alsace, France 24, Le Figaro et quelques autres. Quelle petite phrase ? Les titres des journaux sont explicites : « Migrants : une ‘fuite d’eau’ pour Sarkozy » selon Le Progrès, « Polémique sur les ‘fuites d’eau’ : mais où va le président Sarkozy » selon Le Figaro, « La ‘fuite d’eau’ de Nicolas Sarkozy inonde les réseaux sociaux » selon France 24, etc.

La cause est entendue : Nicolas Sarkozy a prononcé une petite phrase dans laquelle il y a « fuite d’eau ». Cela s’est passé le 18 juin à l’Isle-Adam devant des militants de son parti. Le discours a été filmé par BFM TV et la vidéo mise en ligne sur Daily Motion a été visionnée des dizaines de milliers de fois. Et voici ce qu’y déclare Nicolas Sarkozy :
« C’est un peu, si vous voulez, comme une maison dans laquelle vous habiteriez, il y a une canalisation qui explose, elle se déverse dans la cuisine, le réparateur arrive et dit, j'ai une solution : on va garder la moitié pour la cuisine, mettre un quart dans le salon, l'autre quart dans la chambre des parents et si ça ne suffit pas il reste la chambre des enfants. »
Ce texte de 70 mots passerait difficilement pour une petite phrase. Et l’expression « fuite d’eau » n’y figure pas. Pourtant, comme dit France 24, elle « inonde les réseaux sociaux ». Certains l’ont littéralement « entendue », cohérence cognitive oblige. Daniel Schneidermann, fondateur d’Arrêt sur image, écrit ainsi sur Rue89 : « Imaginons que vous ayez une fuite d’eau chez vous. Une canalisation a sauté, la cuisine est inondée. C’est Sarkozy qui parle, en meeting. » Comme souvent, l’opinion publique a optimisé une déclaration politique, elle lui a donné une forme « plus vraie que nature », susceptible d’être aisément propagée et retenue.

Michel Le Séac'h
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vendredi 19 juin 2015

La campagne de Donald Trump est pleine de petites phrases avant d’avoir commencé

L’entrée en lice de Donald Trump dans la prochaine campagne présidentielle américaine annonce des petites phrases à foison. Le web retentit déjà de ses formules les plus fameuses. « Trump est connu pour ses diarrhées verbales impénitentes » note en effet Melissah Yang dans le magazine féminin en ligne Bustle. Et de citer :
  • « You’re a loser » (« t’es un perdant »), insulte favorite de Trump, qu’il a servie à d’innombrables adversaires, jusqu’au président Obama compris.
  • « I’m rich » (« je suis riche »), profession de foi cent fois répétée et mille fois justifiée puisque, selon Forbes, sa fortune dépasse les 4 milliards de dollars au 19 juin. Trump n’a pu s’empêcher de transformer sa déclaration de candidature en une nouvelle déclaration de patrimoine. Apparemment, il compte en faire un argument central de sa campagne : n’avoir besoin de l’argent de personne le rend indépendant.
  • « My hair is more famous than you » (« ma coiffure est plus connue que toi ») ; Trump, qui a moins de cheveux que de dollars, tente depuis des années de camoufler sa calvitie en ramenant ses cheveux vers l’avant, ce qui lui vaut les ricanements des poilus.
Dix citations de la déclaration de candidature de Donald Trump, en V.O. sur Politico, donnent un avant-goût de ce qui pourrait suivre pendant la campagne.

Photo de Donald Trump : Gage Skidmore, Wikimedia

mercredi 17 juin 2015

Le « mot de Cambronne » : une revanche hugolienne ?

« Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit : feu ! les batteries flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d’airain sortit un dernier vomissement de mitraille épouvantable » : Victor Hugo n’a pas lésiné sur les effets spéciaux pour mettre en valeur l’expression « mot de Cambronne », dès lors devenue courante. Mais s’il l’a imposée avec Les Misérables en 1862, il n’a pas été le premier à l’utiliser.

Parmi ses prédécesseurs, deux attirent spécialement l’attention. Le premier est l’historien Théodose Burette (1804-1847). Dans son Histoire de France depuis l'établissement des Francs dans la Gaule jusquʻen 1830, il écrit : « Ici vient le mot de Cambronne, trivialement héroïque, que l’on a traduit par "La garde meurt et ne se rend pas ! " » Mais quelques lignes plus haut, il écrit aussi : « Enfin, s’écrie Napoléon, voilà Grouchy ! La victoire est à nous ! » C’était Blücher avec ses quatre-vingt mille prussiens ». Ce qui évoque plus qu’un peu le vers fameux des Châtiments : « Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! C’était Blücher. » On soupçonne donc Victor Hugo d’avoir lu avec profit la relation de la bataille de Waterloo par Burette. Lequel, disparu six ans avant la parution des Châtiments, ne risquait pas de lui faire des reproches !

Avec Cambronne, Hugo s'est-il vengé de
Chateaubriand plus que de Wellington ?
Le deuxième précurseur est l’essayiste Louis Léonard de Loménie (1818-1878), et là, c’est du lourd ! En 1841, Victor Hugo est élu à l’Académie française. Loménie, qui l’y rejoindra en 1871, fait alors une révélation qui ne pouvait que blesser le grand écrivain. Selon une formule alors célèbre dans le milieu littéraire, Chateaubriand, bien des années auparavant, avait qualifié Victor Hugo d’« enfant sublime ». Étant donné l’immense prestige de l’écrivain breton, cela devait être un grand sujet de fierté pour Hugo, qui déclarait dans sa jeunesse : « je veux être Chateaubriand ou rien ». Or que révèle Loménie ? Qu’il a « entendu de [s]es propres oreilles M. de Chateaubriand lui-même déclarer positivement que, de sa vie, il n'imagina cet heureux accouplement du substantif enfant et de l'adjectif sublime »*.

Et d’insister lourdement : « Sachez que ce fameux mot est tout juste le pendant du mot de Cambronne à Waterloo, c'est-à-dire qu'il n'a jamais été ni prononcé, ni écrit par celui auquel on l'attribue » ! Victor Hugo en a sûrement été piqué au vif. N'est-il pas tentant de se dire que son apologie du mot de Cambronne, vingt ans plus tard, était aussi une sorte de coup de pied de l'âne envers Loménie ?

Michel Le Séac'h
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* Galerie des contemporains illustres, 12ème livraison, supplément à la 3e édition, Paris, A. René et Cie, p. 34.

lundi 15 juin 2015

« Merde ! » : ce que Cambronne doit à Victor Hugo

Au chapitre des petites phrases militaires, le mot de Cambronne figure en première ligne. Il y aura 200 ans jeudi, à Waterloo, vers les neuf heures du soir, le dernier carré de la garde impériale s’apprêtait à mourir héroïquement. Déterminés à en finir, les Anglais chargent leurs canons. Un officier hèle le général Pierre Cambronne, qui commande les Français : « Pour la dernière fois, rendez-vous ! »

On sait ce que Cambronne répond.

Ou plutôt, on ne sait pas. Le lendemain de la bataille, Michel-Nicolas de Rougemont publie un récit de celle-ci dans L’Indépendant. Cambronne, selon lui, aurait noblement répondu : « La garde meurt mais ne se rend pas ! ». Cette version vite célèbre est tout aussi vite contestée. « On cause peu au bruit continu du canon, on se bat, on meurt sans discourir », note par exemple un lecteur de la Revue Rétrospective. Le principal intéressé lui-même dément à plusieurs reprises la phrase qu’on lui prête. « Tout Paris a pu savoir, de la bouche du général Cambronne, qu'il avait appris cette exclamation monumentale (La garde meurt, mais elle ne se rend pas !) par la Gazette, et qu'il ne se souvenait nullement d'avoir rien dit qui en approchât », relate le Journal des Débats le 16 décembre 1818.

La polémique durera pendant plus de vingt ans. Elle culminera en 1842. Cambronne s’est retiré à Nantes, où il est né en 1770. À sa mort, la ville décide de lui élever une statue dont le socle portera la formule célèbre. La famille du général Michel, autre prétendant au mot historique, présumé tué à Waterloo, la traîne alors en justice et produit sans mal de nombreux témoignages prouvant que Cambronne n’a pas dit « la garde meurt mais ne se rend pas ».

Qu’a-t-il dit, alors ? Depuis 1815, on évoque une réponse plus gaillarde, qu’on évite d’écrire en toutes lettres : comme le montre le graphique ci-dessous établi par Google Ngram Viewer, le mot en M est presque proscrit de l’édition française jusque dans les années 1960. On ne le désigne que par d’habiles périphrases. Dont la plus courante est bien sûr « le mot de Cambronne ».


Ce sentiment est bien exprimé par le commentaire suivant paru en 1843 dans Encyclopédiana, recueil d'anecdotes anciennes, modernes et contemporaines :
« Ceux qui triomphent, par exemple, en affirmant que Cambronne n'a pas dit à Waterloo : "La garde meurt, elle ne se rend pas !" triomphent de bien peu de chose ; car ils avouent en même temps que Cambronne a dit, au lieu de ce qu'on lui fait dire, un mot très-malpropre il est vrai, mais signifiant absolument la même chose. L'histoire ne pouvait recueillir ce mot, elle l'a traduit. En le traduisant elle l'a rendu plus décent et moins vraisemblable. »
En 1845, après un arrêt du Conseil d’État qui refuse d'examiner l'affaire sur le fond, celle-ci cesse d'intéresser. « La garde meurt mais ne se rend pas » était une noble formule, comme une sorte de « tout est perdu fors l'honneur » napoléonien ; « merde » n'est qu'une grossièreté de soudard, il vaut mieux l'oublier. Du moins jusqu’en 1862. Cette année-là paraît Cosette, tome II des Misérables. Victor Hugo y brosse un tableau saisissant de la bataille de Waterloo, dont il raconte ainsi l’issue : « Alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria : Braves français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde ! »

Hugo, l'homme qui change le sens des mots et le sort des batailles

Victor Hugo, on le sait, calculait avec soin ses propres petites phrases*. Et il était très capable de prendre des libertés avec la vérité ‑ qu'on songe à la ville de Jérimadeth. Son récit de Waterloo n’est pas d’une totale fiabilité historique. Cambronne lui-même y est qualifié d’« officier obscur ». C’était pourtant un héros des guerres napoléoniennes, anobli par l’empereur en 1810, nommé commandant militaire de l’île d’Elbe en 1812 puis major de la Garde impériale et membre de la Chambre des pairs pendant les Cent-Jours. Mais grâce à sa grandiose mise en scène par Hugo, le mot de Cambronne acquiert d'un coup un éclat nouveau.

Tel est bien l’effet recherché par Hugo, qui insiste : « L’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c’est Cambronne. Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue, c’est vaincre. […] Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l’Isle trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d’en haut. » Et cette revanche morale sur Wellington, proclamée en 1862 par un Victor Hugo au sommet de sa gloire, quoique en exil, ne pouvait que flatter l’opinion.

Une telle héroïsation du mot n’était pas du tout acquise d’avance. « Alors que merde est souvent utilisé pour exprimer la déception, le mécontentement voire la peur, Hugo interprète l’exclamation de Cambronne comme un cri de résistance courageux », note un spécialiste américain de la littérature française, le professeur Brian Martin**. Il fallait l’audace et la puissance d’un Hugo, plébiscité par le peuple lecteur, pour imposer le mot de Cambronne comme une formule héroïque qu’il est légitime d’afficher en toutes lettres. C’est Cambronne qui a dit « merde ! », c’est Victor Hugo qui en a fait une petite phrase.

Michel Le Séac'h
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* Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, p. 139.
** Napoleonic Friendship: Military Fraternity, Intimacy, and Sexuality in Nineteenth-century France, Lebanon, NH, UPNE, 2011. Brian Martin esquisse un rapprochement entre le « shit! » de Cambronne et le nom Waterloo, qui commence comme water-closet et finit par loo (en anglais « petit coin ») ! Le nom « bataille de Waterloo » a été imposé par Wellington alors que les combats n’ont pas eu lieu à Waterloo même.


Voir aussi : 

samedi 13 juin 2015

Une petite phrase pour l’éternité ou pour le temps d’un congrès ?

Qu’ont écrit Arnaud Montebourg et Matthieu Pigasse dans Le Journal du Dimanche, déjà ? C’était le 7 juin : même pas une semaine. Pourtant, posez-vous la question, là tout de suite : le titre de leur tribune vous vient-il sans peine à l’esprit ? Si vous lisez le début de ce titre, le complétez-vous sans y réfléchir ?

Tel est le test ultime de la petite phrase. Dans Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, le prix Nobel Daniel Kahneman donne quelques exemples d’activités automatiques attribuées au Système 1 du cerveau, parmi lesquelles : « compléter la phrase ‘du pain et…’ ». Est-ce que ça fonctionne pour vous avec « Hébétés, nous marchons vers… » ? 

Le titre du JDD avait pas mal d’atouts pour devenir une petite phrase – quelques mots qui marquent durablement les esprits :
  1. Les auteurs : des personnalités célèbres, surtout le premier, ancien ministre très médiatique. 
  2. Le contenu : des mots sonores au service d’une image forte sur un sujet d’actualité, sous un format bref (une quarantaine de signes) propice aux reprises dans la presse et les médias sociaux.
  3. Le contexte : une parution dans un grand hebdomadaire, à une date calculée pour exercer un maximum d’effet (en plein congrès du Parti socialiste), avec une mise en scène façon coucou, exploitant habilement l’attention médiatique suscitée par d’autres.
Le titre de la tribune, en page 3 du Journal du Dimanche, était d’ailleurs composé comme une citation, entre guillemets, avec des points de suspension, comme une invitation à la petitephraséification. Qu’on songe au « J’accuse… ! » d’Émile Zola* – qui outre les points de suppression contenait un point d’exclamation : le titre d’une tribune dans la presse peut devenir une petite phrase à part entière (les esprits en sont marqués, la formule contient une leçon instantanée). Mais on n’a pas le sentiment que le « Hébétés, nous marchons vers le désastre… » de Montebourg et Pigasse soit appelé à laisser une marque durable.

À côté de ses atouts rappelés ci-dessus, il a tout de même des faiblesses. D’abord, sa valeur heuristique est faible. Implicitement, il préconise de faire « autre chose » ‑ mais le Système 1 ne s’en satisfait pas, il faut qu’on lui indique un comportement ou une attitude. Et puis, l’identité du « nous » ne s’impose pas d’elle-même : y suis-je inclus ou pas ? D’ailleurs, les petites phrases s’expriment rarement à la première personne. Enfin, les idées exprimées par ce texte ne sont peut-être pas dans l’air du temps, or la dissonance cognitive est ennemie de la petite phrase.

Et à propos, « marchons » n’est probablement pas un choix idéal, dans la mesure où il est question d'une marche dans le mauvais sens, alors que les Français sont habitués à chanter « marchons, marchons » tous les 14 juillet avec une connotation positive !

Cela dit, une petite phrase ne vise pas forcément à marquer toute la population jusqu’à la fin des temps. Dans leur texte, Arnaud Montebourg et Matthieu Pigasse précisent qu’ils songent à un « désastre politique et moral pour [la] gauche de gouvernement ». Implicitement, ils cherchaient donc à marquer les esprits de gauche pour la durée d’un gouvernement. Voire pour la durée d’un congrès : sur cet horizon-là du moins, leur démarche est un succès.
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* Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, p. 76

jeudi 11 juin 2015

La petite phrase : le sommaire du livre

Préface de Karolina Koc-Michalska
Avant-propos
I. PRATIQUE DES PETITES PHRASES
1. Petites phrases impératives et directives
Enrichissez-vous.
Liliane, fais les valises
Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois
Ralliez-vous à mon panache blanc
Souviens-toi du vase de Soissons
2. Petites phrases assertives et déclaratives
Car tel est notre bon plaisir
Il n’est de richesses que d’hommes
Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark
Je vous ai compris
L’État, c’est moi
La France s’ennuie
La propriété, c’est le vol
La roche Tarpéienne est proche du Capitole
Les chambres à gaz sont un détail
Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes
3. Petites phrases rimées ou à répétition interne
De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace
L’État est le plus froid de tous les monstres froids
Lui, c’est lui, moi c’est moi
Moi président
Pas de liberté pour les ennemis de la liberté
Rendez à César ce qui est à César
Travailler plus pour gagner plus
4. Petites phrases emphatiques
Après nous le déluge
Au commencement, Dieu créa le ciel et la Terre
De ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque de l’histoire du monde, et vous pourrez dire : J’y étais
Du sang, de la sueur et des larmes
J’Accuse… !
Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles
Ô liberté, que de crimes on commet en ton nom
Périssent les colonies plutôt qu’un principe
5. Petites phrases burlesques
Abracadabrantesque
Bravitude
Casse-toi pauv’ con
Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face de la Terre aurait changé
Les promesses n’engagent que ceux qui y croient
Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver
Responsable mais pas coupable
S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche
Sous les pavés la plage
Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres
6. Petites phrases négatives
La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde
L’homme africain n’est pas entré dans l’histoire
N’ayez pas peur
Ne tirez pas sur l’ambulance
Vous n’avez pas le monopole du coeur
7. Petites phrases en langue étrangère
Alea jacta est (Le sort en est jeté)
I have a dream (Je fais un rêve)
¡No pasarán! (Ils ne passeront pas)
Vae victis (Malheur aux vaincus)
Yes we can (Oui nous pouvons)
II. THÉORIE DES PETITES PHRASES
8. La pointe de l’iceberg de notre culture politique
Qu’est-ce qu’une petite phrase ?
La longue histoire de la petite phrase
La petite phrase, en politique mais pas que
9. Les petites madeleines de notre culture politique ?
Storytelling : la petite phrase comme cheval de Troie
Le fléchage d’un monde politique complexe
Les petites phrases comme heuristiques
Le guidage de l’électeur non rationnel
10. Petite phrase et opinion, où est la poule, où est l’oeuf ?
Les petites phrases au service des erreurs de décision
De l’arrangé au forgé
La vérité comme exception.
Des marques identitaires d’autant plus significatives qu’elles sont fausses
L’avenir cynique de la politique
11. Comment fabriquer une petite phrase
Une histoire, mais une seule
Vers la petite phrase en un seul mot ?
Rimes, anaphores et parallélismes
Des constructions moins efficaces
Bien plus d’appelées que d’élues
Notes et références
Index



mardi 9 juin 2015

Le hashtag, raccourci éloquent, ou #petitephraseenunseulmot

L’horizon indépassable de la petite phrase, c’est la petite phrase en un seul mot* ! Une petite phrase condense un récit en quelques mots. Mais ces quelques mots eux-mêmes sont parfois condensés en un seul. Pour le démontrer, pas besoin d’un long raisonnement, un exemple suffira : en politique, que signifie pour vous le mot « détail » ? On pourrait pareillement citer « Kärcher » ou « Charlie ».

Ce n’est pas une nouveauté. Certains mots signifient bien plus que ne le dit le dictionnaire. Comme écrivait au siècle dernier l’essayiste gallois Raymond Williams, certains « mots-clés » représentent « du savoir rassemblé sur des événements passés » : c'est la fonction-même d'une petite phrase. Williams lui-même a analysé en détail environ deux cents de ces mots, dont beaucoup appartenant au champ politique : Bureaucracy, Capitalism, Democracy, etc.

La publicité s’est penchée sur cette faculté de certains mots à résumer un message. Dans une tribune fameuse publiée par le Financial Times, Maurice Saatchi a fait l’apologie du pitch en un seul mot  « Au commencement était le Verbe […] et il est au singulier. Deux mots ne sont pas Dieu. Ce sont deux dieux, et deux dieux, c’est un de trop ». Les acronymes condensent un nom à rallonge. Le mot WiFi a été créé par des spécialistes du marketing pour remplacer « IEEE 802.11b Direct Sequence » sur le modèle de « Hi-Fi », pour « haute fidélité ».

Twitter, champion de la brièveté, a en quelque sorte formalisé cette pratique de la petite phrase en un seul mot. Ses hashtags (qu’en bon français il faudrait appeler « mots-dièse ») se sont répandus sur d'autres réseaux sociaux. Ils facilitent la diffusion des tweets et sont souvent utilisés pour résumer un vaste sujet en quelques lettres précédées du signe dièse (ou d’un croisillon, corrigent les puristes). Les initiés comprennent sans qu'il soit besoin d'en dire plus.

Les twittos utilisent volontiers cette fonction dans le domaine politique. On voit ainsi se multiplier les hashtags du genre #Çavaêtrechouette2017 ou #TaubiraDémission.
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* Voir La Petite phrase, p. 214-218.

dimanche 7 juin 2015

« Nice shoes », pour faire le premier pas…

« Nice shoes », dit Jean Dujardin à George Clooney dans un film publicitaire pour Nespresso. Tout le monde ou presque adore cette réplique – moins pour ses deux mots que pour ses lourds sous-entendus, soulignés par le rictus de l'acteur.

Chacun sent bien la proposition malhonnête derrière le compliment : ce Nice-là n'est pas celui de Brice de Nice. « Nice shoes » est une réplique-culte (alias petite phrase, en langage cinématographique) qui en dit beaucoup plus qu’elle n’en a l’air.
Pourtant, elle en dit moins au téléspectateur français qu’à son homologue américain. « Nice shoes » est une plaisanterie de « bad boy » sur une méthode de drague expéditive. C’est même un raccourci. Comme l’explique le site Urban Dictionary, « l’expression ‘nice shoes’ peut être utilisée seule, dans l’espoir que l’autre personne comprendra ce que vous lui demandez ». Car la formule développée est « Nice shoes, wanna fuck? », qu’il n’est peut-être pas indispensable de traduire ici.
Cette blague de mauvais goût mais bien connue pourrait avoir son origine dans un vieux sketch de l’acteur Eric Bogosian. Sonny, une brute épaisse, entreprend le pauvre Mike d’un air « amical puis de plus en plus menaçant » en le complimentant sur ses « nice shoes ». On devine la suite. Avec humour et élégance, Nespresso s’inscrit dans le droit fil de ce texte.

vendredi 5 juin 2015

Le premier livre sur les petites phrases

Les petites phrases, on en parle tout le temps, dans la vie politique et ailleurs. Rien qu’aujourd’hui, tenez, si je fais une recherche Google sur « la petite phrase » pour les 24 dernières heures, j’obtiens « la petite phrase de Nikos Voutsis, le ministre de l’Intérieur grec », « Stéphane Richard, le PDG d’Orange, a décidé de s’expliquer jeudi sur la petite phrase qui a fait grand bruit », « Messi, la petite phrase qui doit faire flipper la Juve », « W. Leymergie peut-il faire le buzz avec une petite phrase… anti-buzz ? », et quelques dizaines d’autres.

La petite phrase est parmi nous, donc, mais comment la reconnaître ? Comment parmi tout ce qui se dit et s’écrit, une phrase devient-elle « petite », appelée paradoxalement à un grand destin dans le débat politique (entre autres) ? Le jour où je me suis posé la question, j’ai constaté qu’il n’existait aucun livre sur le sujet ! La petite phrase nous est naturelle comme l’air que nous respirons : nous n’y faisons pas attention.

Oh ! bien sûr, si vous interrogez le catalogue d’un libraire en ligne, vous trouverez des recueils de citations, politiques ou pas, comme Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long, de Philippe Delerm, ou Le cumul des mandales : petites phrases, bévues et mots assassins, d’Olivier Clodong. Deux livres excellents mais qui n’apprennent pas grand chose sur la mécanique des petites phrases. Si vous cherchez bien, vous trouverez Phrases sans texte, du linguiste Dominique Maingueneau : une analyse indispensable sur la construction des petites phrases mais qui n’épuise pas la question de leur destin et de leur effet.

J’ai donc décidé d’écrire le livre que je ne trouvais pas, et le voici : La Petite phrase paraît aujourd’hui chez Eyrolles.